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Marie-Jean Sauret. L’Effet révolutionnaire du symptôme

Ramonville, Érès, 2008

Un seul petit regret avant de dire l’importance de cet ouvrage : qu’il n’ait pas été écrit en tant que livre. Une compilation d’articles, de conférences amène des redites et ne met pas en valeur l’ossature, la structure de la pensée.

Lacanien, Marie-Jean Sauret est professeur de psychopathologie à Toulouse. Son engagement politique est bien connu.

Ces pages sont une réflexion puissante, innovante, sur le désir, le capitalisme néolibéral, le lien social.

Au commencement était le Verbe. L’être humain est né dans la langue, avec la langue. En tant que membre d’un groupe, il est constitué dans et par son rapport à l’Autre en ce qu’il dit l’Autre en étant dit par lui.

Pour Marie-Jean Sauret, le lien social est aujourd’hui dominé par la technoscience et par le marché. Le rôle de la première est de fabriquer des objets « directement reliés à la réalité » ; le rôle du second est de répondre à la « structure désirante des sujets » ; le marché exploite la structure manquante des sujets « pour leur faire croire que la science fabrique justement ce dont chacun manque, et le mettre à la disposition de ceux qui peuvent payer. » La propagande du marché consiste à faire croire à tous que sa fonction " naturelle " est de combler tous les manques, de fabriquer tous les objets, de répondre sans fin aux besoins sans cesse renouvelés des humains. Ce faisant, nous dit Sauret, le marché « naturalise » l’humain et transforme son désir en nécessité. Le sujet parlant, le producteur du dit s’efface derrière l’individu fonctionnel. On voit, par exemple, comment l’université sarkozyste et, plus largement, néolibérale, intime à l’étudiant un désir de compétences et non plus de savoirs. L’individu est chosifié dès lors qu’il croit que tout objet est un prolongement " naturel " de lui-même, dans une jouissance immédiate. Cette jouissance relie directement l’individu au capitalisme, hors de tout « lien social établi ». L’objet n’est plus le résultat d’une quête individuelle ou collective : il est là , au bout d’un désir transformé en besoin. Cette dialectique, cette pulsion débouche sur le bien-être, l’épanouissement individuel, « objets utilitaires du néolibéralisme », des conduites de droite alors que le bonheur (voir le film d’Agnès Varda au début des années soixante) est une conduite de gauche car on ne peut être heureux qu’avec l’Autre, avec le bonheur de l’Autre.

Selon Sauret, le mariage du marché et de la technoscience induit une économie psychique nouvelle. Puisque le désir « s’équivaut à un besoin frustré », renouvelé et différé, la jouissance n’est plus dans l’objet utilitaire, dont le destin est d’être obsolète, mais dans la consommation elle même, « sans faim et sans fin », pour le profit assuré du marché.

L’idéologie, la " pédagogie " du système est de faire croire, comme l’avait martelé Margaret Thatcher, qu’il n’y a pas d’alternative aux " lois " qui imposeraient rationnellement leur ordre, y compris - et surtout, peut-être - dans le domaine des services (voir comment Sarkozy et ses ministres expliquent l’inéluctabilité de la loi sur les universités ou de celle sur les hôpitaux) ; or cette idéologie est pure solipsisme et repose sur la suggestion et l’autosuggestion. C’est pourquoi des petits épargnants, des salariés ont pu croire qu’ils étaient le prolongement normal d’Enron ou qu’il était " naturel " de percevoir automatiquement et éternellement des dividendes de 15%.

Pour Marie-Jean Sauret, « la crise est du lien social, pas des quartiers ; le lien social ne s’arrête pas aux portes de la cité bourgeoise et illusoirement nantie. » Le capitalisme de marché détruit la trame sociale tout entière. Lorsque le réel s’impose face à l’illusion de la jouissance, on brûle la voiture du voisin (et pas le yacht que Bolloré s’est offert avec la plus-value captée sur le travail de ses employés) car on ne convoite que ce qu’on voit. En outre, on s’attaque aux « signifiants de la République » (voitures de pompier, SAMU, grilles d’écoles primaires), c’est-à -dire à ce qui contribue à créer un lien social dont sont - ou se sentent - exclus les archi-victimes du système.
« La solution religieuse et la solution policière s’appellent et se combattent l’une l’autre », écrit Sauret. En haine de la démocratie. Elles comblent le vide créé par la « disqualification » des parents qui appelle un arsenal législatif investissant de plus en plus la sphère privée. Le domaine public recule chaque jour devant la poussée du capitalisme de l’information et du virtuel, et aussi devant les coups de boutoirs erratiques de la spéculation. Les valeurs inaliénables sont aujourd’hui, par le biais de l’OMC, du FMI, de la BM, ces grands ordonnateurs de la machine capitaliste, mises sur le marché (l’eau, l’air, la forêt, les trafics d’organes, le génome humain, la culture sous toutes ses formes).

Dans une perspective lacanienne, Marie-Jean Sauret analyse longuement le symptôme "singulier" , qui est « l’appui que le sujet trouve dans sa singularité, dans la plus grande objection au social, pour construire le lien avec les autres grâce auquel il s’installera dans le monde avec quelques autres. » Le discours capitaliste empêche le travailleur de se greffer au lien social, de créer du lien social, réduit qu’il est à l’état d’individu complété d’objets prêt à monter. L’héritage culturel et politique est alors déstructuré. Ainsi, dans les familles d’origine maghrébines (mais aussi chez les Français de souche), la tradition veut que ce soit le père qui ramène l’argent. Avec le chômage et la désaffection de l’autorité paternelle, les pères restent cloîtrés tandis que les femmes et les filles font des ménages. Comment peuvent-ils alors s’opposer à la prostitution, aux petits trafics de drogue de leurs fils, à ceux qui se débrouillent à la marge et qui détériorent encore plus l’ancien tissu social, demande Sauret ?

La technoscience est un outil au service de la classe dominante dans la surveillance policière des groupes " à risques " , puis de la population dans sa globalité, comme l’atteste le recours de plus en plus étendu aux ressources de l’état civil, de l’ADN, des empreintes digitales, d’Iris, etc. La plupart des objets qui, d’une certaine manière, facilitent la vie (courrier électronique, téléphone portable, GPS) peuvent être retournés contre les individus au nom de la sécurité, ou plutôt de la sécurisation, la logique judiciaire ayant été bouleversée. Nous sommes passés d’une « culture de l’aveu à une culture de la preuve. » Face à des indices biométriques, il revient désormais aux personnes de démontrer leur innocence, ce qui signifie, pour en revenir à la problématique du départ, que « le contrat social ne repose plus sur la parole du sujet mais sur la suspicion et la vérification » (voir le préflicage des enfants en école maternelle).

Marx avait repéré que le désir du capitaliste n’était pas l’argent mais d’avoir toujours plus d’argent. A l’autre bout de l’échelle, le SDF est le symptôme du système. Il n’est ni chômeur, ni travailleur pauvre, ni RMIste. Il est invisible, censé ne pas exister en tant qu’être social, n’avoir aucun lien avec le reste de la société. Le capitalisme néolibéral a besoin de cette altérité, de cette exclusion. Tout comme il a besoin des prisonniers sans statut de Guantanamo, inexistants dans une répétition de Nuit et Brouillard, ou encore de ceux des geôles irakiennes, dont le fantasme était perverti, dont l’univers symbolique était nié.

Selon Lacan, nous dit Sauret, le discours capitaliste rejette les choses de l’amour. Le marché du sexe et de la pornographie prend le pas sur l’érotisme et les jeux du désir (le trafic d’êtres humains occupe la troisième place dans le commerce international après les hydrocarbures et la drogue). Mais, plus généralement, explique l’auteur, dans un système néolibéral qui se veut indépassable (la prétendue fin de l’histoire), « l’autorité devient autoritarisme, la science s’efface devant le scientisme, la liberté a muté en libéralisme et l’utilitarisme en utilitaire. La parole devient instrument de communication, l’explication démonstration, le pouvoir en force violente, la psychanalyse en psychothérapie. » L’élection présidentielle de 2007, le discours des deux principaux candidats peuvent se lire selon cette trame.

Sur le plan symbolique, là où la religion classique traitait le défaut de jouissance « en ajournant la compensation dans un paradis promis à la fin des temps », les nouveaux maîtres promettent une jouissance immédiate, fût-ce au pris de la mort (le saut à l’élastique, les jeux de plus en plus dangereux de la téléréalité). Là où la religion classique préserve la limite interne au savoir (le tombeau vide du Christ, le mystère de la résurrection), le sectarisme, les nouvelles pratiques religieuses, corollaires indispensables au néolibéralisme, imposent une certitude sans faille.

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