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Un reporter qui n’est pas payé par Niel ou Drahi n’est pas un journaliste.

Pour "Le Monde", et la presse qui va avec, un journaliste ne peut être qu'un membre du groupe du sérail de la fratrie de la convenance. Dés qu'un mal élevé, inconnu des réseaux de pouvoir, mais profondément JOURNALISTE met son nez sans carte de presse dans un dossier qui bouscule l'ordre établi, il est soulevé avec des pincettes car il sent mauvais, comme tous ces êtres qui ne sont pas du bon monde.

Mes derniers amis, avec lesquels je viens de me réunir dans une cabine de karaoké, le savent, je ne suis pas du genre à critiquer la police. Quand ils coupent des mains, éborgnent des regards, provoquent la mort d’une vieille dame à Marseille je trouve ça vraiment juste et bien. D’ailleurs la vieille dame on ne va pas la compter puisqu’elle est algérienne. L’action policière est conforme à la comptine des Droits de l’homme, telle que récitée par Castaner : nous sommes une grande démocratie où la répression ne saurait être injuste. Les borgnes et les sans main, qui ont remplacé les « sans dents », doivent s’affirmer heureux. Le coup de matraque, le pétard du flash-ball sont comme le goupillon qui bénit le pécheur, ou le coup de règle de l’instit vintage. Va en paix mon fils.

Mais ce qui m’a choqué, et là je vais être franc avec les amis de la police, c’est l’arrestation et la garde à vue d’un journaliste. Donc d’un confrère. Comme c’est une espèce en voie d’extinction, j’aime les hommes de presse, tout autant que le regretté volatile, le dodo. Mon premier mouvement a été de sauter sur une trottinette d’Hidalgo, qui n’est pas lente, pour foncer vers le commissariat d’Alfortville où le reporter était détenu par d’exquis policiers. Mon second mouvement fut de lire à la volée, sur téléphone, ce que disait la presse des malheurs du confrère : « Le journaliste militant Taha Bouhafs poursuivi pour « outrage », son téléphone mis sous scellé », lis-je dans « Le Monde » qui dit toujours vrai, même à 8h54 quand le croissant vient de quitter la lune pour rejoindre la sous-tasse du café. A l’OBS, autre succursale de Niel, on affiche la même chose : « Le journaliste et militant Taha Bouhafs... ». Je m’en vais alors voir au vrai chic « Parisien », chez Arnaud qui, lui, n’est que le beau-père de Niel, mais c’est rebelote : « Le journaliste et militant Taha Bouhafs... ».

Je délaisse la trottinette pour la réflexion : si d’aussi merveilleux confrères qualifient ce journaliste de militant c’est pour nous dire, entre les dents, qu’il n’est pas journaliste, ou pas vraiment. Donc pas nécessaire de rouler jusqu’à Maison Alfort, ville que mes chats détestent car pleine de vétérinaires. Je n’ai donc pas milité en faveur du militant.

C’est vrai, un vrai journaliste ne milite pas, prenez Bernard Guetta, mon modèle à imiter, l’avez-vous jamais lu ou entendu militer ? Avez-vous, déjà, entendu un mot doux sur Macron sorti de la bouche de Delahousse ? Non puisque « Le Monde » les présente comme « journalistes », sans le mot semi-remorque, « militant ». Faut croire « Le Monde ». Tant qu’un mensonge n’est pas accrédité par ce journal, ce n’est pas une vérité.

Et puis aussi, quel drôle de nom pour un reporter, « Taha Bouhafs ». Les journalistes, les vrais, se nomment Christophe Barbier, Eric Brunet, Ruth Elkrief, André Bercoff, Roseline Bachelot, François Lenglet, Léa Salamé, Nicolas Demorand. Comme les appareils dans les gares, qui vous dépannent en boissons, eux sont des distributeurs de certitudes. Ils ne militent pas, ils nous déforment. Personnellement si un milliardaire camé me demandait de le conseiller sur la rédaction de son journal, je lui dirais d’entrée « Surtout pas de Taha, pas de Bouhafs ». Ça c’est un nom de menteur. La preuve : il a vu et filmé, le premier, Alexandre Benalla en train de tabasser des citoyens lors des manifs du 1 mai 2018. Mesurez l’imposteur.

Mon très bon fond m’a toujours poussé à défendre les journalistes. C’est peut être ça qui les a fait disparaitre... Ainsi j’ai déjà été piégé dans un scénario à la Taha Bouhafs. C’est quand un matin d’il y a peu, Internet un jour Internet toujours, je me jette sur les nouvelles. Pour entendre des mots horribles, « Gaza : un journaliste tué, deux blessés »...Apeuré je demeure, en me disant : « pourvu, surtout, qu’ils n’aient pas tué Christophe Barbier ». Hagard, je poursuis mon écoute : « Le journaliste mort et les deux confrères blessés sont des palestiniens de Gaza... ». Et là c’est la colère : comment peut-on ainsi jouer avec nos nerfs. Avec la réserve de notre si précieuse émotion... Tout est dans la précision de fin de phrase : « Palestiniens ». On nous laisse d’abord nous faire un sang d’encre, et craindre le pire. Par exemple, qu’outre Barbier on nous ait aussi fauché Pascal Praud et pourquoi pas F.O.G. Et voilà que la queue de phrase vient me rassurer « Trois journalistes palestiniens » : aucun vrai journaliste parmi les victimes.

On nous avait déjà fait le coup en 2006 quand, dans leur juste combat pour leur sécurité, les militaires israéliens avaient tué un confrère libanais présenté, lui aussi comme « journaliste ». Heureusement, nos médias de vérité étaient vigilants pour nous préciser que ce reporter travaillait pour un journal « proche du Hezbollah », ce qui relâchait la soupape. Ce n’était donc pas un reporter qui était mort mais « un proche du Hezbollah ». Comme Léa Salamé est proche de « Place Publique ».

Simple exercice, sorte de jeu, de saut dans le temps pour ceux qui aiment les séries filmées au gazogène. Imaginez que nous soyons lecteurs des journaux imprimés sous Vichy, avec pétillante à volonté, le 15 décembre 1941 nous aurions appris avec flegme l’exécution du « journaliste militant » (communiste) Gabriel Péri, puis le 21 février 1944 l’assassinat au Mont Valérien de Missak Manouchian, « journaliste militant » et enfin, pour en rester à ces reporters-militants qui inquiètent tant « Le Monde », le 22 mars 1944 apprendre impassibles la mort après torture du « journaliste militant » Pierre Brossolette. Trois journalistes relevant d’un passage au Décodex.

Jacques-Marie BOURGET

COMMENTAIRES  

15/06/2019 16:25 par Maxime Vivas

L’auteur a obtenu le Prix Scoop en 1986 pour avoir révélé l’affaire Greenpeace.
Grand reporter et écrivain, il a commencé sa carrière chez Gallimard à la NRF, puis il a enchaîné à l’ORTF, L’Aurore, Le Canard Enchainé, L’Express, VSD, Le Sunday Times, Paris-Match, Bakchich et... Le Grand Soir sur lequel il publie ici son 98 ème article.
La démonstration est faite ici que J-M. Bourget a trouvé un bon support pour afficher son talent teinté d’ironie et sa probité professionnelle. Un régal !
MV

15/06/2019 16:31 par JM Bourget

Attention on va parler de corruption, la louange en est une...je veux pas finir comme ce très grand voleur, aux yeux de Trump, qu est Lula !!!!!!!

15/06/2019 17:05 par babelouest

Monsieur Bourget, merci d’être qui vous êtes et ce que vous êtes : un homme intègre, un magnifique écrivain et un Journaliste (avec une majuscule, comme Albert Londres qui naquit.... à Vichy !)

15/06/2019 18:00 par szwed

Merci Monsieur Bourget.
Je m’associe pleinement aux éloges de Maxime Vivas à votre encontre

15/06/2019 18:01 par Assimbonanga

Des journalistes engagés : Ruth Elkrief, Franz-olivier Giesberg, Pascal Praud, Jean-Jacques Bourdin et plein d’autres. Ils se démènent pour défendre leurs opinions, jusqu’à s’énerver grave. Sauf qu’ils ne le savent pas. Mais nous, on voit. Ils croient sincèrement qu’il n’y a pas d’autre opinion possible que la leur, celle du monde dans lequel ils vivent.

15/06/2019 18:36 par JM Bourget

Merci...La carriére de Mitterrand aussi est née à Vichy..

15/06/2019 18:51 par irae

Vu sa mésaventure sur taranis. Tout mon soutien. Bravo ne lâche pas.

15/06/2019 18:52 par Le Fou D'ubu

Cela faisait longtemps que je n’intervenais plus sur ce forum en temps que commentateur. Demeurant un fidèle lecteur de ce forum pour la qualité et la diversité des articles proposés, je me réjouissais en silence, tantôt me querellant de quelques commentaires, mais intérieurement. Mais là...Chapeau bas Mr Bourget. Vos articles sont toujours pour moi d’excellente facture et se suffisent à eux mêmes. Mais comment, comment ne pas vous dire que celui-ci m’a mis la banane tout du long, jusqu’au passage de Pascal Praud ! Je n’ai pourtant aucune inimitié pour ce monsieur en particulier, ni pour la formidable brochette de tous ceux que vous avez épinglé. Relevant juste que votre liste est loin d’être exhaustive (je ne vous apprends rien). Mais à l inattendu Pascal Praud j’ai pastissé mon écran d’un délicieux café corsé à souhait (d’ailleurs j’écris à travers les gouttes restantes) que j’étais en train de déguster. Lire du must (pardon pour mon franglish Mr Gensane) boire un bon café avec une clop ! A part vivre l’ Amour, je vois pas. Alors merci mille fois Monsieur le Journaliste. Je n’ajoute pas l’adjectif vrai devant votre profession, cela serait vous faire outrage. Merci pour cet éclat de rire qui à failli me couter une carte mère, mais putain ça valait le coup. Des articles qui me font hurler de rire sur un sujet si triste sont fort peu nombreux... J’avais du respect. J’ai aujourd’hui de l’admiration. Et je ne puis vous corrompre ne possédant rien.
Sincèrement.
Ps : pascal praud j’en rie encore ! ça frise le génie ! Pas lui hein ! Dythirambe ! J’adore !! Quelle rafale !!! Merci !!!!

15/06/2019 20:15 par adel

Bravo et merci pour votre intégrité. Vous êtes comme ce moucheron dans la fable de Lafontaine en train de rendre le lion fou. Que n’en ait-il plus comme vous pour nous réveiller... même si à la fin le moucheron après avoir terrassé son puissant ennemi finit capturé dans "la toile", comme un présage de notre époque contemporaine.

15/06/2019 23:28 par béotien 1er

Merci à nouveau à Mr Bourget pour cette belle analyse satirique.

15/06/2019 23:30 par JM Bourget

Avoir provoqué un moment de bonheur avec un peu d humour qui est la politesse du désespoir c est pour moi aussi un grrand plaisir.
Merci.

16/06/2019 07:34 par Roselyne Arthaud

Cet article m’a saisi d’effroi ! je m’en veux de ce manque d’humour fin que j’admire chez M Bourget et les commentateurs

16/06/2019 10:24 par Assimbonanga

Le problème, c’est qu’on ne nous le dit jamais que ""Léa Salamé est proche de « Place Publique »"". Ce serait nous donner un indice trop explicite. En effet, quand on entend Léa Salamé prendre la défense des ministres lors de ses interviews d’opposants, on pourrait gravement douter que Glucksman soit quelque peu socialiste !
Comment peut-on être de gauche et vivre avec Salamé ? Non, ça c’est pas possible.

16/06/2019 10:45 par Toine

A propos de l’ imMonde et " du groupe du sérail de la fratrie de la convenance ", on apprend avec tristesse que son décodeur en chef, Samuel Laurent a annoncé qu’il abandonnait - provisoirement - le réseau social Twitter pour cause de harcèlement de comptes de sympathisants - tenez vous bien - de LREM ! (RT 12/6/19). Si ce n’est une fausse nouvelle, quelle injustice pour ce bon petit soldat de l’ordre établi ....

16/06/2019 12:01 par Carlos

Libération publie une tribune en soutien au journaliste Taha Bouhafs...(et non cité comme militant dans ce cas) signé par Les sociétés des journalistes, des rédacteurs et des personnels de l’AFP, Arte, BFM TV, Courrier international, les Echos, l’Express, France Culture, Franceinfo.fr, France 24, l’Humanité, le JDD, Libération, le Média, Mediapart, le Monde, l’Obs, Paris Match, Sud Ouest, Télérama, TV5 Monde et les rédactions des Jours et de Reporterre.

Alors.... un remord tardif des journaux cités dans le présent article ?
A vous d’y répondre.

16/06/2019 15:18 par Assimbonanga

Interview de Taha Bouhafs.
https://reporterre.net/Taha-Bouhafs-Je-ne-suis-pas-plus-militant-qu-un-journaliste-du-Point-ou-de-BFM
Pour ma part je la considère comme du bon travail de journalisme. Je ne sais pas vous ?

16/06/2019 15:52 par Médordure le Minicrate

@ Carlos (« Libération publie une tribune en soutien au journaliste Taha Bouhafs »)

C’est dur de bénéficier d’une place assise à la conciergerie des grandes illusions ― la médiocrité confortable ― tout en ayant d’autre choix que de faire carpette parmi les asticots et les mollards gluants ― le prix à payer. Alors, quelquefois, il y en a qui se dressent sur leurs ergots et tentent de sauver les meubles, les taxes et le racket en mimant les spécialistes de la conformité critique : ces rebelles en peau de lapin qui planent au-dessus de la mêlée, toujours la tête en bas et les nougats en chandelle. Et puis quelquefois, le trouillomètre à zéro... Bref !

Pas de quoi fouetter un Aristochat s’ils finissent à l’ombre d’un cul-de-basse-fosse. L’Olympe n’en voudrait plus pour récurer ses chiottes, même avec des racines de buis polies au Sidol qui, bien sûr, ne manqueront pas de tomber...

« Mio Dio, come sono caduta in basso ! » se lamentait Eugenia lorsqu’elle découvrit les travers de la chasteté et les horreurs de l’inceste, alors qu’il fallait sauver les apparences et privilégier les héritages... (Selon ce diable de Comencini.)

16/06/2019 17:05 par pauvre 2

@ Carlos : Lisez l’article de "Reporterre" mis en ligne par Assimbonanga où Taha Bouhafs explique qui était présent à sa sortie de garde à vue. Aucun média mainstream ! Un peu tardif et convenu comme soutien, genre ça mange pas de pain..

17/06/2019 00:30 par chb

Violences gouvernementales / policières : une impunité qui vient de loin !
Selon le journaliste Taha Bouhafs, élevé dans la banlieue et donc rôdé aux méchancetés de flics,

à mesure que le temps passe, ces violences qui existaient de façon massive et réelle chez nous, sont devenues la norme. Elles frappent les militants syndicaux, les écologistes. On est sur une pente glissante, la France est condamnée par la Cour européenne des droits de l’homme, par l’ONU. Il va falloir trouver rapidement une réponse collective et politique à cette descente vers les bas-fonds.

18/06/2019 08:37 par Assimbonanga

Vidéo Du Media. Dans la deuxième moitié du reportage, on voit Taha Bouhafs retourner au commissariat pour récupérer son téléphone qui ne lui sera pas restitué. https://www.youtube.com/watch?v=a0wXg59uOQc
Taha Bouhafs semble manquer des bons appuis, du bon avocat, des soutiens de poids.

18/06/2019 09:53 par JM Bourget

Cher Carlos
Les Societes de journalistes n ont aucun pouvoir et ne représentent en rien l oligarchie qui dirige les journaux. C est juste une prise de position cosmétiques...Helas.

18/06/2019 11:35 par Salvador

Le marronnier du journalisme "militant" ! (moyen de coercition plutôt efficace on en conviendra)
Ce serait bien d’assumer son parti-pris (quand on oeuvre à davantage de justice on est un militant) et de renvoyer par là même tous ces journalistes-professionnels-et-objectifs à leur soi-disant impartialité (le libéralisme humanitaire).

18/06/2019 17:49 par Hemet

Protéger l’indépendance des journalistes est une nécessité qui est de moins en moins évidente pour la classe dominante. Le MS21 organise son université d’automne sur cette question ...et recherche des intervenants pour en discuter .
Cordialement
P Hemet

18/06/2019 22:34 par JM Bourget

Le MS 21.... Je ne suis pas initié.
Bon courage.

19/06/2019 11:13 par Assimbonanga

Voici un billet de Hervé Kempf.
Titre : Ariane Chemin, journaliste, Taha Bouhafs, journaliste
Lien : https://reporterre.net/Ariane-Chemin-journaliste-Taha-Bouhafs-journaliste

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