« Pourquoi ne critiquez-vous que l’impérialisme occidental ? »

Sony Thăng

Vous posez la mauvaise question à la mauvaise personne. Vous vous adressez à quelqu’un qui a grandi sous l’emprise de la puissance occidentale, pas à quelqu’un qui a appris la géopolitique sur Netflix.

Je n’ai aucun problème à condamner l’impérialisme « de tous bords ». J’ai un problème à prétendre que tous les « bords » sont égaux alors qu’un bloc :

  • A construit plus de 800 bases militaires à l’étranger.
  • Contrôle la monnaie de réserve mondiale.
  • Contrôle le principal mécanisme de sanctions.
  • A renversé des dizaines de gouvernements sur tous les continents.
  • Et soutient le dernier camp de concentration à ciel ouvert à Gaza tout en qualifiant cela d’« autodéfense ».

Ce bloc n’est pas la Russie. Ce bloc n’est pas la Chine. Ce bloc, ce sont les États-Unis, leurs vassaux européens et leur petit chien d’attaque colonisateur en Asie occidentale.

Soyons donc précis.

  • Lorsque la Russie intervient en Ukraine, l’Occident parle d’« impérialisme pur et simple ».
  • Lorsque l’OTAN s’étend vers l’est depuis 30 ans, déchire les traités de contrôle des armements, soutient les coups d’État à Kiev et transforme l’Ukraine en base opérationnelle avancée, ce n’est en quelque sorte pas de l’impérialisme, mais simplement une « architecture de sécurité ».
  • Lorsque la Chine insiste sur le fait que Taïwan fait partie de son espace historique et juridique, c’est de l’« agression ».
  • Lorsque les États-Unis envoient des navires de guerre à 10 000 kilomètres de chez eux, encerclent la Chine avec des bases et des missiles, arment les séparatistes et parlent ouvertement de « contenir » la croissance chinoise, cela est présenté comme une « défense de la démocratie ».

Vous voyez le schéma, n’est-ce pas ?

Vous me demandez uniquement « Pourquoi ne condamnez-vous pas la Russie et la Chine ? » parce que vous baignez dans un discours où ce que font Washington et Bruxelles n’est jamais qualifié d’empire, mais seulement d’« ordre », de « stabilité » ou de « fondé sur des règles ».

Permettez-moi de clarifier ma position :

  • Si demain Moscou commence à voler les ressources d’autres peuples, à installer des régimes fantoches sur d’autres continents et à sanctionner des populations entières jusqu’à les affamer, j’appellerai cela de l’impérialisme.
  • Si Pékin commence à organiser des coups d’État en Amérique latine, à écraser les économies africaines avec des conditions à la manière du FMI et à construire des sites secrets à la manière de Guantánamo, j’appellerai cela de l’impérialisme.

Mais ce n’est pas là où nous en sommes. À l’heure actuelle, voici ce que je constate :

  • La Russie réagit à 30 ans d’encerclement par l’OTAN à ses propres frontières, affirmant les lignes rouges que tout État sérieux tracerait pour défendre sa survie.
  • La Chine réagit stratégiquement à un siècle d’humiliation, se reconstruisant avec discipline et patience, et sécurisant sa propre périphérie contre une marine étrangère qui n’a aucune raison légitime d’être à ses portes, si ce n’est pour la maintenir sous contrôle.

Vous voulez traiter cela comme équivalent à :

  • L’Irak en 2003, une guerre choisie basée sur des mensonges.
  • La Libye en 2011, une « zone d’exclusion aérienne » qui s’est transformée en destruction de l’État.
  • L’Afghanistan, 20 ans d’occupation puis abandon.
  • Le Chili, le Congo, l’Indonésie, l’Iran, le Guatemala, le Vietnam, le Nicaragua, la Grenade, le Panama, la Yougoslavie, la Syrie, la liste est presque infinie.

Donc non, je ne critique pas « uniquement » l’impérialisme occidental. Je critique le centre de gravité de l’impérialisme.

Si un tigre vous mord une fois et qu’un moustique vous pique trois fois, vous n’écrivez pas un long essai sur « les deux côtés de la morsure ». Vous vous occupez d’abord de l’animal qui peut réellement vous tuer.

C’est ce que fait le Sud global.

Vous demandez : « Pourquoi ne pas condamner ce que fait la Russie en Ukraine ? »

Parce que tous les politiciens et journaux occidentaux en parlent déjà 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, tout en supprimant soigneusement le contexte de l’OTAN, du coup d’État et de la guerre par procuration qui y a conduit. Ma voix n’est pas nécessaire pour renforcer la machine de propagande la plus bruyante de la planète.

Vous demandez : « Pourquoi ne pas condamner ce que la Chine veut faire à propos de Taïwan ? »

Parce que pendant 150 ans, les navires, les soldats, les missionnaires et les banquiers européens et américains ont découpé l’Asie en zones comme s’ils découpaient un gâteau.

  • La Chine qui tente d’assurer la réunification, quel que soit votre avis à ce sujet, n’est pas dans la même catégorie que les Européens qui ont traversé les océans pour découper des continents qui ne les ont jamais menacés.
  • La Russie veut une zone tampon de sécurité à sa frontière immédiate après des siècles d’invasions occidentales.
  • La Chine veut mettre fin à une guerre civile et empêcher une alliance militaire hostile de transformer son porche en porte-avions de l’OTAN.
  • Les États-Unis veulent que personne, nulle part, n’ait la possibilité de dire « non » à leurs sanctions, à leur système monétaire, à leurs bases, à leurs vetos, à leurs bombardements.

Vous pouvez prétendre que ce sont tous des « impérialismes » sur le même plan moral. Je ne le fais pas. Je vis dans un monde où :

  • Washington arme Israël tout en effaçant les Palestiniens en temps réel.
  • Bruxelles donne des leçons à l’Afrique sur les « valeurs » tout en soutenant les systèmes monétaires néocoloniaux français.
  • La même Europe qui a affamé ma partie du monde à travers ses colonies qualifie désormais le gaz russe de « menace pour la sécurité » et les investissements chinois de « guerre économique ».

Vous voulez me parler d’« équilibre » ? Voici mon équilibre :

  • Les États-Unis, l’Europe et Israël sont aujourd’hui les principaux axes de la violence mondiale.
  • La Russie et la Chine sont des grandes puissances qui ont leurs propres intérêts, mais ce sont aussi elles qui s’opposent à un ordre unipolaire qui étrangle le Sud depuis des générations.

Si un jour elles deviennent ce que l’Occident est aujourd’hui, je me retournerai aussi contre elles.

D’ici là, je sais d’où vient la principale menace.

Sony Thăng

https://x.com/nxt888/status/2018682832370176266

COMMENTAIRES  

13/02/2026 12:20 par diogène

Dans "Encore et encore une fois sur la nature de l’URSS", Trotski c’était déjà posé la question à propos de l’URSS :

« Peut-on qualifier d’impérialisme la politique d’expansion actuelle du Kremlin ? Avant tout il faudrait s’entendre sur le contenu social que nous conférons à ce terme. L’histoire a connu l’impérialisme de l’État romain fondé sur le travail des esclaves ; l’impérialisme de la propriété terrienne féodale ; l’impérialisme du capital commercial et industriel ; l’impérialisme de la monarchie tsariste, etc. La force motrice de la bureaucratie soviétique réside, sans aucun doute, dans sa volonté d’accroître son pouvoir, son prestige, ses revenus. C’est ce même élément d’impérialisme - pris dans le sens le plus large du terme - qui fut dans le passé la marque spécifique de toutes les monarchies, oligarchies, castes dirigeantes, classes et milieux divers. Pourtant, dans la littérature politique contemporaine, du moins dans la littérature marxiste, par "impérialisme" on entend la politique d’expansion du capital financier qui a un contenu économique bien défini. Appliquer à la politique du Kremlin le terme d’impérialisme sans expliquer en fait ce que l’on entend par-là, cela revient tout simplement à identifier la politique de la bureaucratie bonapartiste avec la politique du capitalisme monopoliste, en se fondant sur le fait que l’un et l’autre utilisent la force militaire à des fins d’expansion. Une telle identification, propre seulement à semer la confusion, convient à des démocrates petits-bourgeois plutôt qu’à des marxistes. »

13/02/2026 18:36 par Zéro...

Cette contribution est un pur régal !

Elle indique à la perfection pourquoi on peut comprendre la Russie et la Chine sans les soutenir, non pas parce qu’ils sont les adversaires qu’on veut nous imposer mais parce qu’ils ne sont pas nous et sont pas le Diable qu’on nous dit...

Pas plus les USA ne sont nous et ne sont les Saints Immaculés qu’on nous dit !!

Merci à Sony THANG de dénoncer le deux poids deux mesures qui règne en Occident.

13/02/2026 22:17 par Palamède Singouin

La Russie moderne a surtout hérité de l’empire des tsars.
L’internationalisme ouvrier de l’URSS a logiquement cherché à étendre son influence à l’étranger pour rapidement se replier sur la théorie du "socialisme dans un seul pays", puis sur la coexistence pacifique.
Ce qui n’a rien à voir avec l’impérialisme prédateur euro-américain.
La dislocation de l’URSS s’est d’ailleurs faite sans trop de heurts à l’exception de quelques escarmouches en Lituanie pour aboutir à une réduction conséquente de l’empire des tsars.
Les conflits en Géorgie puis en Ukraine, relèvent du souci de la Russie , commun à pas mal de pays, de sécuriser ses frontières. Celui de Tchétchénie de la répression d’une tentative de sécession visant à installer un État
islamique au sein de la fédération de Russie.

Pour la Chine, si l’on veut chercher des traces d’un impérialisme, il faut remonter au moins au 18° siècle. Elle a par contre était confrontée du milieu du 19° siècle à celui du 20° à 3 impérialismes : russe, euro-américain et
japonais qui en on fait un des pays les plus pauvres de la planète quand Mao a pris le pouvoir. Là encore, l’annexion du Tibet relève d’un souci de sécurisation de ses frontières par la Chine.
A laquelle on ne va tout de même pas reprocher de faire ce qu’elle a toujours su faire : du commerce !

On notera que ces 2 pays sont ceux qui ont payé le plus lourd tribut aux 2 guerres mondiales qui ont par contre permis aux USA d’affirmer leur hégémonie sur la planète.

14/02/2026 09:28 par sylvain

@diogene
Quelle anguille ce Trotsky. Qualifier d’identiques la politique impérialiste du capitalisme monopolistique et celui de la bureaucratie napoléonienne est surement simpliste, elles ont bien sur leurs spécificités, mais c’est toutes les deux des putains d’impérialismes non ? Réduire l’impérialisme à une de ses spécificités capitaliste et financière, on voit bien l’intérêt pour les impérialistes soviétiques, ça les blanchit. Mais pour des vrais antiimpérialistes, c’est quoi ?

C’est comme si, par votre message, vous résumiez la différence entre le bloc de puissance occidental et le celui disons des BRICS à un protocole technique, alors que l’article est un peu plus conséquent que ça. Il dit d’un côté je vois des guerres, du soutiens à des génocidaires, des famines organisées.... de l’autre côté je ne vois pas ça.

14/02/2026 14:13 par D.Vanhove

Excellente synthèse qui en qqs mots répond fort bien à la question posée

le titre me fait immédiatement penser aux objections sionistes qui régulièrement demandent aux défenseurs de la Palestine, pourquoi donc ne vous intéressez-vous pas à ce qui se passe sous d’autres latitudes, et au hasard (bien sûr !) nous parlent de l’Iran, de l’Algérie, du Yémen... sous-entendu, tous pays où règne une dictature qui de surcroît s’en prend à la condition des femmes (ben, tiens... tout le monde voit bien à quel point les sionistes respectent les femmes... et les enfants de Palestine)

15/02/2026 07:19 par cunégonde godot

Très bon article. Politique. Réellement politique...

15/02/2026 16:44 par diogène

@ sylvain

Citer un auteur ne signifie pas épouser son point de vue
Je trouvais simplemnt intéressant que Trotski mette l’accent sur le fait que ce sont des classes sociales et non pas des peuples qui imposent leur politique aux états dont les oligarques ont les commandes pour s’attaquer à d’autres oligarques pour défendre leurs intérêts et accroître leur pouvoir et non pas tel ou tel pays (la France, la Russie, l’Allemagne,etc), amalgame permettant d’occulter la lutte des classes.
J’aurais sans dut dû me fendre d’un commentaire pur être clair dans mes intentions, alors je vais développer.

Comme tous les mots en "isme", le terme "impérialisme" est flou et ambigu parce qu’il a son origine dans une période historique révolue et que chaque locuteur y met les attributs qu’il veut en fonction de sa sensibilité, de sa culture historique et/ou d’intentions manipulatrices.
L’impérialisme classique était celui des classes dirigeantes des Romains, des Ottomans, et des Européens du XIXème siècle qui ont fourni le terme lui même : il était le but et le résultat de campagnes de colonisations par des familles régnantes ou de bourgeoisies (cf Jules Ferry) se traduisant par un contrôle direct des territoires et des populations dont ils exploitaient les richesses en instrumentalisant leurs propres peuples pour les convaincre que leurs intérêts étaient les mêmes que ceux des "élites" qui les asservissaient.

Au XXIème siècle, les réalités sont plus sophistiquées :
- les dirigeants des États-Unis et de leurs satellites (de plus en plus méprisés et malmenés par eux) assurent une domination militaire, stratégique et financière de plus en plus difficile à maintenir et sont prêts à tout pour perpétuer cette position qu’ils ont maintenue par des opérations de faux drapeaux et des guerres par procuration depuis plus d’un demi-siècle.
- les dirigeants chinois exercent une influence économique de plus en plus large sans interventions militaire pour conforter leur leadership commercial
- les dirigeants russes défendent l’héritage historique d’un grand peuple pour conserver une certaine indépendance politique et militaire dont le prix s’avère très élevé

C’est vrai que renvoyer ces trois acteurs dos à dos n’a aucun sens.
Leur seul point commun est celui d’être le fait d’oligarchies qui ont mis en œuvre des stratagèmes différents pour gérer les populations dont elles ont la charge.

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