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Un crime moral et politique - Il faut en finir tout de suite avec le complexe industriel carcéral ! (Counterpunch)

dessin : Latuff (2008)
Rob URIE

La plupart des lecteurs savent de quoi je parle : depuis les années 1970 le taux d’incarcération aux Etats-Unis, c’est à dire la proportion de la population envoyée en prison, a augmenté de manière exponentielle. Le taux d’incarcération est désormais le plus haut du monde. Et en nombre absolu, la population carcérale des Etats-Unis est passée d’environ 300 000 personnes à la fin des années 1970 à environ 2,3 millions l’année dernière. Cela ne comprend pas les personnes détenues dans les centres de détention pour immigrés dont le nombre a grimpé de la même manière en particulier dans les quatre dernières années.

Cette augmentation provient de deux facteurs essentiels survenus dans les années 1980 : La "guerre contre la drogue" qui a fourni les prisonniers et la privatisation du système carcéral qui conduit à augmenter le nombre des prisonniers par intérêt économique.

Dans son livre, The New Jim Crow, Mass Incarceration in the Age of Color Blindness (Le nouveau Jim Crow*, l’incarcération de masse dans un âge d’indifférence à la couleur) Michelle Alexander montre que derrière "la guerre contre la drogue" il y a des politiques raciales. Dans les années 1980 et 1990 des politiciens opportunistes se sont servi des peurs des blancs pour présenter le problème sanitaire de l’abus de drogues comme un problème racial et en tirer un profit politique. Ce faisant ils ont (re)diabolisé l’Amérique noire tout en prétendant que le système politique, légale et pénal des comtés avait pour but de prévenir le "crime" et non de générer, légitimer et imposer une oppression de classe et de race.

En fait l’abus de drogues aux Etats-Unis est largement diversifié que ce soit racialement ou autre. Les Etasuniens blancs consomment des drogues dures dans la même proportion que les Etasuniens à la peau noire ou brune. Et si les Etasuniens à la peau noire ou brune vont en prison pour des violations concernant la drogue alors que les blancs n’y vont pas c’est parce qu’il existe des pratiques policières ouvertement racistes comme le "stop and frisk" (arrête-le et fouille-le) de New York qui cible (illégalement) les jeunes à la peau noire ou brune.

Il n’y a pas de pratiques policières similaires dans les quartiers blancs riches et par conséquent pas les même taux d’arrestation pour drogues. De plus, lorsqu’on est arrêté pour drogue, les sentences diffèrent selon que l’on est blanc ou noir, à cause d’une classification des drogues ville/banlieue qui a été racialisée (par ex la cocaïne face à la marijuana).

La privatisation des prisons américaines a fait clairement apparaître le fondement économique des divisions raciales et classistes qui ont caractérisé ce pays depuis sa fondation à travers le génocide et l’esclavage basé sur la race, jusqu’au "complexe industriel carcéral" et au "nouveau Jim Crow" d’aujourd’hui, en passant par les lois Jim Crow originelles du sud d’après la guerre civile (et le racisme "doux" ailleurs).

Les prison privés sont construites et dirigées par des capitalistes qui ont des liens politiques et dont les profits augmentent avec le nombre de prisonniers et avec la quantité de travail non rémunéré qu’ils parviennent à en extraire. Ce système a remplacé le " droit de propriété" des esclaves par de la main d’oeuvre captive qui subit des sanctions sociales (légales) en vertu de la stratégie de légitimation de la punition des "crimes" commis. Cependant, si les lois sont racistes, et les procédures policières racistes alors le système est raciste (et classiste).

Si la lutte contre le "crime" était vraiment la cause du taux d’incarcération, les officiels des administrations de Bush et Obama seraient poursuivis avec enthousiasme pour crimes de guerre, torture, faux emprisonnements, meurtres, et surveillance illégale et il y aurait aussi un nombre quasi illimité de poursuites contre les crimes financiers de Wall Street, les dirigeants industriels qui détruisent l’environnement et des myriades d’autres délits. L’immunité totale dont jouit l’élite politique et économique américaine en matière de poursuites judiciaires est la preuve flagrante que le système policier, pénal et légal est un système de classe.

En plus des tragédies personnelles que l’industrie carcérale engendrent : vies gâches, travail volé, exclusion sociale, familles et liens communautaires perdus, appauvrissement permanent, ce système est un crime de classe. On a beaucoup parlé de la répugnance des Etasuniens à se rebeller même quand la situation devient intolérable. Mais beaucoup de ceux qui subissent des conditions qui pourraient les amener à se rebeller sont en prison. Maintenir le contrôle social au coeur d’un système économique si profondément inégalitaire qu’une toute petite minorité profite du travail de tous les autres est l’objectif avéré de ce système carcéral.

L’état américain n’est pas un acteur neutre de la politique économique. Comme l’explique Madame Alexander, quand on enquête sur les faits ont trouve peu "d’accidents" dans la construction de ce système policier, légal et pénal. Chercher à réformer le système par le canal officiel constitue, comme le dit Malcolm X, une diversion. Et à ce moment de l’histoire, l’opinion qu’on a sur les solutions appropriées est plutôt fonction de sa propre analyse de la
situation.

Le complexe industriel carcéral est un crime moral et politique. C’est un crime de classe. C’est aussi le microcosme du système plus large de domination, d’exploitation et de contrôle capitaliste. Il est en lien avec la diminution des salaires qui fait face à l’augmentation des profits des multinationales. Il est en lien avec l’augmentation du chômage et la proportion décroissante de la population dans la main d’oeuvre. Il est en lien avec l’augmentation des dettes en même temps que l’augmentation des prélèvements obligatoires. En lien avec la discrétion croissante avec laquelle les élites nous mettent en prison. En lien avec l’augmentation de la surveillance. Et avec les guerres racistes pour les profits économiques d’une petite minorité. Dans un système basé sur l’exploitation, le complexe industriel carcéral est juste un mode d’exploitation supplémentaire.

Quand on a interrogé Angela Davis (l’ancienne membre des Black Panther) il y a quelques décennies (dans un interview pour la TV suédoise), elle a souligné que l’Amérique noire était la victime de la violence politique et non son instigatrice. Les systèmes racistes et classistes légaux, pénaux et policiers sont les instigateurs de la violence politique systématique. Se défendre contre cette violence politique est tout à fait légitime politiquement et moralement. Et comme ce système représente les intérêts de l’exploitation et de la domination capitaliste. On peut difficilement changer l’un sans changer l’autre.

Que ce soit d’un point de vue moral ou politique, il est impératif de mettre fin à l’industrie carcérale. Comme dans les années 1950 et 1960, nous devons nous organiser, nous mobiliser et descendre dans la rue. Le système actuel est le problème, pas la solution. Et ce seront les évènements réels qui seront importants, et non le bavardage des politiciens et des leaders en place (les Démocrates). Oui, il faut en finir tout de suite avec ce système carcéral raciste et classiste.

Rob Urie

Rob Urie est un artiste et un économiste politique de New York.

Pour consulter l’original : http://www.counterpunch.org/2012/07/13/end-the-prison-industrial-complex-now/

Traduction : Dominique Muselet

Note :

* http://fr.wikipedia.org/wiki/Lois_Jim_Crow

COMMENTAIRES  

16/07/2012 10:08 par CN46400

Le complexe industriel carcéral est un crime moral et politique.

Après le goulag public soviétique, voici venu le temps du goulag privé US, et bientôt UE,... quel est le pire ?

16/07/2012 13:36 par ZapPow

Article des plus intéressants.

Je vous signale une erreur : the age of color blindness ne signifie pas "l’âge de la discrimination raciale" mais tout le contraire, "l’âge de l’indifférence à la couleur", ce qui donne plus de force au titre complet.

Il y a d’autres fautes, mais c’est la seule qui vaille la peine d’être relevée.

16/07/2012 15:54 par legrandsoir

Merci de l’avoir signalée...

16/07/2012 20:37 par le traducteur

color Blindness est une des expressions si fréquemment utilisées à notre époque pour décrire une réalité exactement opposée à ce que les mots disent. L’auteur veut signifier, à mon sens, qu’alors même qu’on prétend nier les discriminations raciales (color blindness) elles sont en réalité déterminantes. Voir à ce sujet wikipédia :

... "Critics allege that majority groups use practices of color-blindness as a means of avoiding the topic of racism and accusations of racial discrimination, and thus hide their true racial views,[5] and that color blindness is used as a tool in attacking group legal rights gained exclusively by some minority groups.[6]..."

En traduisant par "discrimination raciale" jy ai peut-être été un peu fort mais il faudrait au moins écrire à mon sens :"dans un âge où la race n’a soi-disant pas d’importance"

J’aimerais aussi savoir quelles autres fautes j’ai fait, afin de me perfectionner...

17/07/2012 14:48 par ZapPow

Oui, sans doute, "dans un âge où la race n’a prétendument pas d’importance" aurait été bien, et aurait transmis d’une certaine manière l’ironie de l’expression.

Bon je sais que je fais encore mon ayatollah, mais "soi-disant" ne va pas ici. Soi-disant veut dire "se disant lui-même". L’erreur est commune (et je la fais moi-même à l’occasion).

Les autres erreurs sont des erreurs sans importance, qu’on fait lorsqu’on se préoccupe vraiment du fond de ce que l’on écrit, pas des erreurs de traduction. Des erreurs d’accord, de genre, d’inattention (parce qu’on est concentré sur la traduction)… "Des prison privés", "politique, légale et pénal"… Et rassurez-vous, il n’y en a pas tant, même pas une demi-douzaine, et bien moins que je n’en ai fait dernièrement dans un commentaire dix fois plus court.

17/07/2012 22:53 par pmls

"Les prison privés sont construites"

"J’aimerais aussi savoir quelles autres fautes j’ai fait, afin de me perfectionner..."
#84037

essayons voir : Les prisons privées ? ....
 :)

17/07/2012 23:21 par Grévisse

@pmis

"J’aimerais aussi savoir quelles autres fautes j’ai fait, afin de me perfectionner..."

Déjà celle-ci. Il fallait écrire : j’ai faites because le participe passé conjugué avec l’auxiliaire avoir s’accorde en genre et en nombre avec le complément d’objet direct (ici" fautes") si celui-ci est placé avant.

Mais je dis ça, c’est juste parce que vous demandez.

18/07/2012 02:35 par emcee

Je vais, moi aussi, ramener ma science, puisque c’est comme ça :-)

"The New Jim Crow, Mass Incarceration in the Age of Color Blindness" signifie plutôt :

"Les Nouvelles Lois Jim Crow, Incarcérations massives à l’époque des lois contre la discrimination raciale / à l’époque où est admis le principe de non-discrimination", par opposition aux périodes de l’histoire où la discrimination était institutionnalisée, avec les lois Jim Crow et la ségrégation raciale (doctrine "separate but equal" ), à laquelle le Civil Rights Act de 1964 a mis pratiquement fin juridiquement.
L’auteur veut donc simplement dire que la discrimination raciale a pris d’autres formes, à une époque où les lois interdisent la discrimination.
Quant au terme de "race", il n’est pas du tout employé, en français, pour désigner des "personnes de couleur", car il a une connotation péjorative, voire très insultante. Les anglophones l’utilisent couramment dans ce sens, mais il convient de traduire en français, selon le cas, par "ethnies", "groupes ethniques / ethnico-culturels", "communauté ou population" noire/asiatique/indienne" - ou bien tout simplement par ’les Noirs, etc."
En revanche, l’adjectif "racial" est admis - on parle de "discrimination / ségrégation/ appartenance raciale", par ex.
A "dans un âgela race n’a prétendument pas d’importance", il est préférable de dire : "à une époque la couleur de peau …" ( d’autre part, "prétendument", c’est de la surtraduction).

Pour revenir au sujet, il est, en effet, important de noter qu’entre 45 et 50% de Noirs sont emprisonnés - alors qu’ils ne représentent qu’environ 15% de l’ensemble de la population.
Selon Nancy A. Heitzeg, dans l’interview donnée à Angola 3 News :

"Approximativement, dit-elle, il y a en prison 50% de Noirs, 30% de Blancs et 17% de Latinos (Bureau of Justice Statistics 2007)...
On a remplacé le racisme légal avec une codification explicite, au racisme "de fait" où les personnes de couleur, en particulier les Noirs, qui ne sont, ainsi, pas protégés par la loi comme les autres, sont soumis à une surveillance excessive, à une ségrégation extrême et à l’esclavage moderne grâce à l’incarcération, tout cela au nom de la "lutte contre le crime".
Le complexe industriel carcéral est la manifestation de cet héritage légal de racialisation où les plantations ont été remplacées par les prisons, les Codes d’esclavage par des Codes noirs et le lynchage par les exécutions subventionnées par l’Etat.
Entre 1987 et 2007, la population carcérale a été pratiquement multipliée par 3. Ce taux élevé d’incarcération est à mettre au compte presque exclusivement de la "guerre contre la drogue" et de l’augmentation de longues peines de prison planchers pour des délits liés à la drogue ou à d’autres crimes non-violents" …

18/07/2012 10:17 par dominique

Pourtant on utilise bien le mot race sans connotation péjorative dans ce genre d’expression notamment :
Le droit à l’égalité sans distinction ou discrimination fondées sur la race, la religion, l’origine ou le sexe.

Par ailleurs dans la phrase suivante je trouve deux fautes, une de Francais (remplacé par le racisme et non au racisme) et une d’accord (si l’on veut que la suite s’accorde avec "les Noirs" il ne faut pas de virgule à mon sens) :
"On a remplacé le racisme légal avec une codification explicite, au racisme "de fait" où les personnes de couleur, en particulier les Noirs, qui ne sont, ainsi, pas protégés par la loi comme les autres, sont soumis à une surveillance excessive, à une ségrégation extrême et à l’esclavage moderne grâce à l’incarcération, tout cela au nom de la "lutte contre le crime".

On peut donc peut-être conclure de ce passionnant échange sur la forme et le fond, que la traduction est un art difficile, qu’il est bien rare qu’il ne s’y glisse pas une coquille ou autre surtout quand on la fait bénévolement et donc sans correcteur, qu’il est plus facile de voir les erreurs des autres que de ne pas en faire soi-même et que seuls ceux qui ne font pas de traduction ne font pas d’erreur...

19/07/2012 18:59 par emcee

"Il est plus facile de voir les erreurs des autres que de ne pas en faire soi-même" : tout à fait, et c’est la raison pour laquelle, je n’ai pas eu la grossièreté de relever certaines des coquilles et des erreurs de syntaxe du texte, contrairement à d’autres sur ce fil.
En revanche, en tant que traductrice, justement, je me suis permis de me mêler aux commentaires parce que l’interprétation du titre et de l’intention de l’auteure étaient erronés et que ce qui ressortait des échanges entre commentateurs était, donc, faux.
J’ai le souci de l’exactitude et de la fidélité au texte original, et, si là encore, je ne suis pas moi-même exempte d’une mauvaise interprétation, je pense qu’il est important de signaler des erreurs de ce genre, la fonction du traducteur étant de s’effacer derrière l’auteur, et non pas de réécrire son texte.
C’est une question d’honnêteté vis-à -vis de l’auteur, des lecteurs et du site.
Merci de m’avoir signalé les deux fautes de syntaxe qui m’ont échappé, la première n’étant pas dans le texte original, mais due à un changement malencontreux du verbe. Il est possible qu’il y ait d’autres coquilles dans le texte entier que j’ai traduit, et dont j’ai copié un extrait, plus préoccupée, alors, par le fond que par la forme, je dois dire. Je vous laisse les chercher, si cela vous amuse, sur le billet d’origine dont je n’avais pas donné le lien initialement (c’est très long, vous avez d’autant plus de chances d’y trouver votre bonheur). .
Quant au terme de "race", si on le retrouve dans des textes officiels, il convient et il est d’usage de ne pas l’employer en tant que citoyen/ne, quoi que vous en disiez.
Le concept de race aurait été introduit au XIXème siècle par Joseph Arthur Gobineau, pour établir une hiérarchie entre les groupes humains, ce qui a permis de justifier l’exploitation de certains groupes par d’autres. Il a été utilisé par les puissances coloniales et repris par les nazis comme fondement de leur politique d’extermination de millions de personnes considérées comme sous-humains.
Alors, libre à vous de considérer que c’est un terme anodin. Ce n’est pas mon cas et ce n’est pas le cas d’une majorité de personnes ici, en France, qui l’entendent bien comme une insulte. Et, en tant que traductrice, je refuse d’utiliser un terme qui serait insultant à l’égard d’une partie de la population, quand ce ne serait pas l’intention de l’auteur, évidemment, ce qui justifierait son emploi (mais peut-être s’agit-il ici aussi d’une interprétation personnelle de ce que voulait dire l’auteure ?).
D’ailleurs, Hollande, dont je n’approuve pas la démarche, parce que démagogique et incongrue lors d’une campagne électorale, avait annoncé en mars dernier que son premier souci une fois élu serait de faire supprimer le mot "race" de la Constitution. C’est dire que, tout de même, officiel ou pas, ce terme pose problème.
Je vous invite, toutefois, à vérifier l’absence de connotation de ce mot en disant aux Noirs, aux Arabes, aux Mélanésiens, aux Africains ou au Juifs que vous rencontrerez : "les gens de votre race" "…Vous pourrez ainsi parler d’expérience.
A part ça, vous avez quelque chose à dire sur le fond de ce billet ?

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