Philippe Arnaud contre Jacques Marseille 1-0

Mon ami Philippe Arnaud vient de me faire passer le témoignage suivant :

"Je suis allé hier, lundi 8, à 18h 30, à la Faculté de Droit de Tours,
dans le quartier des Deux Lions (conformément à ce que je vous annonçais
il y a quelques jours). J’y ai écouté une conférence organisée par la
CCI (Chambre de Commerce et d’Industrie) de Tours sur le thème :
"Mondialisation : les chances de la France". Le conférencier était
Jacques Marseille.

Public : majoritairement masculin, autour de la cinquantaine, cravaté,
fringué, apparemment peu versé dans la théorie ou l’histoire économique,
bref ce qu’on peut attendre d’une assemblée de cette nature.

En préambule, le conférencier cite des indicateurs montrant que tout le
monde est morose, mais qu’il n’y a aucune raison à cela ! Et, à l’appui,
il avance les performances extraordinaires de la France en établissant
une relation entre sa richesse et le nombre de médailles aux J.O. D’où
il ressort qu’en prenant toutes les médailles, en rapportant à la
population (et en divisant par l’âge du capitaine...) la France est un
des tout premiers pays du monde. Son déficit du commerce extérieur ne
signifie rien, c’est bien pire en Espagne et en Angleterre. Et,
corrélativement, l’excédent de l’Allemagne est plutôt inquiétant car
elle vend surtout à l’extérieur et non sur son marché intérieur, qui est
atone. Puis Jacques Marseille sort son discours habituel : la France est
plombée par les impôts, les prélèvements, le nombre de fonctionnaires,
la dette, le RSA est financé par les classes moyennes (applaudissements
de la salle), les suppressions d’emploi liées aux délocalisations sont
minimes, la mondialisation a fait énormément progresser le niveau de vie
dans tous les pays (contrairement à ce que disent Attac et les
altermondialistes, qu’il cite à plusieurs reprises, croyant avoir la
salle totalement acquise à lui).

Les chances de la France sont l’agrément de son territoire, la qualité
de son enseignement, de son réseau routier, le bas prix de l’énergie et
aussi la natalité exceptionnelle qui fera passer la France devant
l’Allemagne en 2050 (Allemagne à qui il prédit un avenir noir en raison
de son vieillissement - à la Chine aussi, d’ailleurs). Et Marseille de
demander que les entreprises aient une politique ambitieuse de crèches
et de garderies, car la France est le seul pays au monde où les femmes
désirent autant ET travaillet ET avoir des enfants. Autre atout de la
France, le tourisme, dont il regrette qu’il ne soit chapeauté que par un
secrétaire d’Etat (ici une grande caresse dans le dos d’Hervé Novelli,
le secrétaire d’Etat en question...). Et, pour lui, le tourisme va se
développer de manière exponentielle avec les nouveaux riches chinois,
indiens, russes et brésiliens qui, en 2050, procureront un revenu
sensationnel à la France. [Apparemment les questions de pollution, de
réchauffement du climat, ou d’épuisement des ressources ne semblent pas
le préoccuper. Il semble voir les Airbus A380 se multiplier comme les
avions d’aéro-clubs ...].

Après, le président de la CCI, Roger Mahoudeau, demande de poser
"quelques" questions. [Mais on sent bien que ces "quelques" questions ne
sont là que pour donner l’apparence du débat et que tout le monde est
plutôt pressé d’aller boire le coup au buffet qui attend dans le hall.].
Il n’y a que quatre ou cinq brèves questions.

Reprenant au bond le couplet de Marseille sur la politique familiale qui
serait à mener dans les entreprises, je suggère que si on veut que
cette politique réussisse, il faut appliquer le principe du salaire égal
entre hommes et femmes. [La réaction de la salle est curieuse ; j’y ai
discerné à la fois une acceptation de principe, mais une acceptation
lasse, du genre "on est d’accord, mais on s’en occupera quand on en aura
le temps"...].

Je dis ensuite que le discours de l’orateur est idéologique, que ses philippiques antifiscales sont
injustes, en lui rappelant (à lui le professeur d’histoire) le mot de
Condorcet : "l’impôt est un tribut que le peuple se paye à lui-même".
Puis, pour l’argent à trouver, je lui signale le transfert de 10 points
en 30 ans (de 70/30 à 60/40) du partage de la valeur ajoutée au
détriment du salariat et au bénéfice du capital, qui représente entre
120 à 170 milliards d’euros qui (comme le dit François Ruffin dans le
Diplo de janvier dernier, ont ripé du travail au capital, de quoi
couvrir largement tous les déficits). Ainsi que les cadeaux fiscaux aux
riches, qui sont compensés par des emprunts à ces mêmes riches, emprunts
qu’on va leur rembourser à taux fort, politique perverse qui enclenche
le spirale de l’endettement. Enfin, je lui dis qu’il paraît peu
préoccupé par l’environnement, à moins qu’il ne partage les
élucubrations de Claude Allègre ou de Bjorn Lomborg.

Il me répond en disant que, effectivement, Keynes a dit que le partage
des richesses entre salariat et capital devait être de 2/3 à 1/3. Et que
le meilleur partage pour le salariat a été en 1981, sous Giscard, après
les mesures de son septennat. Mais que... [et alors, là , gros succès
dans la salle], le basculement en faveur du capital a été le fait des
mesures socialistes après le tournant de la rigueur [la salle chavire de
bonheur]. Pour ma question sur l’environnement, il dit qu’il fait
davantage confiance au marché qu’aux mesures étatiques, car le marché
trouve les bonnes solutions. [Applaudissements enthousiastes].

A la sortie, je salue Jacques Marseille en lui signalant que je suis le
co-président local d’Attac. Et il me rappelle alors son débat récent
avec Susan George (dont il a dit pis que pendre). En vitesse - 5 à 10
minutes - nous abordons d’autres sujets. Et là , ma surprise, lorsque
j’aborde des questions précises, est de le voir reculer, biaiser,
concéder. Par exemple sur les retraites par répartition lorsque je lui
ai rappelé que "toutes" les retraites étaient "toujours" par
répartition. Ou sur le modèle américain, dont il a dit que ce n’était
pas le sien. Ou sur les impôts, dont il me dit que les riches seraient
près de concéder une tranche d’impôt sur le revenu supplémentaire en
échange de la suppression de l’ISF. Bref, l’impression qu’il m’a donnée
est celle d’une grande inconsistance : quand on entre dans les détails
(où gît le diable...), il se replie prudemment. Or, par rapport à lui,
je ne suis rien du tout. Que pèserait-il face, par exemple, à Liêm
Hoang-Ngoc ou à Frédéric Lordon ?

Philippe Arnaud est cadre retraité de France Télécom. Il est doué d’une solide culture générale.
Mais ce n’est pas un grand professeur qui monopolise chaires, estrades, antennes et colonnes tous azimuts.
Marseille est poids-lourd, mais comme tous les autres faiseurs d’opinions complices et serviteurs des politiques qui nous pourrissent la vie, il est bien léger...

COMMENTAIRES  

10/09/2008 11:54 par Sardon

Bonjour,

Dans ce texte, il est précisé que : "(...) le basculement en faveur du capital a été le fait des mesures socialistes après le tournant de la rigueur [la salle chavire de bonheur]."

C’est malheureusement vrai, hélas : les premières mesures libérales ont été prises par le gouvernement "socialiste" à partir de 1983 (le fameux "tournant" de la "rigueur") ; depuis, aucune tentative n’a été sérieusement faite pour essayer de renverser le courant. C’est en grande partie le fait que ce soit la "gauche" qui ait précipité la classe ouvrière dans la version la plus brutale du capitalisme, alors qu’elle avait soulevé un immense espoir en revenant au pouvoir en 1981 après près d’un quart de siècle dans l’opposition, qui a poussé un grand nombre d’électeurs de gauche, se sentant légitimement trahi, à voter pour le Front National et Jean-Marie Le Pen, puis en 2007 pour Nicolas Sarkozy et l’UMP. (L’équivalent s’était déjà produit aux USA avec les "Reagan Democrats", qui sont devenus aujourd’hui les "Bush Democrats" : l’état le plus pauvre des Etats-Unis, la Virginie-Occidentale, est celui qui a offert le plus grand pourcentage de voix à Bush lors de l’élection de 2004.)

Personnellement, je pense que l’on ne peut pas décemment qualifier le Parti "Socialiste" de "parti de gauche", ce qu’il n’est plus depuis 1983. Il s’agit tout bonnement de l’équivalent français du Parti Démocrate états-unien. Il ne diffère de la droite que parce qu’il fait (mollement) semblant d’être un tout petit peu moins brutal qu’elle sur le plan économique, et surtout parce qu’il prône une forme dévoyée de libération sexuelle propre à séduire les bobos du Marais (alors que l’UMP tient un discours moralisateur qui vise à ce que les chaisières du XVIè n’aillent pas trop chez Le Pen). Le Parti "Socialiste" ne fait pas partie de la solution, il fait partie du problème, et il n’y aura aucun espoir réaliste d’un retour de la (vraie) gauche au pouvoir tant qu’il n’aura pas disparu, par exemple en ayant l’honnêteté de s’afficher tel qu’il est et de retirer le mot "socialiste" de sa dénomination officielle.

Honnêtement, comment un parti qui compte dans ses rangs le président du FMI (Dominique Strauss-Kahn) et celui de l’OMC (Pascal Lamy) peut-il encore se qualifier de "gauche" sans verser dans l’obscénité la plus veule et la plus haïssable ?

10/09/2008 12:52 par Bernard Gensane

Un correspondant m’envoie la commentaire suivant, une analyse à laquelle je souscris pleinement.
Bernard Gensane

Dans ce texte, il est précisé que : "(...) le basculement en faveur du capital a été le fait des mesures socialistes après le tournant de la rigueur [la salle chavire de bonheur]."

C’est malheureusement vrai, hélas : les premières mesures libérales ont été prises par le gouvernement "socialiste" à partir de 1983 (le fameux "tournant" de la "rigueur") ; depuis, aucune tentative n’a été sérieusement faite pour essayer de renverser le courant. C’est en grande partie le fait que ce soit la "gauche" qui ait précipité la classe ouvrière dans la version la plus brutale du capitalisme, alors qu’elle avait soulevé un immense espoir en revenant au pouvoir en 1981 après près d’un quart de siècle dans l’opposition, qui a poussé un grand nombre d’électeurs de gauche, se sentant légitimement trahi, à voter pour le Front National et Jean-Marie Le Pen, puis en 2007 pour Nicolas Sarkozy et l’UMP. (L’équivalent s’était déjà produit aux USA avec les "Reagan Democrats", qui sont devenus aujourd’hui les "Bush Democrats" : l’état le plus pauvre des Etats-Unis, la Virginie-Occidentale, est celui qui a offert le plus grand pourcentage de voix à Bush lors de l’élection de 2004.)

Personnellement, je pense que l’on ne peut pas décemment qualifier le Parti "Socialiste" de "parti de gauche", ce qu’il n’est plus depuis 1983. Il s’agit tout bonnement de l’équivalent français du Parti Démocrate états-unien. Il ne diffère de la droite que parce qu’il fait (mollement) semblant d’être un tout petit peu moins brutal qu’elle sur le plan économique, et surtout parce qu’il prône une forme dévoyée de libération sexuelle propre à séduire les bobos du Marais (alors que l’UMP tient un discours moralisateur qui vise à ce que les chaisières du XVIè n’aillent pas trop chez Le Pen). Le Parti "Socialiste" ne fait pas partie de la solution, il fait partie du problème, et il n’y aura aucun espoir réaliste d’un retour de la (vraie) gauche au pouvoir tant qu’il n’aura pas disparu, par exemple en ayant l’honnêteté de s’afficher tel qu’il est et de retirer le mot "socialiste" de sa dénomination officielle.

Honnêtement, comment un parti qui compte dans ses rangs le président du FMI (Dominique Strauss-Kahn) et celui de l’OMC (Pascal Lamy) peut-il encore se qualifier de "gauche" sans verser dans l’obscénité la plus veule et la plus haïssable ?

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