L’inévitable retour du fascisme ?

Tocqueville (1835) a indiqué que la démocratie de marché pouvait facilement donner naissance à un totalitarisme mou. Depuis Mumford (1932), on sait que la technoscience donnera volontiers un peu de rigueur au tropisme fasciste. Où en sommes-nous ?

La crise qui se propage de proche en proche depuis 2008 est une crise qui est essentiellement politique et, en tant que telle, elle demande une réponse politique.

De fait, les observateurs avertis peuvent discerner la multiplication des signes d’une dérive fasciste, à la fois au niveau de la base et à celui du sommet de la pyramide sociale. D’une part, les idées fascistes sont de plus en plus courantes dans les milieux défavorisés (qui sont eux-mêmes en croissance rapide) ; d’autre part, elles sont de plus en plus explicites chez les technocrates — mais sous une forme tellement aseptisée qu’on pourrait, il est vrai, croire à leur parfaite innocuité.

Il est donc fort piquant de remarquer que le grand public est parfaitement ignorant de ce retour de l’extrême-droite. Il pressent certes l’imminence de l’effondrement sociétal mais il n’a absolument pas conscience de la nature exacte du danger. La réouverture de camps de concentration ou même la généralisation des conflits régionaux semble passer inaperçue. De même, le sens et la portée de l’existence d’apologies hollywoodiennes (au propre comme au figuré) de la torture demeurent entièrement mystérieux. Cette double tension est paralysante et anxiogène, ce qui fait le jeu de l’oligarchie : quoi de plus manipulable en effet que des individus dans un état de coma moral et politique ?

Pire, les acteurs sociaux les plus remuants, les militants et les universitaires pensent l’effondrement de la civilisation globalisée à partir de leur expertise et sont dès lors conduits systématiquement à manipuler des statistiques, parfois très convaincantes, mais qui comprennent la transformation sociétale annoncée sur le mode de la lente désagrégation d’un pan de la société. Le long terme est ainsi mis en perspective à partir d’une facette supposée cruciale.

Or, ce qui s’annonce c’est un effondrement total et abrupt des « démocraties de marché » à la faveur de l’emballement d’une de ces crises qui constitue, en synergie, la crise globale systémique. Peu importe la nature de l’événement déclencheur — une pénurie de dix jours de l’approvisionnement de pétrole, des émeutes de la faim dans des quartiers (ou des pays) « défavorisés », des macro-mouvements de population forçant les portes de la citadelle Europe, un accident industriel majeur, une nouvelle bulle financière, une vraie-fausse pandémie, une guerre inter-régionale ou même mondiale, … — la conséquence politique sera inévitable et immédiate : l’état d’urgence, c’est-à-dire le totalitarisme, ou le chaos absolu, c’est-à-dire la guerre de tous contre tous. Une guerre civile serait comparativement plus structurante.

L’enseignant-chercheur qui n’a pas oublié la leçon de citoyenneté magistrale que nous a laissé Victor Klemperer (LTI, 1947) se doit en conséquence de mettre en évidence deux dynamiques : premièrement, il faut montrer que la réponse à la crise globale systémique est bien d’ores et déjà politique et que, si aucune force ne vient entraver l’inexorable progression du capitalisme du désastre, il ne nous restera bientôt plus qu’à émettre des regrets carcéraux ou post-mortem. Deuxièmement, il faut discerner les pistes théoriques et pratiques qui sont susceptibles d’infléchir cette trajectoire dès aujourd’hui.

Michel Weber

Une première version de ce billet a été publiée ici : http://www.pauljorion.com/blog/?p=53721
Dernier ouvrage paru : De quelle révolution avons-nous besoin ?, Paris, Éditions Sang de la Terre, 2013. (978-2-86985-297-6)

COMMENTAIRES  

22/05/2013 16:42 par act

Excellent, merci à l’auteur et à LGS pour cette publication déjà remarquée chez Jorion.
A diffuser à tout va, autant aux proches qu’aux "élus et responsables".
BàV :)

23/05/2013 12:38 par oxo la terre

Je ne savais pas que le facisme etait parti,c’est une vraie surprise.
Qu’appelle l’auteur Facisme ?Il me semble que l’idee que l’on donne du facisme est a geographie variable et toujours negative,bien sur.On est toujours le faciste de quelqu’un.On m’a recemment traite de faciste car je disais la Suisse etait la seule vraie democratie au monde.Olala !La democratie directe,quelle horreur !
Les idees facistes gagnent du terrain a la base,dixit l’auteur.Les idees dominantes sont les idees de la classe dominante.
Nous avons des dirigeants facistes(politiques,economiques,....)qui pensent qu’ils savent mieux pour nous ce que nous devons faire.
D’ailleurs,existe t’il encore un quelconque pouvoir politique face a la domination des banques et autres grosses entreprises(medias,armement,etc.) ?C’est cela le vrai facisme.Cela n’a rien a voir avec le conservatisme des masses comme le sous-entend l’auteur.
L’illustration est bien plus parlante que l’article.

23/05/2013 16:12 par act

oxo :« Il me semble que l’idee que l’on donne du facisme est a geographie variable et toujours negative,bien sur. »

Parce que vous souhaiteriez en donner ici une "idée positive" ?!

Quoi qu’il en soit ce qui est remarquable -et peu rassurant quant à l’avenir- est que votre propos illustre parfaitement celui de l’auteur, cqfd ?

02/02/2014 19:59 par Hervé

Le mot "totalitarisme" n’existait pas du temps de Tocqueville... Le mot fascisme est associé à la politique de Mussolino. Le mot dictateur est un mot créé de toute pièce - comme le mot démocratie - pour justifier les guerres modernes - définition du mot dictateur en 1932 : "Magistrat unique et souverain qu’on nommait extraordinairement à Rome, du temps de la République, en certaines circonstances critiques, et seulement pour un certain temps."...

De quoi parlons-nous ? Le système va s’effondrer et des rapaces vont vouloir en profiter en créant un royaume, un empire... Puis ils vont vouloir se protéger au travers d’une république... Puis le système va s’effondrer...

Home-sapiens est un abruti. Pouvons-nous y faire quelque chose ?

02/02/2014 23:09 par Dwaabala

Pas très revigorant, ni l’article, ni les commentaires subséquents.
Les dirigeants socialistes sont plus optimistes, qui construisent la famille, l’école, les logements, les transports, la santé, le territoire et la société de l’avenir bref, l’homme, la femme, l’enfant, les citoyens de demain, tout en faisant face aux rumeurs et à l’opposition fasciste, et des économies pour les intérêts de la dette.

03/02/2014 08:56 par anonyme

Les lecteurs du GS auront j’espère remarqué, comme dwaabala, que les slogans de la manif pour tous résument parfaitement les positions défendues depuis des mois par ce fidèle commentateur du GS à propos des détails sociétaux qui n’auraient d’autre fonction que de détourner le bon peuple des sujets importants - fidèle commentateur qui se livre donc ci-dessus à un soudain retournement de veste qui serait désopilant... si les admin du GS n’en étaient pas dupes (je veux encore croire qu’ils ne soient pas tous ou tout à fait sur la même ligne).

03/02/2014 10:39 par Dwaabala

Contrairement à ce que dit @ anonyme, je ne me reconnais pas dans la manifestation d’hier. Ni, non plus, dans le rejet à l’extrême-droite de tout ce qui n’est pas aveuglément d’accord avec les réformes sociétales, en réalité politiciennes, soi-disant de gauche et présentées comme telles par leurs thuriféraires.

03/02/2014 12:45 par Lulu

L’époque n’est plus au dictateur armé casqué et botté. Elle est aux micro fascistes qui sommeillent en nous tous. Le succès de la "manif pour tous" et les déclarations de valls visant à rassurer les manifestants nous démontre que dorénavant, c’est la norme qui fait la loi.

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