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Les oiseaux de passage : le fétichisme de la marchandise expliqué par la drogue

Tout commence à Guajira en Colombie à la frontière vénézuélienne. Nous sommes au début des années 1970, alors que le mouvement hippie bat son plein dans les sociétés capitalistes avancées où la gauche est minée par le libéralisme libertaire, le territoire des amerindiens wayuu vit dans ce crépuscule monstrueux entre deux mondes : celui du système précapitaliste agro-pastoral et du capitalisme néo-colonial sous impérialisme yanquee. L’ouverture du film plante ce décor par l’habillement même des personnages : alors que les femmes portent encore l’habit traditionnel, les hommes qui fraient par de menus trafics avec les gringos arborent un chapeau texan et une chemise en sus de leur jupe traditionnelle.

1) La dot : cheval de Troie du mode de production agro-pastoral

Cette tragédie cinématographique découpée en cinq chants débute par une histoire d’amour, et donc de mariage, mise en scène par la cérémonie d’introduction d’une jeune femme nubile – Zaida – dans le monde après une longue période d’isolement et d’initiation par sa mère – Ursula – qui n’est autre que la gardienne du talisman tribal. Lors d’une danse rituelle de la jeune femme, les différents prétendants se présentent à la tribu. C’est là que le personnage principal Rapayet fait son entrée. Il s’agit alors pour lui de réunir la dot qui lui permettra d’épouser Zaida et d’intégrer un clan plus prestigieux que le sien – la société des Wayu étant patriarcale mais matrilocale.

Rapayet vit de menus trafics avec les gringos, notamment d’alcool. Mais sa recherche d’un enrichissement rapide va le pousser vers le commerce d’une herbe sauvage très prisée par les jeunes hippies étasuniens installés dans la région depuis peu pour faire la promotion de l’anticommunisme, leur association distribuant aux habitants des tracts « no al communismo ». Ces derniers fréquentent les bars des plages où Rapayet effectue des livraisons. Il décide donc de mobiliser son réseau tribal pour entrer en contact avec les Wayuu des montagnes humides de Guajira qui cultivent la précieuse herbe sauvage. Il suffit d’une livraison pour réunir les dollars nécessaires au règlement de la dot (en bœufs et moutons) à la famille de Zaida.

2) D’un mode de production à l’autre

C’est alors le début d’un commerce florissant qui va bouleverser et finalement détruire la société wayu. Le film montre de façon assez précise comment les structures de l’économie de marché la plus sauvage – celle du sinistre trafic de stupéfiants – s’immiscent dans une économie de subsistance. On voit très clairement comment ce capitalisme barbare, loin de simplement détruire les structures traditionnelles – ce qu’il fini pourtant par faire à la fin, en les minant de l’intérieur – les renforce dans un premier temps. Tout le trafic se déroule en effet dans le cadre des relations tribales, où le rapport de fournisseurs et d’obligés laisse place à celui de vendeurs et de clients.

3) La naissance des cartels du narco-trafic : le fruit de la dialectique entre compétition violente et concentration du capital

Rapayet commence en effet par vendre aux grignon – comme ils sont appelés tout au long du film – seulement de quoi payer sa dot de mariage : 50 kg de marijuana, péniblement acheminés par un sentier de montagne sur le dos de son âne. Mais très vite, le "libre" marché fait son œuvre : les Étasuniens – car ici c’est d’eux qu’il s’agit en réalité – en demandent toujours plus, et sont prêts à payer très cher pour cela. Alors, le mode de fonctionnement se modernise de façon sauvage : ce ne sont plus des ânes, mais des 4x4 qui acheminent des tonnes de marijuana. Mais d’autres indiens souhaitent aussi profiter de ce "miracle" économique : alors Rapayet et ses comparses – on navigue ici en pleine eau trouble entre relations tribales les plus archaïques et ententes mafieuses les plus modernes – doivent garantir leur monopole de cette activité fort lucrative. Par la violence bien sûr. Et par l’élimination de tous ceux qui s’y opposent, fût-ce à l’intérieur du clan. Chacun cherche ici à assurer la concentration de son capital : et le Far West réapparaît à chaque fois que le besoin d’une "accumulation primitive" se fait sentir.

Mais, bien sûr, les indigènes dilapident aussi leurs gains en consommation ostentatoire. Rapayet fait construire pour sa famille une absurde villa au milieu d’une terre aride, eux qui dormait avant dans des demeures dont on ne saurait dire si elles étaient vraiment nomades ou sédentaires. Son acolyte, imitant Tony Montana, dépense tout en voitures, filles faciles, alcool, armes et autres fêtes démesurées. Leur fournisseur se fait construire une piscine hollywoodienne dans sa montagne auparavant quasi-inaccessible. Toutes ces absurdités sont joliment illustrées dans le film par l’image de Rapayet et de sa femme dormant comme autrefois dans un hamac, à côté du lit luxueux qu’ils se sont fait installés dans leur immense chambre.

Mais ces faits matériels ne font qu’illustrer leur profonde scission culturelle intérieure, ce sentiment que porte à sa manière chacun des personnages d’être un produit né de la rencontre de deux mondes incompatibles. Rapayet est hanté au sens propre par le fantôme de son acolyte qu’il a dû lui-même liquider pour des raisons de business. Úrsula , la chef de la tribu qui pratique la magie, se montre effrayante de machiavélisme pour conserver son pouvoir. Toutes les structures sociales, tous les schèmes mentaux que ces indiens portent en eux sont extraits et réutilisés pour de nouvelles fins par ce capitalisme impérialiste, qui n’est que l’autre face et le carburant indispensable du capitalisme libéral-libertaire des pays du "Monde Libre" : "Il faut de la poudre à nos perruques ; voilà pourquoi tant de pauvres n’ont point de pain", comme l’écrivait lumineusement Rousseau en 1752.

Alors, bien sûr, dans le film tout cela fini mal pour ces gens-là. Une morale apocalyptique, n’est peut-être pas absente de cette conclusion : "qui vivra par l’épée, périra par l’épée". L’impression est renforcée par la musique – très réussie par ailleurs – qui peut donner un côté quasi-christique à certaines scènes. Mais contrairement à tant d’autres films traitant de ce sujet – le trafic de stupéfiants, et la fin parfois tragique mais toujours sordide de ses protagonistes – le film évite le catéchisme abstrait, surfait, et en dernière instance individualiste de l’avertissement lancé au spectateur. Comparons simplement le destin de Tony Montana et celui de Rapayet. Le premier meurt de façon pitoyable car il n’a pas été assez malin, pas assez rusé pour l’emporter dans cette compétition ingagnable. Pour le spectateur, il n’est en fin de compte qu’un perdant, qui s’est rêvé un jour en haut du sommet de la pyramide. Mais il n’a pas eut tort de rêver. Son seul pêché est d’avoir manqué au caractère impitoyable de l’économie de marché. Scarface n’est pas puni pour sa cruauté, mais pour le peu qu’il lui restait d’humanité. Son destin est purement individuel, et il dit clairement aux spectateurs : "Soyez plus malins, c’est-à-dire encore plus impitoyables que moi". A l’inverse, de par le mode de production auquel il appartient originairement, Rapayet pense de façon clanique. Il s’engage dans ce trafic pour progresser au sein du clan, mais il entraîne aussi tout son clan dans son activité. Il est d’emblée intégré dans une société, et son destin ne peut apparaître comme un élément purement contingent, à l’inverse de celui de Tony Montana. Son destin individuel est le résultat – et ne peut être présenté autrement – du choix collectif d’intégrer le mode de production capitaliste.

A la fin du film, lorsque celui-ci se referme sur le chant pastorale et solitaire qui l’a ouvert, le spectateur garde une idée en tête : celle de l’enchaînement rigoureux, logique, voire nécessaire du parcours qui a mené ce groupe social à la tragédie. Mais il garde en même temps aussi une image en mémoire, celle du fugitif, mais néanmoins omniprésent de par son caractère elliptique, tract distribué par le hippie du début : "Dites non au communisme". Le danger était donc là. Car une fois le cri du début lancé ("Vive le capitalisme !", ce pacte faustien initial), le jeu était faussé. Il fallait alors soit combattre le capitalisme au nom de structures sociales archaïques et trop faibles pour survivre, soit s’y soumettre. Et dans sa version la plus violente. Celle des pays victimes de l’impérialisme. Celle de la Colombie. Celle des milices paramilitaires fascistes du régime colombien, responsables de plus de 80% des quelques 200 000 morts du conflit armé qui ravage la Colombie depuis les années 1960. Or s’il y a police, c’est qu’il y a quelque chose à policer. Celle de l’alternative. Celle du communisme. Celle de ne pas avoir à choisir entre le mariage au seuil de la puberté et les filles faciles dans la piscine. Celle de pouvoir sortir d’une économie de subsistance sans passer par l’horreur du capitalisme mondialisé.

Et le spectateur à la sortie du film peut en ressortir avec cette conviction : il n’y avait pas de fatalité au sort de ces pauvres gens. Voilà une conclusion qui n’a rien d’individualiste ni de moralisant.

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