Juanes et Bono : les émissaires culturels de l’impérialisme

Il faut distinguer, pour reprendre l’idée de Paul Ricoeur, la politique sensu lato, comme structure de l’action en commun, et la politique sensu stricto comme activité gravitant autour du pouvoir, de sa conquête et de son exercice. On peut donc faire de la politique sans être engagé en politique.

Dans l’intention et immanquablement dans les conséquences, l’initiative de Juanes de se produire à Cuba sous la bannière de la paix est un acte politique au sens large du terme. Ce concert s’inscrit dans la stratégie de détente envers Cuba engagée par l’administration Obama. Les propres promoteurs du projet en ont fait mezza voce l’aveu : « c’est le moment pour commencer quelque chose » a déclaré Juanes. Le chanteur espagnol Miguel Bosé, co-organisateur de l’événement, a confirmé qu’il bénéficiait de l’appui des Etats-Unis et a ajouté prendre les mesures pour éviter toute instrumentalisation du concert par les autorités cubaines.

Il a fallu avant tout l’agrément de l’administration étasunienne pour mener à bien l’entreprise. Juanes s’est réuni le 9 juin avec Hillary Clinton et d’autres hauts responsables usaméricains en vue de la préparation de la seconde édition du concept « Paz sin fronteras ». On comptait en effet la présence à cette réunion de Thomas Shannon, sous-secrétaire du département d’Etat en charge de l’hémisphère occidental , et de Dan Restrepo, conseiller du Président concernant les affaires latino-américaines.

Juanes s’est déjà livrée à ce genre de messe propagandiste lorsque les tensions entre la Colombie et le Venezuela étaient à leur comble suite à l’assassinat du commandant des Farc Raul Reyes en Equateur. Il a chanté avec quelques compagnons à la frontière des deux pays au nom de la fraternité des peuples. Ce faisant, il mettait dos à dos Uribe d’une part et Chavez/Correa d’autre part sans distinguer l’agresseur et l’agressé. Il faut savoir que Juanes soutient sans réserve Alvaro Uribe Velez pour qui il n’a jamais caché son admiration. Il a déjà chanté face à un parterre de militaires colombien qu’il a qualifié de « héros de la patrie ». Il est clairement engagé aux côtés des « paracos » au pouvoir en Colombie pour qui il joue fidèlement son rôle d’ambassadeur culturel. Il ne manque d’ailleurs jamais une occasion pour vilipender les Farc ; alors qu’il avait exigé un concert pur de toute prise de position à La Havane, il a une fois encore critiqué la guérilla. A la fin du concert, il s’est permis de lancer sans vergogne « Cuba libre ». A moins de faire référence à un Cuba libéré de l’hostilité des USA et de leurs ingérences incessantes, cette exclamation est une véritable provocation contre-révolutionnaire.

Avec l’administration Obama, les USA n’ont pas modifié l’essence de leur politique à l’égard de Cuba mais ils l’ont simplement ajustée. Au lieu d’une politique d’hostilité frontale qui a montré ses limites, Obama et Hillary Clinton font prévaloir une stratégie pluridimensionnelle (diplomatique, médiatique, culturelle, économique, politique,…) sans renoncer d’aucune façon à leur objectif final : la restauration du capitalisme à Cuba. Toute relation de domination, même si elle est institutionnalisée, est constitutive de violence. Hormis quelques mesures sans portée significative, le blocus est prolongé au nom d’une supposée « atteinte à la sécurité nationale ». L’harmonisation des relations souhaitée par Obama ne voile qu’un rapport de domination politique et économique à l’instar des relations usuelles entre les USA et les pays latino-américains. .

Bono, chanteur du groupe U2, est un autre chantre emblématique de l’impérialisme anglo-saxon et du capitalisme. Que ce soit sous le pavillon de la paix et de lutte contre la pauvreté, Bono fait de la morale le principe de changement. Il incombe en d’autres termes à l’homme de se transformer, de muer de conscience, de changer d’esprit pour changer la physiologie du monde. Par suite, les structures sociales paraissent étrangères à la question de la pauvreté qui devient un problème de conscience individuelle. L’engagement citoyen, politique n’a plus donc de raison d’être et il n’est plus nécessaire de développer une doctrine politico-économique pour changer le monde. C’est ainsi que l’on retrouve Bono lors des sommets mondiaux capitalistes quémander une « aide » humanitaire et la moralisation des règles du jeu capitaliste. Il conviendrait plutôt, par rapport aux objectifs assignés, d’inciter les masses à l’action pour qu’elles deviennent l’agent de leur propre histoire.

Lorsque Bono chante devant la porte de Brandebourg pour commémorer la chute du mur de Berlin, il pose un acte politique clair et évident ; lorsque Juanes et ses compères chantent sur la place de la Révolution à La Havane pour décongeler les relations entre les Etats-Unis et Cuba, ils s’impliquent dans les affaires de la cité. La date de l’événement ainsi que le choix du lieu trahissent leurs options idéologiques, leurs échelles de valeurs. N’aurait-il pas été plus judicieux de chanter pour la paix à Gaza, à Bagdad, à Kaboul ou à New York ? Ce sont les Etats-Unis en effet qui mènent de front plusieurs guerres et c’est auprès de leurs autorités qu’il conviendrait de peser ; c’est Israël qui refuse obstinément d’engager un processus de paix sincère avec ses voisins arabes et qui poursuit sa colonisation scélérate ; c’est en Colombie que pas moins de sept bases usaméricaines qui menacent la paix régionale ont été implantées.

La vocation démocratique, apolitique et pacifiste de ces artistes est une mystification réactionnaire. Poser la paix en valeur absolue équivaut à acquiescer le statu quo social. La paix est une valeur secondaire par rapport aux valeurs de justice et liberté. Lorsque les peuples cubains, équatoriens, boliviens, vénézuéliens ou colombiens affirment leur volonté émancipatrice, ils subissent instantanément l’agression de leur bourgeoisie nationale appuyée par l’empire usaméricain. Le mouvement social latino-américain s’est mis en marche et il est disposé à lutter pour la conquête de ses droits et d’une paix juste.

Emrah KAYNAK

COMMENTAIRES  

11/11/2009 03:35 par Vania

Bien vu ! Merci pour l’article

12/11/2009 08:40 par Andrés

Par contre, un journaliste d’un media de droite espagnol a voulu donner a Miguel Bosé un petit sac avec médicament pour l’emmener à Cuba et Miguel Bosé l’a refusé en disant qu’il l’amènera aux USA pour son prochain voyage parce que aux USA ils sont plus besoin de médicament qu’à Cuba.

J’ai vu le concert en direct par TELESUR et il faut pas voir essayer de voir plus loin. C’était un concert, les cubains qu’on assisté sont contents, ça été un succès et c’est tout.

En Espagne tous le médias pro-impérialistes ont cherché des mots avec double sens entre les chanteurs, dans les interview, etc.

Pourquoi il faut politiser un concert quand c’est à Cuba et pas dans les autres pays ?

Cordialement,
Andrés

12/11/2009 11:52 par emcee

Merci pour ce billet : ces choses-là sont rarement dites (à part dans le GS, bien sûr :)

"Pourquoi il faut politiser un concert quand c’est à Cuba et pas dans les autres pays ?"

Parce que ce pseudo-"concert pour la paix", c’est la vitrine qu’offre l’Empire, de la propagande dans un gant de velours, ce sont les chewing-gums et les cigarettes que les "boys" distribuaient à la population à la Libération, c’est disneyland, les westerns, les stars d’Hollywood avec leur strass et leur étalage de luxe, c’est le loto, etc. : "regardez donc comme nous sommes bons, comme notre monde est meilleur, comme nous vivons bien !".

Justement, et pourquoi avoir choisi Cuba pour parler de paix ? Cuba n’est en guerre avec personne, que je sache, et ne l’a jamais été, et ceux qui cherchent à la détruire sont à l’extérieur de ses frontières. C’est peut-être là -bas qu’il faudrait aller, non ?

C’est donc bien que l’intention est toute autre que cette mascarade pour la "paix", toujours le novlangue.

Je ne connaissais pas ce Juanes, mais je connais bien Bono, qui n’a de cesse de plomber la lutte contre la pauvreté depuis le "Band Aid" des années 80 avec son ami Sir Geldoff, "artiste" médiocre et fruste qui vit et a fait fortune sur le dos des pauvres. Tout comme Bono amasse des millions avec ses larmoiements mais a ses entrées dans toutes les capitales occidentales, pour aller faire semblant de tancer les chefs d’état afin qu’ils fassent quelque chose pour la dette des pays pauvres.

On a vu l’efficacité de ses actions, malgré son entregent : depuis le premier concert, cela n’a fait qu’empirer. Et je ne parle même pas des guerres et des attaques en tous genres qui se sont multipliées.

A sa place, si j’étais sincère, j’aurais jeté l’éponge depuis longtemps - pour impuissance et, surtout incompétence notoire à régler les problèmes de dette et de pauvreté.

Quant aux pauvres, encore faudrait-il qu’il les rencontre, hormis, bien sûr, ceux avec qui il pose brièvement pour les "photo-ops" - photos opportunistes prises pour faire la propagande d’un événement - pour lesquelles il s’en va dans son jet privé, entouré d’une nuée de journalistes.

Ces gens-là , ce sont, au niveau planétaire, les Hulot et Cohn-Bendit - mutatis mutandis, évidemment - qui plombent le discours écologiste pour qu’on reste dans le cadre strict du capitalisme et de l’économie de marché, main dans la main avec les prédateurs de cette terre.

02/02/2010 10:44 par jemi

Cet article est remarquable, et aveugles ceux qui ne veulent pas voir.
Certes, le public cubain était content, c’est normal.
Sont-ils manipulés ces chanteurs célèbres et très fortunés ? Possible, mais ils ont choisi leur camp. Et à Cuba, au nom de la ’’liberté’’, des femmes et hommes vénérés -et pour cause- par nos grands médias veulent en vérité réintroduire le capitalisme.
La propagande, arme redoutable du capitalisme.
Mais les voix de grands hommes, de scientifiques et d’honnêtes artistes s’élèvent en faveur de l’humanité et de son environnement.
DISCOURS PRONONCE PAR LE PRESIDENT FIDEL CASTRO
AU SOMMET DU MILLENAIRE
Radio Havane Cuba (07 Septembre 2000 ) New York, 6 septembre 2000
Excellences
Le chaos règne dans notre monde dans et au-delà des frontières. Des lois aveugles sont présentées comme des normes divines apportant la paix ; l’ordre, le bien-être et la sécurité, si nécessaires à notre planète. Voilà ce qu’ils veulent nous faire croire.
Trente pays développés et riches qui monopolisent le pouvoir économique, technologique et politique, sont réunis ici avec nous pour nous offrir davantage de recettes, les mêmes qui n’ont servi qu’à nous rendre toujours plus pauvres, plus exploités et plus dépendants.
On ne parle même pas de reformer radicalement cette vétuste institution, née il y a déjà plus d’un demi siè ¬cle, alors qu’il n’y avait que quelques pays indépen ¬dants ; de la transformer en un organe qui représente ¬rait vraiment les intérêts de tous les peuples du monde sans que personne n’ait l’irritant et l’antidémocratique droit de veto ; d’amorcer un processus sain visant à élargir le nombre des membres et la représentativité du Conseil de Sécurité comme un organe exécutif subordonné à l’Assemblée générale, celle qui devrait prendre des décisions sur des thèmes aussi vitaux que l’intervention et le recours à la force.
Il faut manifester fermement une fois pour toutes, que le principe de souveraineté ne peut être sacrifié au nom d’un ordre exploiteur et injuste à partir duquel une superpuissance hégémonique s’appuyant sur son
pouvoir et sa force prétend tout décider. Cela, Cuba ne l’acceptera jamais.
Les causes essentielles des conflits actuels se trouvent dans la pauvreté et le sous-développement qui prévalent dans l’immense majorité des pays, et dans’ l’inégale distribution de la richesse et des ¬ connaissances qui règne dans le monde"
Nous ne pouvons oublier que le sous-développement et la pauvreté actuels sont les conséquences de la ¬
conquête, de la colonisation, de l’esclavage et du pillage de la majeure partie de la Terre par les puis ¬sances coloniales, de l’apparition de l’impérialisme et des guerres sanglantes pour se partager le monde. .
A. présent ils ont l’obligation morale d’indemniser nos pays au titre des dommages qu’ils leur ont causés des siècles durant. .
L’Humanité doit prendre conscience de ce que nous avons été et de ce que nous ne pouvons plus continuer d’être. Aujourd’hui notre espèce a atteint des connaissances, des valeurs morales et des ressources scientifiques suffisantes pour avancer vers une nouvelle étape historique de justice et d’humanisme véritables.
Rien dans l’ordre économique et politique établi ne sert les intérêts de l’Humanité. Il n’a plus de raisons d’être. II faut changer. II suffit de rappeler que nous sommes déjà plus de 6 milliards d’habitants dont 80 % sont pauvres. Des maladies millénaires des pays du Tiers Monde comme la malaria, la tuberculose, et d’autres tout aussi meurtrières n’ont pas été vaincues. De nouvelles épidémies comme le SIDA menacent d’extinction des populations de nations entières, tandis que les pays riches consacrent des sommes fabuleuses aux dépensés militaires et au luxe et qu’un fléau vorace de spéculateurs échangent des monnaies, des actions et d’autres valeurs réelles ou fictives pour des billions de dollars chaque jour.
La nature est détruite, les changements climatiques sont évidents, l’eau potable est polluée et se raréfie ; les océans voient les sources d’alimentation pour l’homme s’épuiser, les ressources vitales non renou ¬velables sont gaspillées en luxe et vanité. .
Quiconque comprend que l’objectif essentiel de l’Organisation des Nations Unies pour le siècle qui est sur le point de commencer, est celui de sauver le monde non seulement de la guerre, mais aussi du sous-développement, de la faim, des maladies, de la pauvreté et de la destruction des ressources naturelles indispensables à l’existence de l’homme. Et il faut qu’elle se presse avant qu’il ne soit trop tard !
Nombreux sont ceux qui pensent que rêver de normes vraiment justes et rationnelles régissant les destinées humaines est impossible. Nous sommes convaincus que lutter pour l’impossible doit être le mot d’ordre de cette institution qui nous convoque aujourd’hui !
.Merci beaucoup.

23/02/2010 20:02 par antiempire

jajoute un seul bemol. ki dit detente dit relachement ! or les sanctions us contre cuba sont maintenues. cependant la denonciation de lhypocrisie et de la propagande de de juanes et bono est bien mise en avant. et pour obama, personnellement cest un mondialiste et depuis les neo cons et le pnac, ce nest pas du point de vue de la politik mais de limage ke se base la difference. par rapor a bush, obama veut etre + credible mais entre les paroles et les actes, il y a une difference. et pour ce ki est des actes, celui ci a bien du mal a me convaincre kil est - pire ke le predecesseur. demandez a david rockefeller skil en pense. pour lui c une simple kestion dimage, le nouvel ordre mondial est maintenu. c pas le gouvernement ki donne les ordres. noublions jamais kobama a manie 2 discours : un belliciste a lintention des faucons et un pragmatik a lintention de la gauche kil execre. dailleurs dex bushiens sont dans son regime, dont dex du pnac.

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