Les conquêtes de la Révolution russe

Pour mieux mesurer les bouleversements mondiaux provoqués par la Révolution russe de 1917, Domenico Losurdo se penche sur l’état de l’Europe au début du XXème siècle. [1]

LA « BELLE EPOQUE »

Carte postale venue d’Afrique...

Nous sommes dans ces années, qualifiées de « Belle époque », où l’Occident, imbu de sa puissance, se glorifie de faire partie d’une race exclusive (blanche, nordique, aryenne, caucasienne, etc.) infiniment supérieure aux « races inférieures ».

C’est également l’époque d’un curieux paradoxe : dans les métropoles « blanches », la démocratie et le suffrage universel se sont développés alors que, simultanément, dans les colonies, les populations sont assujetties à des rapports de travail servile et semi-servile ainsi qu’à la violence et à l’arbitraire bureaucratique et policier.

Cette sordide réalité a été justifiée par des intellectuels de renom comme John Stuart Mill : « le despotisme est une forme légitime de gouvernement quand on a affaire aux barbares ». [2]

LE TOURNANT DE LENINE

La cible privilégiée de Lénine est précisément cette race de seigneurs fondée sur l’asservissement de centaines de millions de travailleurs d’Asie et d’Afrique par les soins d’« un petit nombre de nations élues ».

« Les hommes politiques les plus libéraux et radicaux de la libre Grande-Bretagne [...] se transforment, quand ils deviennent gouverneurs de l’Inde, en véritables Gengis Khan », écrit-il.

Lénine fustige notamment l’expédition italienne contre la Libye, typique d’« une nation civilisée et constitutionnelle » qui procède au « massacre d’Arabes avec des armes ultramodernes ».

Parce qu’il y a « peu de morts européens », les expéditions des grandes puissances coloniales ne sont même pas considérées comme des guerres. On ne compte pas la vie des centaines de milliers de victimes appartenant aux peuples que les Européens oppriment.

BOLCHEVIKS CONTRE SOCIAUX-DEMOCRATES

C’est sur cette question du colonialisme que s’opère la rupture de Lénine et des bolcheviks avec les sociaux-démocrates.

Le social-démocrate allemand Eduard Bernstein, plaide pour les « races fortes » qui représentent la cause du « progrès » et contre les peuples « incapables de se civiliser » qui opposent une résistance rétrograde à la « civilisation ».

En France, Léon Blum, dirigeant du Parti socialiste déclare en 1925 : « Nous admettons le droit et même le devoir des races supérieures d’attirer à elles celles qui ne sont pas parvenues au même degré de culture et de les appeler aux progrès réalisés grâce aux efforts de la science et de l’industrie ».

La Révolution d’octobre 1917 et l’Internationale communiste ont représenté un tournant radical par rapport à cette idéologie d’arrogance et de préjugé racial. Leurs appels à la lutte d’émancipation adressés aux esclaves des colonies apparaissent comme une menace mortelle pour l’Occident et sa suprématie planétaire.

Pour le révolutionnaire coréen Pak Chin-sun, la révolution russe « fut la première à frayer une route entre l’Occident prolétarien et l’Orient révolutionnaire. La Russie des Soviets est devenu un lieu entre deux mondes jusqu’alors séparés ».

Il ajoute : « Il faut coordonner les actions de telle façon que le prolétariat européen assène à sa bourgeoisie un coup sur la tête juste au moment où l’Orient révolutionnaire portera un coup mortel dans le ventre du Capital ».

Dans les métropoles occidentales, les jeunes Partis communistes ont du accepter 21 conditions pour être admis à l’Internationale communiste fondée en mars 1919.

Une d’entre elles indique clairement que « tout Parti appartenant à la IIIème Internationale a pour devoir de dévoiler impitoyablement les prouesses de « ses » impérialistes aux colonies, de soutenir, non en paroles mais en fait, tout mouvement d’émancipation dans les colonies, d’exiger l’expulsion des colonies des impérialistes de la métropole, de nourrir au coeur des travailleurs du pays des sentiments véritablement fraternels vis-à -vis de la population laborieuse des colonies et des nationalités opprimés et d’entretenir parmi les troupes de la métropole une agitation continue contre toute oppression des peuples coloniaux ».

En septembre 1920, l’Internationale communiste organise à Bakou le Premier Congrès des peuples de l’Orient en présence de plus de 2.000 délégués venant d’Asie centrale, de Turquie, d’Arménie, d’Iran, du Caucase, d’Inde, de Chine, de Corée.

En France, le nouveau Parti communiste, issu du Congrès de Tours de 1920, s’efforce de suivre la ligne de l’Internationale. En 1925, il s’oppose résolument à la guerre du Rif en appelant à une grève générale et en organisant l’agitation parmi les troupes en partance vers le Maroc. Ses principaux dirigeants sont arrêtés et emprisonnés.

L’Humanité du 13 octobre 1925

La Révolution d’Octobre n’a pas atteint tous les objectifs qu’elle avait poursuivis et proclamés. Mais le décalage entre programme et résultats est propre à toute révolution. [3]

Tout au moins, de la Chine à Cuba, elle aura contribué à la victoire et à la survie des révolutions dans nombre de pays d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine grâce au soutien politique et matériel de l’État auquel elle aura donné naissance.

Cuba : Le taux de mortalité infantile le plus bas d’Amérique latine

Jean-Pierre Dubois

http://lepetitblanquiste.hautetfort.com/archive/2012/07/15/les-conquetes-de-la-revolution-russe.html

[1] Domenico Losurdo, Le péché originel du XXème siècle, Ed. Aden, 2007. Domenico Losurdo est professeur d’histoire de la philosophie à l’Université d’Urbino.

[2] John Stuart Mill (1806-1873) est considéré comme l’un des penseurs libéraux les plus influents du XIXème siècle.

[3] Domenico Losurdo utilise la métaphore de la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb alors que celui-ci était parti à la recherche des Indes.

COMMENTAIRES  

17/07/2012 12:35 par marie-ange patrizio

Bonjour,
je ne comprends pas si le texte que vous signez est un commentaire à des extraits de D. Losurdo ou, comme le présente le chapeau, une longue citation de passages de son ouvrage "Le péché originel ..." (que je n’ai pas sous les yeux et dont les pages ne sont pas indiquées.
m-a p.

17/07/2012 15:17 par calame julia

Rien de nouveau sous le soleil : l’ignorance mère du despotisme-esclavagiste...

17/07/2012 17:41 par Aodren

Article intéressant mais conclusion étrange, très politiquement orientée en réalité.
Si l’on prend la peine de lire l’ouvrage L’Etat et la Révolution de Lénine on constate que la conception matérialiste de l’état (celle de Marx et Engels également) établi la naissance de celui-ci et son existence par la nécessité pour les classes dominantes d’une organisation visant à garantir le maintien de leur domination de classe.
Le but de la révolution bolchévique n’était pas de "donner naissance à un état" mais d’abolir la domination de classe (par la modification des rapports de production et donc les rapports sociaux) rendant ainsi caduque la nécessité d’un état et donc permettant sa dissolution.
Bertold Brecht expliquait que chaque idée devait être analysée pour savoir d’où elle vient (qui l’énonce) et à quoi elle sert (quels intérêts). On se souvient que les fossoyeurs staliniens de la révolution russe invoquait sans cesse Lénine lorsqu’ils s’attaquait aux conquêtes de la révolution. Et l’état soviétique a cru à mesure que les inégalités de classe croissaient, là où Lénine, Marx et Engels voulurent qu’il s’éteint.

Le fait de lier Lénine avec l’état soviétique post 1924 (qui fit l’opposé en tous points) est la tartufferie centrale de leur propagande car le meilleur moyen pour les bureaucrates de garder pouvoir et privilège en jouant sur l’ignorance des gens. Mieux vaut des statues et un mausolée que d’imprimer ses oeuvres en grand et d’en discuter de l’application ou du moins la pertinence.

Bref les stalinens sont à Lénine ce que Platon est à Socrate, Pierre à Jésus et Kautsky à Marx : Le pire traître est celui qui prétend être le descendant légitime d’un "maître" et dont toute l’activité consiste à pervertir sa pensée pour les sots si nombreux, de manière à lui faire dire l’exact contraire.

17/07/2012 20:33 par Bob

A faire circuler : Le parti de la réaction nobiliaire
Renaud Camus (l’allié de notre cher Finkielkraut qui se décrit comme "socialiste", conservateur et libéral"
(l’alliance de la carpe, du lapin et des privilègiés fiscaux)

Communiqué n° 1412, lundi 16 juillet 2012
Sur le taux marginal d’imposition à 75 %

Le parti de l’In-nocence observe que le ministre du Budget, M. Pierre Moscovici, confirme l’intention du gouvernement d’instaurer de façon imminente un taux marginal d’imposition de 75 % : en somme les 50 % de Français qui ne paient pas du tout l’impôt sur le revenu, auxquels il faut ajouter ceux qui n’y sont que faiblement ou très faiblement assujettis, décident, par le biais de leur représentation politique, que dans la crise économique et financière que traverse notre pays il est urgent de mettre fin à une injustice et de contraindre les 1 ou 2 % de Français qui versent déjà une grande part de leurs revenus à l’État à en verser bien davantage encore. Il s’agit de faire payer plus ceux qui paient déjà beaucoup (et sans doute d’augmenter le nombre de ceux qui ne paient rien). Les mesures de ce genre, aberrantes économiquement (tous les pays qui ont voulu se débarrasser de leurs riches ont sombré dans la pauvreté ou la misère, de même que tous les pays qui ont voulu se débarrasser de leur classe cultivée ont sombré dans l’inculture, l’hébétude et le réensauvagement), sont indéfendables moralement, philosophiquement et même idéologiquement : elles consacrent officiellement, par le truchement de la spoliation, la tyrannie du grand nombre sur le petit et elles impliquent une inégalité fondamentale, ontologique, entre les citoyens, puisqu’aux uns échoirait la charge de subvenir directement aux besoins de la communauté, jusqu’à devoir y consacrer la plus grande part de leurs revenus, tandis que les autres en sont totalement exemptés.

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