Anne Frank est morte à Beyrouth, par José Steinsleger - La Jornada.





La Jornada, 26 juillet 2006.


Sur la tête de plusieurs missiles de l’armée israélienne, deux petites filles peignent la phrase : "Avec amour, pour les enfants arabes". La série photographique montre un bébé libanais enseveli dans les décombres et une petite fille libanaise qui semble se reposer dans un pré. Elle a les yeux ouverts mais elle est morte. Posant devant un drapeau de l’Organisation des Nations Unies (sic, ONU), un homme relève son petit corps exsangue. La touffe de cheveux tombe de la tête pendante.

Les petites filles juives sont belles. L’une d’elles présente une ressemblance notable avec ma fille lorsqu’elle avait son âge. Quand ma fille avait cet âge, l’armée juive dans le sud du Liban donna carte blanche au massacre perpétré par les milices chrétiennes de centaines d’enfants, de personnes âgées et de femmes, réfugiés palestiniens dans les camps de Sabra et Chatila (1982).

L’année suivante, Hollywood décerna l’Oscar du meilleur documentaire à Génocide. Celui des juifs sous les nazis... (il y en eu d’autres ?). La fille de ma fille a tout juste deux ans. Peut-être un jour se demandera t-elle pourquoi Israël a rayé le Liban de la carte, comme il fit avec la Palestine l’année de naissance de son grand-père.

Le président de l’Iran, Mahmoud Ahmadinejad, a déclaré qu’Israël devait être rayé de la carte. La France, les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et l’Allemagne ont condamné ses propos. Israël a réclamé l’expulsion de l’Iran de l’ONU. Pourquoi se taisent-ils maintenant ? La semaine dernière, une délégation de l’ONU, envoyée au Liban, présenta un rapport devant le "Conseil de Sécurité" (sic). Mais avant, comme il se doit, Condoleeza le contrôla. Et ensuite, comme il se doit, le nazi John Bolton (ambassadeur de Washington à l’ONU) parla d’une force multinationale au Liban : "... éventuellement autorisée par l’ONU (sic), mais pas une force de Casques Bleus de l’ONU...".

Ehoud Olmert, premier ministre d’Israël, a expliqué il y a un mois les causes du "nouveau désordre" : "Tuer des civils palestiniens est justifiable ; ce qui est immoral c’est d’attaquer Israël... Il n’y a pas d’équivalence morale entre ceux-ci et les attaques contre Israël" (La Jornada, 23-06-06).

Reprenons l’histoire. Quand le grand-père était encore en culottes courtes, ayant l’âge des petites peintres de missiles, des garçons de l’école le traitèrent dédaigneusement de "juif". L’horloger du quartier le consola :

- Ne les crois pas. Tu n’es pas juif. Tu es goy.

Goy ? Le crucifix bénissait l’alcôve de ses parents. Mais la famille n’était visible ni à la messe ni à la synagogue, et on ne lui avait pas coupé le zizi. Le grand-père s’en alla demander à son papa : "Que suis-je ?". Le père lui répondit : "Quand tu seras plus grand, tu pourras décider. Pour le moment, tu dois étudier. J’ai choisi ta mère".

Enfin, au ciné du quartier, le grand-père pensa avoir découvert ce que signifie le mot "goy". Dans Le procès de Nuremberg (Stanley Kramer, 1961), un des procureurs du Tribunal expliquait que les lois raciales des nazis mesuraient le degré d’appartenance au peuple juif par la composition raciale des ascendants de chacun. "Pareil que les juifs !", pensa t-il.

En rentrant à la maison, il s’arrêta pour converser avec l’horloger, lequel sans retirer la loupe clouée à l’oeil, releva la tête :

- C’est pas pareil. Nous sommes différents.

- Et moi, qui suis-je ? insista le grand-père.

Prudent, l’horloger observa :

- Demande-le à ton papa.

Troublé, le grand-père s’en alla voir un autre ami.

- Turco ! Je viens de voir un film...

- Un moment, cousin ! Je m’appelle Moustafa.

- Et pourquoi tout le monde t’appelle turco ?

- Ils m’appellent turco parce que je viens de ce pays, Liban et Syrie, qui appartenait à l’empire turc. En réalité je suis Palestinien.

- Comment ?

- Oui. La Palestine était occupée par les Turcs. Puis il y a eu l’occupation des Anglais, enfin celles des juifs, qui l’appellent aujourd’hui Israël.

- Dis-moi encore, turco ! Chrétien, arabe ou juif ?

- Ah... ça. Ecoute : sans généraliser ni offenser quiconque, ce sont tous des fils de pute.

- Et pourquoi sont-ils des fils de pute ?

- Demande-le à ton papa.

Le soir le grand-père se mit au lit, ouvrit le Journal d’Anne Frank (cadeau de son père) et s’endormit après avoir lu :

"Je suis jeune et je possède encore beaucoup de qualités enfermées en moi (...). Beaucoup de choses m’ont été données à la naissance : une heureuse nature, beaucoup de gaieté et de force. Chaque jour, je sens que je me développe intérieurement, je sens l’approche de la libération, la beauté de la nature, la bonté des gens de mon entourage (...) Pourquoi serais-je donc désespérée ? " (3 mai 1944).

L’année dernière à Amsterdam, se reposant après la visite de la maison d’Anne Frank transformée en shopping, le grand-père s’assit sur un banc au bord du canal et lut dans le Journal : "Il m’est absolument impossible de tout construire sur une base de mort, de misère et de confusion. En attendant, je dois garder bien haut mes idéaux, peut-être que dans les temps futurs ils pourront être mis en pratique" (15 juillet 1944).

Anne Frank a été dévorée par les poux dans le camp de Bergen-Belsen. Ces mêmes poux qui dévorent les Anna de Bagdad, Kaboul, Palestine et Beyrouth. Les poux disent que là -bas tous veulent s’entre-tuer, qu’il n’y a pas de lutte entre oppresseurs et opprimés.

Anne Frank... ma fille : quels vents sont en train de faire disparaître les fondements et bases éthiques de ta religion ?

José Steinsleger


- Source : La Jornada www.jornada.unam.mx

- Traduit de l’espagnol par Gérard Jugant




Les citoyens israëliens nous ressemblent beaucoup.

[ Mais ne croyez pas que nous Français, nous Européens, nous soyons de simples spectateurs, nous sommes pris dans cette logique impérialiste, meurtrière, destructrice des hommes et de la planète.

Les citoyens israëliens nous ressemblent beaucoup, leur paranoïa, leur acceptation de la loi du plus fort, est aussi la notre.

Il faut se rendre compte que partout, pas seulement en Israël, ce qui se joue est le sort de la planète, de tous les êtres humains qui l’habitent.

Les ressources s’épuisent, déjà les catastrophes dites naturelles se multiplient et frappent en priorité les peuples les plus pauvres, mais la canicule qui s’abat sur l’Europe est le signe que personne n’est à l’abri.

Des peuples entiers fuient la misère et la mort auxquels ils sont voués, et la pression de l’immigration, irresistible, s’exerce sur les pays développés.

Des géants comme l’Inde et la Chine tentent d’accéder au développement, s’ils adoptent les modes de vie de l’Occident,la planète n’y résistera pas...

Donc il faut prendre conscience de cela, mesurer qu’avant d’être des juifs, des musulmans, des Français, des Européens nous sommes des êtres humains et que nous devons avoir une autre conception du monde, de sa gestion, des relations entre nous. Cela parait une utopie, pourtant c’est la seule réalité.

Mais pour cela il faut avoir le courage de regarder ce que nous sommes, le rôle réel que nous jouons, les Israëliens sont convaincus d’être d’éternelles victimes et d’avoir de ce fait tous les droits, mais nous Français nous croyons porter la civilisation, être la laïcité, la patrie des droits de l’homme, alors même que nous sommes des prédateurs. L’Union européenne porte encore plus loin cette logique, celle du néo-libéralisme où les droits de l’homme, ceux de vivre, d’être éduqués, sont niés. Elle est l’alliée stratégique de ce fait le plus fidèles des Etats-Unis, de leur violence meurtrière.

Ce que nous exigeons du citoyen israëlien, ce regard lucide sur la réalité de ses actes, l’abandon de la mythologie au nom duquel il commet cela, il faut l’appliquer à nous mêmes et offrir au monde d’autres gouvernants. Il est en train de naître en Amérique latine une autre conception du monde, de la gestion de la planète, c’est une lueur d’espoir.
Danielle Bleitrach. Extrait du forum : Guerre du Liban : Appel pour la manifestation du 29 juillet, par Danielle Bleitrach. ]



Israël, Liban, Irak : Deux ou trois choses à connaître avec la fin du monde, par William Blum.

Israël est seul, par Luciana Castellina




- Photo : Clay Jackson www.amnews.com

COMMENTAIRES  

30/07/2006 23:45 par Anonyme

juste une question sur les photos des ces petites filles israéliennes qio font le tour du web :

où ces photos ont-elles été prises et par qui ?

question subsidiaire : pourquoi ces petites filles n’écrivent-elles pas en hébreu ?

01/08/2006 23:10 par Anonyme

Parce que les messages sont censés être lus par les petites filles libanaises qui vont les recevoir.
C’est simple comme bonjour.
La vie c’est aussi simple qu’un envoi de missile.

02/08/2006 21:05 par Anonyme

Il y a aussi des textes en hebreu (ou en tout cas, en alphabet hébreu) sur les bombes ; regarde bien les photos

03/08/2006 00:18 par Anonyme

Le titre est extrêmement choquant.

Si les Juifs antisionistes refusent que l’état israélien se servent des morts de la Shoah pour justifier son existence, de la même manière, ils doivent refuser qu’on se serve de ces mêmes morts pour parler des exactions commises par le gouvernement de ce même état.

Laissez les morts en paix.

03/08/2006 10:39 par Anonyme

Je suis assez d’accord avec l’idée que personne ne doit utiliser les morts de l’holocauste. je prends toujours garde d’affirmer que j’interdis d’utiliser les membres de ma famille morts en camp de concentration pour couvrir les crimes de l’Etat d’Israël, mais que je ne m’arroge pas plus le droit de parler en leur nom.

On a transformé les juifs, mais aussi les tziganes et d’autres en "choses", les nazis parlaient d’eux ainsi. C’étaient des êtres humains et j’ignore quel serait leur choix aujourd’hui...

C’est une position de principe, mais le moins que l’on puisse dire que ceux qui abusent de la "captation" de l’holocauste pour justifier l’injustifiable, ce ne sont pas ceux qui protestent contre cet injustifiable... Cela fait des années qu’ils vivent un viol perpétuel de ce qui demeure une part de leur identité. Parlent en leur nom de véritables hystériques sionistes, accusant d’antisémitisme celui qui prononce la moindre critique contre la politique d’Israël... Les excès sont à chercher dans ce camp là , dans les organisations communautaires comme le CFRIF qui se conduisent comme une ambassade étrangère en terre française...

Sans parler de ceux qui étant justement en terre d’Islam ou aux Etats-Unis, qui n’ont jamais vécu la traque nazie en Europe et qui ne sont pas les derniers à s’en protéger pourtant comme d’un bouclier.... Tous ces gens-là sont les seuls à parler au nom des juifs, de leur histoire et ils proclament le droit à l’impunité.

Depuis des années les gens comme moi et l’auteur de l’article nous subissions tous cela, mais il faut bien comprendre qu’aujourd’hui le seuil a été dépassé... Peut-être ces corps d’enfants, devenus poupées chiffon couvertes de plâtre gris des décombres ?

Mais c’est terminé, nous ne nous tairons plus... Cet article fait partie de cette revendication au respect de ce qui est une part de notre identité. Et je le lis en tant que tel, mais je voudrais bien que l’on arrête de s’envoyer la shoa à la figure.Que les sionistes commencent, ils ont quelques longueurs d’avance sur les autres...

Danielle Bleitrach

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