Un extrait du Discours sur le colonialisme

Il faudrait d’abord étudier comment la colonisation travaille à déciviliser le colonisateur, à l’abrutir au sens propre du mot, à le dégrader, à le réveiller aux instincts enfouis, à la convoitise, à la violence, à la haine raciale, au relativisme moral, et montrer que, chaque fois qu’il y a au Viêt-nam une tête coupée et un œil crevé et qu’en France on accepte, une fillette violée et qu’en France on accepte, un Malgache supplicié et qu’en France on accepte, il y a un acquis de la civilisation qui pèse de son poids mort, une régression universelle qui s’opère, une gangrène qui s’installe, un foyer d’infection qui s’étend et qu’au bout de tous ces traités violés, de tous ces mensonges propagés, de toutes ces expéditions punitives tolérées, de tous ces prisonniers ficelés et “ interrogés ”, de tous ces patriotes torturés, au bout de cet orgueil racial encouragé, de cette jactance étalée, il y a le poison instillé dans les veines de l’Europe, et le progrès lent, mais sûr, de l’ensauvagement du continent. 

Et alors, un beau jour, la bourgeoisie est réveillée par un formidable choc en retour : les gestapos s’affairent, les prisons s’emplissent, les tortionnaires inventent, raffinent, discutent autour des chevalets.

On s’étonne on s’indigne. On dit : « comme c’est curieux ! Mais bah c’est le nazisme ça passera ! » Et on attend et on espère ; et on se tait à soi-même la vérité, que c’est une barbarie, mais la barbarie suprême celle qui couronne, celle qui résume la quotidienneté des barbaries ; que c’est du nazisme, oui, mais qu’avant d’en être la victime, on en a été le complice ; et que ce nazisme-là, on l’a supporté avant de le subir, on l’a absout, on a fermé l’œil là-dessus, on l’a légitimé, parce que, jusque-là, il ne s’était appliqué qu’à des peuples non européens ; que ce nazisme-là, on l’a cultivé, on en est responsable, et qu’il sourd, qu’il perce, qu’il goutte avant de l’engloutir dans ses eaux rougies, de toutes les fissures de la civilisation occidentale et chrétienne.

Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme, 1950.

COMMENTAIRES  

16/11/2023 21:15 par Chamouti de chat maudit

Cet extrait, d’Aimé Césaire,dont le premier paragraphe, ouvre le texte sur L’assignation à l’animalité des Palestiniens par les élites dirigeantes israéliennes, aurait pu être écrit en ces temps de politique génocidaire planifiée et exécutée par ceux, que le philosophe israélien Leibowitz qualifiaient déjà, il y a de nombreuses années, de"Judéo-nazis". ( Voir article, l’État des tueurs volontaires)
La complicité de la civilisation occidentalo-chrėtienne, dont parle Aimé Césaire, avec la barbarie nazie, son absolution sont en totale adéquation avec sa connivence, sa collaboration, son immense lâcheté et son soutien fanatique et criminel à l’action génocidaire de l’État sioniste contre le peuple palestinien.

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