Amériques latines : émancipations en construction.

Un livre court mais très dense - comme c’est souvent le cas dans les ouvrages collectifs car chacun donne le meilleur de lui-même - sur « les » Amériques Latines « en construction », en plein chamboulement, dirions-nous.

Le contraste est saisissant entre une Europe soumise, sclérosée, qui s’essouffle sur son erre en s’accrochant à un modèle dépassé, meurtrier pour les humains comme pour la terre, mais qui convient encore à l’hyperbourgeoisie, et des Amériques Latines qui osent, qui cherchent, qui défient, chaque fois qu’elles le peuvent, l’aigle impérial du Nord.

Nous sommes dans l’arrière-cour des États-Unis où, des rapports de force ayant changé, des expériences peuvent être mises en oeuvre pour le bien du plus grand nombre.

Au début des années 1990, la gauche latino-américaine était à l’agonie, explique Franck Gaudichaud dans son introduction. La social-démocratie se ralliait au néolibéralisme le plus débridé. Mais entre 2000 et 2005, six présidents sont renversés par des mouvements venus de la rue. Plus de dix pays basculent à gauche en guère plus de dix ans.

La région n’a cependant pas connu d’expérience révolutionnaire au sens d’une rupture avec les structures sociales du capitalisme périphérique. Plutôt qu’un affrontement avec la logique infernale du capital, certains pays s’orientent vers des modèles nationaux-populaires et de transition post-néolibérale, de retour de l’État, de sa souveraineté sur certaines ressources stratégiques, avec parfois des nationalisations et des politiques sociales de redistribution de la rente en direction des classes populaires.

Certains militants ont pu être séduits par l’idée de la construction d’un « anti-pouvoir » ou d’un « contre-pouvoir » (Negri, Benassayag, Holloway). « Changer le monde sans prendre le pouvoir ». Cette démarche fut sévèrement critiquée par Serge Halimi dès 2006 : « comme si quelques préfiguration d’une utopie libertaire (un squat, un mouvement indigène, une coopérative) et l’établissement de liens divers (internet, forums mondiaux) entre ces îlots pouvaient tenir lieu de stratégie politique. »

Un chapitre passionnant de ce livre est consacré à la révolte d’Oaxaca au Mexique en 2006. Les habitants ont réussi à ébranler tous les projets d’un État : l’exploitation des mines a été retardée, la distribution a été bloquée, les chantiers de mega-construction ont été stoppés, le processus de gentrification du centre-ville a été suspendu.

En Bolivie, en 2009, l’adoption d’une nouvelle constitution consacre la disparition de la vieille " république " au profit d’un État dit " plurinational " au sein duquel les peuples indigènes-autochtones-paysans bénéficient désormais de droits collectifs.

Au Venezuela, Chavez consacre la démocratie « participative et protagonique ». Elle se situe à la frontière entre démocratie directe et participative et cherche à redonner un rôle de protagoniste politique actif et informé aux citoyens et en s’appuyant sur les possibilités de référendums révocatoires des dirigeants. Ainsi, le contrôle ouvrier du complexe industriel Sidor a très fortement amélioré les conditions de travail et de vie des travailleurs : triplement des salaires, même si, petit à petit, un fossé est apparu entre la direction et la base. La notion de contrôle ouvrier est encore bien floue. Ce profond renouveau est fragile (quid d’un après Chavez charismatique ?), d’autant que la bourgeoisie a les moyens de s’approprier et de galvauder le nouveau récit participatif.

Le chapitre consacré au Brésil s’intéresse plus particulièrement à la Commune du 17 avril 2010 quand des citoyens urbains et ruraux ont réquisitionné 500 hectares de terre en zone urbaine qui n’attendaient que leur mise en valeur. 400 familles ont alors pallié l’inertie des pouvoirs publics. Les communes sont devenues des lieux de sociabilisation, d’éducation populaire et militante. Le fonctionnement en coopératives a permis de se soustraire aux rapports de production capitalistes. En tout, plus de 20 millions d’hectares ont été expropriés.

En Équateur, où fut forgé le concept de bien vivir, l’initiative gouvernemental Yasuni-ITT vise à laisser 20% des réserves de pétrole sous terre, en échange d’une contribution financière équivalente à 50% de ce que l’État pourrait gagner s’il exploitait ces réserves. Le bien vivre est une critique radicale de la société de consommation et du productivisme qui soumettent les individus à des besoins illusoires mais aussi la nature à l’homme afin d’exploiter indéfiniment des ressources.

En Uruguay (dont le président est « le plus pauvre du monde » et qui ne s’est pas rendu à l’intronisation du pape François parce que son pays est laïque), l’expérience de construction de logements par aide mutuelle est désormais une référence mondiale.

Reste le combat des femmes, en particulier au Mexique. Il est plus facile de créer une coopérative ouvrière que de combattre la violence masculine.

Un livre roboratif, jamais béat.

Bernard Gensane
http://bernard-gensane.over-blog.com/


Collection "Les Cahiers de l’émancipation."
Coordinateur : Gaudichaud Franck
Pages : 130 pages
Format : 115x190
ISBN : 9782849503621

Depuis plus d’une décennie, l’Amérique latine apparaît comme une « zone de tempêtes » du système-monde capitaliste. La région a connu d’importantes mobilisations collectives contre les conséquences du néolibéralisme, avec parfois des dynamiques de luttes ayant abouti à la démission de gouvernements considérés comme illégitimes ou à la remise en cause partielle du pouvoir des transnationales. Le changement des rapports de forces dans l’arrière-cour des États-Unis et ce qui a été qualifié de « tournant à gauche » (en Bolivie, Équateur ou Venezuela notamment) sont le produit d’une crise d’hégémonie des élites traditionnelles, mais aussi de mouvements sociaux créatifs, qui ont combiné revendications démocratiques et orientation anti-néolibérale et anti-impérialiste.

Cette conjoncture révèle de nombreux acteurs en résistance (indigènes, chômeurs, sans-terre, syndicalistes, féministes, etc.), ainsi qu’une multiplicité d’expérimentations démocratiques « par en bas ». Dans des contextes variés, surgissent des pouvoirs populaires qui cherchent à tâtons les chemins d’une émancipation en actes, ceci souvent contre les pouvoirs constitués, mais aussi, parfois, en lien avec des politiques publiques progressistes. Une réflexion sur un laboratoire latino-américain qui mène expériences démocratiques, autogestionnaires et participatives, potentiellement anticapitalistes, à une échelle locale, régionale ou nationale

Paris : Syllepses, 2013. http://www.syllepse.net/lng_FR_srub_37_iprod_560-Amerique-latine-emancipations-en-construction.html

COMMENTAIRES  

10/04/2013 14:04 par Sheynat

Merci pour le compte rendu très éclairant de ce livre, et aussi pour la remarque en fin d’article :
«  Reste le combat des femmes, en particulier au Mexique. Il est plus facile de créer une coopérative ouvrière que de combattre la violence masculine. »
Hélas, il semblerait qu’au Nord nous ayons ces deux combats à mener, mais étant donné que parmi ceux qui se disent de gauche, lorsque nous évoquons la violence masculine, certains voient dans ces appels de conscience, une traîtrise à l’autre combat -qui est le même en fait : la cause des classes exploitées-, il y a de quoi désespérer.

Néanmoins j’ai une question à propos du concept «  bien vivir » : l’échange (en laissant 20 % des réserves pétrolières sous terre ) d’une contribution financière équivalente à 50% proviendrait d’où, de quoi, de qui, en fait ?

Sheynat.

11/04/2013 06:02 par olivier

Bonjour à tous, merci pour cet avant-goût d’un livre qui semble très prometteur.

@Sheynat
Bonjour Sheynat, avant de me lancer je voudrais souligner qu’en aucune façon je ne nie l’existence des disparités homme-femme, de la violence de genre, je ne tente pas non plus de diminuer leur importance.
Il me semble néanmoins que souvent sa mise en avant médiatique vient cadrer avec l’intention de diviser de la part du système politico-économique occidental dont la classe dominante veut à tout prix faire oublier à la classe dominée qu’elle est la plus nombreuse ainsi que la plus puissante, pour peu qu’elle s’organise.
Ainsi l’on va subdiviser la classe dominée en "minorités" : les jeunes, les femmes, les vieux, les chrétiens, les musulmans, les juifs, les homosexuels, les hétérosexuels, j’en passe et des meilleures.
Le tout devient plus facile à manipuler en donnant à chacun des objectifs à travers des associations (censées les représenter) qui vont les occuper les faire se confronter parfois, vont permettre de créer des polémiques (souvent stériles bien qu’hyper médiatisées) et au final les détourner de la source de la majorité de leurs maux : le système politico-économique (dont les représentants vont toujours prendre fait et cause pour ces associations, au moins en paroles).
C’est, à mon avis, en général, en ce sens que peuvent être formulées des critiques de la part d’un mouvement de gauche tentant de renverser ce système en place (et ayant donc besoin d’une unité sans failles) envers des mouvements féministes peut-être plus focalisés sur une cause spécifique, juste au demeurant, mais qui peuvent dans leur démarche faire le jeu de la division engendrée par ce même système source de la plus grande partie des injustices et des inégalités observées aujourd’hui à tous les niveaux (qui sont elle-mêmes sources de la plus grande partie des violences que nous subissons).

En ce qui concerne le point sur le pétrole qui reste en terre en Equateur, j’ai trouvé http://www.legrandsoir.info/Equateu..., un article de 2009 qui explique la démarche dans la dernière partie "le modèle de pays comme problème" (bien que cela ne parle que de projet, cela éclaire sur les mécanismes et les contributeurs).

11/04/2013 10:01 par Jacqueline LAVY

Franck Gaudichaud interviendra à l’occasion du 3ème colloque du M’PEP74 " Dette et Reconquête", le samedi 20 avril, à Annecy,
Toutes les infos ici :
http://www.legrandsoir.info/annecy-74-3eme-colloque-amerique-latine-dette-et-reconquete-m-039-pep-74.html

13/04/2013 12:50 par Sheynat

Bonjour Olivier.

«  Il me semble néanmoins que souvent sa mise en avant médiatique vient cadrer avec l’intention de diviser de la part du système politico-économique occidental dont la classe dominante veut à tout prix faire oublier à la classe dominée qu’elle est la plus nombreuse ainsi que la plus puissante, pour peu qu’elle s’organise. »

C’est aussi ce que je pense : une stratégie de la part des dominants pour minorer les causes à la fois diversifiées et communes des classes dominées.
Les discours de la Droite, de ses extrêmes et des pro-capitalistes, pour ridiculiser les revendications des classes exploitées et les stigmatiser en phénomène de communautarisme qui ne pense qu’à se gratter le nombril, illustrent parfaitement ces stratégies médiatiques.
Du côté de la Gauche (la radicale, pas la rose-brune), on devrait être bien placé pour connaître les causes et effets de ces manipulations, puisque directement ciblés par les mêmes stratagèmes.

C’est donc à plus forte raison que cela n’explique pas ceci :

«  C’est, à mon avis, en général, en ce sens que peuvent être formulées des critiques de la part d’un mouvement de gauche tentant de renverser ce système en place (...) »

Sachant qu’au lieu de s’en prendre au véritable adversaire, ils ciblent également leurs frères et soeurs de lutte, pour peu que ceux-là soient engagés dans des causes certes, communes, mais aussi toutes celles qui combattent l’exclusion et ses violences (or, le propre de l’exclusion est d’isoler ce qui est définit comme spécifique).

Et c’est d’autant plus incohérent vis à vis des femmes, que nos frères de luttes sont tous en relation directe et quotidienne avec elles dans les sphères publiques et privées, et donc ne peuvent pas méconnaître les violences et injustices sociales dont elles sont la proie.

Le même auteur rappelait il y a 1 mois, en dénonçant la charia catholique :

«  Une fille sur trois qui naît aujourd’hui sera victime de violence au cours de sa vie ; 140 millions de filles sont victimes de mutilations génitales (excision, infibulation) ; des millions de femmes sont aspergées au vitriol, violées, lapidées, précise la CSI.
Les violences qu’endurent ces femmes au nom des religions, des cultures, des traditions, s’inscrivent en fait dans des rapports de force et de pouvoir. En continuant à incarner le camp de l’obscurantisme, le Vatican conforte l’injustice. »

D’ailleurs, les critiques envers les luttes féministes ont des dénominateur communs quand il s’agit de cibler d’autres groupes victimes de ségrégations (noirs, homosexuels, gitans, malades mentaux...), il suffit de faire un tour du côté des théories nazis pour s’en rendre compte. Le danger n’est plus à démontrer.

Alors, sous le prétexte des menaces du jeu des adversaires, au lieu de soutenir les actions des «  minoritaires » (en terme de valeur -l’exploité en a peu aux yeux des dominants-, et non d’effectif) qui luttent dans le même sens, des mouvements de gauche argumenteront dans le sens de l’ennemi, bien qu’ils savent que ces minorités sont investies dans des démarches sociales égalitaires.

En gros, cela donnera :
"Mais, hé, vous êtes déjà montré du doigt par les capitalo-droitiers, alors chut, taisez-vous et rasez les murs maintenant, car vous portez préjudice à notre cause ».
Si ça, ce n’est pas valider et consolider les stratégies de Droite, et fragiliser les causes des exploités, alors c’est quoi ? Total, les luttes dites spécifiques s’en prennent deux fois plus dans la tête ; comment peut-on un instant imaginer, dans ce cas, être en accord avec :
«  Unis, nous serons invincibles et nous mériterons le respect ; divisés et isolés nous périrons" . » (Simon Bolivar)

Cet article pourtant souligne entre autres points essentiels, ceci :

«  Le changement des rapports de forces dans l’arrière-cour des États-Unis et ce qui a été qualifié de «  tournant à gauche » (en Bolivie, Équateur ou Venezuela notamment) sont le produit (…) aussi de mouvements sociaux créatifs, qui ont combiné revendications démocratiques et orientation anti-néolibérale et anti-impérialiste.
Cette conjoncture révèle de nombreux acteurs en résistance (indigènes, chômeurs, sans-terre, syndicalistes, féministes, etc.), ainsi qu’une multiplicité d’expérimentations démocratiques «  par en bas ». Dans des contextes variés, surgissent des pouvoirs populaires qui cherchent à tâtons les chemins d’une émancipation en actes (…).

Et le résumé illustre un mouvement à la fois régional (l’Amérique Latine) et national (en fonction du contexte territorial et politique).
Si pour chaque action nationale populaire d’acteurs -diverses- en résistance, la «  région » utilisait les arguments de l’impérialisme capitaliste, cela aurait eu pour effet de diviser au lieu d’unir ce qui n’est pas antagoniste, à savoir : un ensemble de diversités orienté vers le même projet de libération.

Lionel m’avait répondu auparavant que déconstruire un conditionnement était très difficile, mais je ne pense pas qu’il s’agisse de déconstruction, (dont l’idée fait autant peur qu’une mutilation), mais seulement d’un décollage de calque rempli de préjugés (transmis et utilisés par l’élite dominante) qui corrompt notre vision des réalités.

Pour ce qui est du projet Vivir, et de savoir qui serait appelé à contribution, en effet le lien que vous avez transmis y répond précisément :

«  elle permettrait d’éviter l’émission de 410 millions de tonnes de CO2 freinerait la déforestation et la pollution, et serait une grande contribution au développement d’une économie post-pétrolière.
En contrepartie, le gouvernement de l’Équateur a demandé à la communauté internationale une compensation équivalente à 50% des revenus qui pourraient être obtenus si ce pétrole était exploité. Le parlement et le gouvernement allemand ont répondu favorablement en fournissant 50 millions par an au cours des treize années de dureraient les bénéfices tirés de ces puits. La Norvège et la Communauté de Madrid ont donné des signaux positifs. »

Merci à vous Olivier.

Sheynat.

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