Le syndicalisme traverse-t-il une crise de défiance ?

Sophie Béroud, André Prone, Maryse Dumas

Produire des solidarités concrètes

C’est souvent en termes de « confiance » que la relation des salariés au syndicalisme est posée alors même que cette notion est difficile à saisir, qu’elle renvoie à des éléments relativement vagues. Comment mesure-t-on la confiance ? Comment rendre compte du processus qui associe un sentiment de confiance à une dynamique d’engagement dans une action collective ou dans une organisation ? Bien sûr, un sentiment de défiance peut contribuer à ce que des salariés écartent d’emblée toute référence au syndicalisme, qu’ils n’y « croient » plus, en quelque sorte. Et on peut penser, dans cette perspective, que le contexte politique général – avec le démantèlement continu d’un droit du travail protecteur, l’absence depuis des décennies de tout progrès social et l’augmentation des inégalités – y contribue. Le poids de ce contexte sur les représentations est évidemment à prendre en compte. Mais il nous semble que c’est en d’autres termes qu’il convient d’interroger les problématiques que rencontre aujourd’hui le syndicalisme. Car cette question de la confiance/défiance est d’abord liée à sa capacité à être en prise avec le salariat contemporain, à être en capacité de produire des solidarités en son sein. Le problème n’est pas tant que des salariés aient une confiance ou défiance vague en direction du syndicalisme, mais surtout qu’ils en aient une représentation concrète.

Dans bien des secteurs d’activité, en raison de la taille des entreprises, des phénomènes de sous-traitance et d’externalisation, ce sont les conditions d’une rencontre objective entre les travailleurs et des militants syndicaux qui n’existent pas. Produire des solidarités sur le plan intercatégoriel ou interprofessionnel, faire en sorte que les acquis conquis par certaines professions se diffusent à d’autres secteurs du salariat, sont des défis que le mouvement syndical a rencontrés depuis sa naissance. Il se pose aujourd’hui à partir d’enjeux renouvelés. On sait combien l’entreprise est fuyante sur le plan organisationnel et juridique : sur un même site d’activité, alors que la réalité concrète du travail renvoie à une communauté effective, celle-ci est éclatée via des statuts d’emplois différents. L’une des tâches les plus compliquées pour le mouvement syndical est dès lors de ne pas se retrouver enfermé, et peu à peu affaibli, dans les grandes entreprises donneuses d’ordres, mais d’être également présent dans les différentes entreprises sous-traitantes ou dans le cas de la fonction publique, auprès des travailleurs de droit privé, en statut précaire.

Produire de nouvelles solidarités consiste à faire exister de façon autonome la communauté de travail, par-delà ces multiples segmentations, via des initiatives collectives transversales, via la conquête aussi de nouveaux outils juridiques et conventionnels. Ces solidarités ont souvent à voir avec la division sociale, sexuelle et générationnelle du travail, car il s’agit à la fois de s’appuyer sur la réalité des coopérations, mais aussi de comprendre les dynamiques de division et de mise en concurrence utilisées par les entreprises. L’enjeu pour le mouvement syndical est considérable : donner confiance à des travailleurs précaires dans le syndicalisme, c’est d’abord être à leur côté et à l’écoute de ce qu’ils vivent au travail, des façons dont ils pensent leur activité. Dans bien des secteurs, des équipes syndicales se sont saisies de ces enjeux, en privilégiant notamment une entrée par la santé au travail. De même, au niveau des structures interprofessionnelles, et malgré l’absence de droits syndicaux spécifiques, des initiatives sont prises pour des implantations à l’échelle d’un site. Mais de telles actions sont à développer à une tout autre ampleur pour redynamiser le syndicalisme. Car c’est là une façon de créer de nouveaux points d’appui pour la confiance, non pas sur la base d’une relation distante de « remise de soi » à des organisations à l’occasion d’un vote, mais bien en termes d’appropriation par les travailleurs de l’outil syndical. 

Sophie Béroud
Maître de conférences 
en science politique, université Lyon-2 - Triangle


Remettre au cœur des luttes la question de classe

De quelle crise parlons-nous ? Car, historiquement, le syndicalisme a connu bien des vicissitudes en luttant contre les forces du capital pour défendre les intérêts de classe des travailleurs et a été traversé par de nombreux conflits internes à propos de la stratégie à adopter pour mener à bien ce combat.

Bien avant le conflit entre les tenants de la ligne anarcho-syndicaliste et ceux de la ligne marxiste, les dissensions portaient sur l’acceptation ou le refus de pratiquer un syndicalisme de collaboration de classe et plus tard un syndicalisme de type réformiste. Ces dissensions ont traversé toute l’histoire du mouvement syndical et des partis ouvriers – ceux qui sont parvenus au pouvoir, avec ou sans l’aide de la révolution armée, et ceux qui ont tenté d’y parvenir. Elles ont aussi été forgées par l’histoire du développement des forces productives, les guerres mondiales et coloniales, l’évolution des mœurs et les conditions de vie et de travail, cet ensemble étant lui-même nourri par la révolution industrielle, technologique et informationnelle, la mise en œuvre des révolutions marxistes avec leurs cortèges de réussites, d’échecs cinglants et de drames humains.

Voilà un Tout sans lequel toutes recherches objectives sur la crise du syndicalisme semblent vaines bien que ce Tout ne puisse prétendre à l’exhaustivité. Il faudrait y ajouter les dissensions au niveau des organisations internationales des syndicats et celles concernant la lutte pour l’indépendance syndicale, la gestion des conflits, la nature des revendications, la précarisation du travail, la chronicité du chômage, la signature des contrats avec le patronat ou l’État, le problème de l’unité syndicale, la diminution du nombre des syndiqués, etc. Mais si nous voulions mettre l’accent sur l’évolution principale et la dérive de cette crise, nous pourrions dire sans conteste : l’abandon progressif du concept de lutte des classes par ceux-là mêmes qui s’en réclamaient.

Dans ce contexte, la cléricature médiatique tente de détourner le mouvement syndical des vraies questions qui se posent à lui et voudrait réduire le débat entre les tenants d’une ligne « orthodoxe » et les tenants d’une ligne « moderniste » qui ne sont en fait que les deux faces d’une même médaille à l’effigie d’un certain opportunisme et pragmatisme syndical.

Alors, quelle perspective entendons-nous proposer au syndicalisme de classe pour dépasser sa propre crise et aller de l’avant ? Nous pourrions la décliner en une suite de propositions : œuvrer pour une véritable indépendance syndicale par rapport aux partis politiques, qui est loin d’être acquise, surtout par les syndicats collaborationnistes inféodés depuis toujours à la social-démocratie ; ne pas faire de l’indépendance syndicale la succursale du réformisme et montrer que lutte des classes et maîtrise par les travailleurs de leurs propres revendications vont de pair ; chercher à contrecarrer la crise du système capitalisme à partir d’orientations syndicales qui n’accompagnent pas la dimension ravageuse de l’économie de marché ; faire du syndicalisme moderne le creuset de la solidarité de classe : actifs, chômeurs, retraités, dans et hors l’entreprise, tant au niveau national qu’international.
Mais au-delà de ces propositions lapidaires, un autre aspect doit être souligné. La nouvelle forme d’organisation du travail par le capital tend à une double aliénation du travailleur. Une fois en tant que créateur de valeur et une autre fois en cherchant à le rendre esclave du fétichisme de la marchandise qui pousse au consumérisme de masse sans répondre à ses besoins fondamentaux. Ainsi, sous l’apparence de libertarité et de frivolité, la marchandisation généralisée du capital organise sa nouvelle condition d’aliéné.

Voilà pourquoi il serait vain d’imaginer reprendre la main sur le capital sans s’attaquer à sa stratégie consumériste. Non seulement d’un point de vue environnemental ou moral, mais du point de vue de l’efficacité syndicale. Sachant qu’il n’y a rien à attendre pour les travailleurs que d’accepter une production cumulative qui nourrit la crise du capitalisme sans répondre aux vrais besoins d’emplois utiles, de santé, d’éducation, de logement, de culture, de fraternité et de partage. Aller dans ce sens, c’est mettre au cœur des revendications la question de l’utilité sociale du travail et la nécessité de revenir sur la maîtrise des grands moyens de production et d’échanges par les travailleurs eux-mêmes. C’est remettre au cœur des luttes la question de classe. 

André Prone
Essayiste
Auteur de Pour une critique de la marchandisation, 
Société, Santé, Environnement, chez l’Harmattan, 
137 pages, 14,50 euros.


Le syndicalisme a des atouts

Plutôt que de montée de défiance à l’égard des syndicats, je parlerais de perte de confiance. Pour une part, elle intervient chaque fois que la gauche, ou une partie d’entre elle, est au gouvernement. Le rôle de contre-pouvoir attribué au syndicalisme semble moins important que face à la droite. De plus, les politiques menées par la gauche créent des divergences parmi les forces qui l’ont portée au pouvoir, et démobilisent une partie d’entre elles. Ce constat, sans exception au moins depuis 1981, se renforce cette fois-ci de l’état de « sidération » d’une partie des progressistes face à la politique néolibérale menée par François Hollande et Manuel Valls, plus favorable au Medef qu’aux organisations syndicales. L’extrême droite fait d’autant plus son miel de cette désespérance qu’avec le recul de l’idée de progrès et singulièrement de progrès social, toutes les xénophobies et rejets de l’autre et de sa différence progressent.

Le syndicalisme est aussi confronté à une offensive de « neutralisation » de son rôle : par l’institutionnalisation ou par la marginalisation, par la répression ou par la professionnalisation de la fonction syndicale (et quelquefois les deux), dans tous les cas c’est la dimension revendicative et mobilisatrice de son action qui est visée.

Pour le grand public, l’action syndicale est présentée de façon binaire : les perrons et salons d’un côté, « la rue » de l’autre. Dans le premier cas, le sentiment de parlotes dont le résultat est joué d’avance, dans le deuxième, celui de manifestations sans effet réel sur la situation. Dans les deux cas, un sentiment d’impuissance, atout majeur des politiques antisociales.

Or, l’action syndicale est loin de se résumer à cela. L’essentiel se joue même ailleurs, dans sa défense quotidienne des salariés au plan individuel et collectif, dans sa capacité à construire du commun à partir de réalités éclatées, dans ce travail de fourmi inlassable et invisible sans lequel rien de véritablement transformateur ne peut se produire. Les rapports de forces globaux changeront, dès lors que l’action syndicale sera en mesure d’intéresser et de mobiliser les salariés sur leurs lieux de travail et de vie. C’est là qu’ils et elles peuvent le mieux toucher du doigt leur capacité à inverser le cours des choses dès lors qu’ils et elles s’engagent et agissent. C’est là aussi qu’ils et elles ont le plus de possibilités de créer des formes d’actions qui les rassemblent et leur ressemblent et permettent de donner un contenu neuf à la démocratie syndicale et authentique, à la démocratie tout court. Contrairement à ce qui se dit le plus souvent, le syndicalisme ne manque pas d’atouts : il reste la seule force collective présente sur les lieux de travail, là où se joue le cœur de l’exploitation, la seule force (singulièrement la CGT) où ouvriers et employés, salariés du bas de l’échelle, en précarité ou au chômage s’organisent et prennent des responsabilités. En proportion insuffisante, certes, mais loin d’être anodine.

La crise de légitimité n’épargne aucune organisation constituée, politique, associative, ou syndicale. C’est en fait la forme démocratique elle-même qui est en danger. C’est pourquoi il est plus que jamais impérieux de rechercher l’unité d’action la plus large, seule en mesure de créer une dynamique, de restaurer l’espoir, de donner envie de se mobiliser, pour gagner des acquis sociaux réels. Toute situation est faite de potentialités et de difficultés : c’est en allant au bout des premières que l’on se donnera les moyens d’affronter les secondes. 

Maryse Dumas
Ancienne dirigeante confédérale de la CGT, membre du CESE

 http://www.humanite.fr/le-syndicalisme-traverse-t-il-une-crise-de-defiance-576344

COMMENTAIRES  

08/07/2015 18:58 par Guy LAURENT

« Rien ne fait plus de mal aux travailleurs que la collaboration de classes. La lutte de classes, au contraire, est la base de l’unité, son motif le plus puissant. C’est pour la mener avec succès en rassemblant l’ensemble des travailleurs que fut fondée la CGT. Or la lutte de classes n’est pas une invention, c’est un fait. Il ne suffit pas de la nier pour qu’elle cesse : renoncer à la mener équivaut pour la classe ouvrière à se livrer pieds et poings liés à l’exploitation et à l’écrasement. » « La régression sociale ne se négocie pas, elle se combat ! »
H. Krasucki

Je suis bien en accord avec A. PORTE comme lui je pense que l’un des problèmes de fond du syndicalisme et surtout de la CGT est l’abandon de la lutte de classe à l’occasion de de son adhésion à la CES. Je sais bien que c’etait la condition pour elle de pouvoir s’exprimer dans l’europe, mais c’etait entrer dans la collaboration de classe, comme les autres membres.

Aujourd’hui si la CGT veut redevenir ce qu’elle n’aurait jamais du cesser d’être "un syndicat de classe" il faut qu’elle quitte la CES et éventuellement revienne à la FSM.

08/07/2015 19:42 par chb

En page 4 du Canard enchaîné cette semaine, un billet acerbe (c’est son job) sur la CGT et ses instances en déshérence... La guerre des "sous-marins de la Cfdt" contre les "Goodbye Lenin" y fait rage, sur fond de lutte des places. En ce qui concerne les manifs syndicales, il mentionne le "record de cortège lilliputien" :

La dernière tentative, le 25 juin dernier, s’est soldée par un record : 17 minutes et 32 secondes, chronomètre en main, entre la tête et la queue du cortège parisien. C’est un peu loin des mobilisations grandioses [et vaines !] contre la réforme des retraites. (...) Mais la CGT n’a plus besoin de ces grand-messes en modèle réduit pour exister. Et vivre confortablement.

Au secours !

09/07/2015 09:32 par Nicolas

Lors de la casse de l’administration des PTT en deux EPIC les fonctionnaires ont eu le choix de rester fonctionnaires d’état ou d’intégrer les nouvelles classifications qui faisaient du statut une coquille vide.
La CGT a refusé d’appeler le personnel à rester sur leurs grades de fonctionnaires d’état et à ne pas acheter d’actions.
Résultat seuls quelques pourcents ont choisi de ne pas changer et 75 % ont acheté des actions.
Michel Bon a pris cela pour une approbation par le personnel de sa politique.
Cela a aussi grandement facilité la transformation de France Télécom en SA.
Plus de concours et des promotions à la tête du client mais surtout les responsables syndicaux ont été bien remercié avec des "examens" spécifiques pour eux.
Mon départemental qui était facteur soit cadre C s’est retrouvé 3-2 dans les nouvelles grilles soit l’équivalent d’inspecteur anciennement.
Maryse Dumas, puisque c’est elle qui écrit, qui était contrôleur (cadre B) s’est retrouvée 4-2 soit l’équivalent d’inspecteur principal (cadre A)
Dans l’administration il fallait d’abord passer le concours d’inspecteur puis après celui d’inspecteur principal.
Très difficile pour les gens d’un certain age comme M Dumas qui devaient se remettre à bosser les matières générales.
Moi j’ai gardé mon grade de la fonction publique avec comme tous les gens dans mon cas un blocage de carrière de 1993 à 2008 car la fin du recrutement de fonctionnaires entrainait la fin des promotion dans ce système pyramidal des PTT

Je doutais déjà depuis la rupture avec la FSM mais là dégouté par tous ces arrivistes ma carte CGT a fini à la poubelle.
Un sacré coup de balais s’imposerait à la CGT et je ne parle même pas des autres.
Je crois que Maxime a exercé lui aussi aux PTT et il pourra confirmer ou non ce que je décris.

09/07/2015 22:59 par Dwaabala

Trois analyses, trois solutions... et trois Kleenex.

10/07/2015 12:42 par gregory pillon

comme disent les jeunes MDR, lire l’article sur le Canard Enchaîné ajouté à la décision de "jeter" Gilles Letort du bureau fédéral de la CGT BTP parce qu’il a donné "un carton rouge à la FIFA, à Vinci et à Bouygues", à propos des esclaves du Qatar...à non suis-je mauvaise langue, le motif, c’est qu’il n’ a pas soutenu un délégué licencié qui n’est pas licencié mais qui lui a pris sa place...

plus on monte, plus on est corrompu par l’ambiance délétère de l’aristocratie ouvrière. Reste une infime partie des bases, combien de temps tiendront-elles encore ? Quant a la postière (comme moi) Maryse Dumas, se considérer comme une syndicaliste, c’est comme si Sarkozy se disait de gauche... toujours MDR

11/07/2015 06:00 par depassage

Sans force politique représentante des travailleurs, aucun syndicalisme n’est viable. Il peut même verser dans des activités mafieuses. Sans conscience politique, le corporatisme auquel on peut réduire les syndicats ne peut obéir qu’au plus fort, c’est-à-dire au détenteur du pouvoir.

11/07/2015 10:55 par Jacques Lacaze

"IL N’Y A PLUS DE GRAIN A MOUDRE". la célèbre expression de l’ancien dirigeant de Force Ouvrière est repris un peu partout actuellement ….
Les analyses proposées dans ces 3 articles, sont intéressantes, certes. Mais il faut aller me semble-t-il au cœur du problème, pour pouvoir répondre à la question que faire ?

Le capitalisme s’est construit en France après la Révolution et en concurrence avec le capitalisme anglais. Pour ce dernier, dès la fin du XVIIIéme siècle et surtout le XIXéme les solutions de régulation par la collaboration des classes était au moins une bataille en grande partie gagnée par les possédants.
Pour le capitalisme en France et sa classe dirigeante, il fallait mettre les bouchées doubles. Cette classe va rester jusqu’à la reconnaissance du fait syndical et de la légalisation des syndicats arc bouté sur la loi Le Chapellier de 1793, qui de fait interdisait à la classe ouvrière qui se développait de s’organiser pour se défendre.
La tradition issue de la Révolution populaire violente de la fin du siècle précédent, fera que le XIXéme siècle connaîtra de très nombreuses émeutes, révoltes et révolutions. Elles culmineront avec la Commune de Paris, écrasée dans le massacre que l’on sait perpétré par les politiciens bourgeois.

La classe bourgeoise a eu peur, très peur pour son avenir. Elle mettra 9 ans exactement pour construire sa solution : l’architecture de la 3éme République. Les maître d’œuvre de la République sont ceux qui ont fait massacrer les ouvriers et le peuple de Paris durant la semaine sanglante : les Adolphe Thiers de triste mémoire.
Toute une série de lois, de mesures législatives seront mises en place durant ces 9 ans. Parmi elles, la légalisation des syndicats, l’école du peuple, pour donner un minimum de culture aux enfants d’ouvriers et leur apprendre à respecter le Maître, la poursuite et l’intensification de la politique coloniale, la laïcité etc etc .

Il faut quand même bien constater qu’elles ont tenu les chocs, ces constructions législatives, administratives etc de la 3éme République. Le consensus créé avec les courants réformistes ont permis de canaliser les luttes ouvrières, mais aussi de précipiter le peuple dans le massacre industrialisé de la Grande Boucherie de 14-18, au cri de vive la France et sous les plis du drapeau tricolore. Cette République poursuivra et amplifiera les conquêtes coloniales, desquelles, elle tirera des richesses immenses qui permettront de développer "l’économie" et aussi de préserver au mieux "la paix sociale".

Le syndicalisme va prendre, et très gros, deux voies. Celle du XIXème siècle avant la légalisation des syndicats, la voie de la lutte posant ouvertement le problème du changement de société et du socialisme, et la voie réformiste basée sur le "grain à moudre". Les luttes pouvaient se développer, les patrons pouvaient lâcher - très brièvement notons le - du lest. Ils le feront en particulier en 36, quand la grève générale avec occupations des usines imposera ses revendications.

Je pense que ce qui a été mis en place à la naissance de la 3éme République, est dans ses fondamentaux repris par la 4éme, et en particulier sous la forme du compromis historique entre la bourgeoisie qui avait peu ou pas collaboré durant la guerre (représentée par de Gaulle) et la classe ouvrière représenté par le PCF et la CGT. Ce compromis ouvrait la voie au grand capital en lui permettant de développer l’économie et d’avoir à son service les infrastructures construites par la classe ouvrière sous la pression de la CGT et du PCF. La bourgeoisie va reprendre rapidement les rênes et virer les ministres réformateurs issus du syndicalisme CGT et membres du PCF. Elle va construire la nouvelle France impérialiste qui poursuivra ses aventures coloniales. De Gaulle reviendra au pouvoir en 57 pour accélérer les choses et par exemple imposer - avant Rocard - la reproduction du capitalisme à la campagne accompagné de leur désertification, aussi dans la distribution etc.
Cette période a été qualifiée par certains de capitaliste monopoliste d’État.

La caractéristique de cette période est qu’en gros, il y avait croissance, donc "grains à moudre" et possibilité de lâcher des miettes quand les ouvriers entraient en luttes pour leurs revendications. En 47-48, une attaque frontale, d’une extrême violence a été menée sous la direction de la SFIO (ancêtre du parti socialiste) contre la classe ouvrière dans les mines de charbon en particulier. Dès août 53, la fonction publique va partir en lutte contre la réforme des retraites (déjà !) et obliger le gouvernement de Joseph Laniel à céder.
La dernière grande mobilisation date de 68, et permettra des augmentations des salaires et d’autres réformes sociales importantes.
Il y avait du grain à moudre.

Mais le capitalisme va être contraint de trouver les moyens nécessaires à sa survie. En France dès le milieu des années 70, tout ce que la classe ouvrière avait gagné en 68 est largement repris par le capital et les nouvelles configurations vont voir le jour. Ce sera désormais les banques, la finance internationales qui vont diriger l’économie. Progressivement, les luttes dans les boîtes ne trouveront plus d’interlocuteur. Les concentrations et restructurations à l’échelle planétaire vont se poursuivre, avec son lot de fermeture d’usines, de restructurations, de licenciements, et à l’échelle mondiale de guerres et de déplacements de populations.
Parallèlement, les luttes ouvrières se feront dos au mur avec le souci principal de conserver un tout petit peu d’emplois. De plus en plus souvent, les régressions sociales et baisses de salaire sont acceptées. Pas de mobilisation contre les remises en question des acquis.
Bref "il n’y a plus de grain à moudre".

La question qu’il ne faut pas éluder à mon avis est : pourquoi ?
Le système capitaliste joue sa survie. Les crises récurrentes et de plus en plus graves qui traversent nos sociétés sont liées au fait que le profit réalisable se rétrécit comme peau de chagrin, qu’il n’est plus possible aux entreprises de satisfaire les revendications salariales (salaires directs et salaires différés : qui sont aujourd’hui attaqués en priorité). Bref, la fameuse loi énoncée par Marx de la baisse tendancielle du taux de profit fonctionne plein régime.
Dans ce contexte, que peuvent les syndicats en dehors de défendre individuellement des salariés par le biais des prud’hommes ? Rien. Et même les prud’hommes sont de trop ! On essaie de les supprimer.
Les syndicats ont totalement perdu leur fonction initiale imposée par les luttes ouvrières et permise par l’état économique, durant prêt de 2 siècles.

Le problème qui est posé, me semble t il, est uniquement politique, c’est celui du changement de société.
La crise profonde des partis qui ont incarné ce changement de société, les partis communistes, complique le problème à l’extrême. Beaucoup de ces partis, mais aussi des mouvements issus d’eux, soit ont rallié le camp de la social-démocratie et donc du système capitaliste, soit restent figés sur les solutions proposées par Lénine au début du siècle passé. Solutions, qu’il faut rappeler s’appuyaient sur "l’analyse concrète d’une situation concrète", qui n’est plus, bien entendu d’actualité.
Note : comme Lénine qui est parti de l’étude du développement du capitalisme en Russie, tous les révolutionnaires ont commencé par cette fameuse analyse de leur formation sociale.
Voilà le défi qui attend ceux qui veulent aujourd’hui changer le monde : chercher à comprendre avant de se lancer à corps perdu dans l’action plombée par de vieux schémas totalement obsolètes.
Et là, il y a du grain à moudre : expériences d’Amérique du Sud, de Grèce, d’Espagne et aussi de chez nous etc etc.
Et si on discutait de notre présent aussi à partir de genre d’analyse, qui est pour moi un simple essai ?

14/07/2015 10:06 par Scalpel

@ Jacques Lacaze

Dans le... "grain à moudre"...attention à... l’ivraie : "Grèce, Espagne", car cela ne produit en lieu de nourrissante farine, que désillusion, amertume et désespoir.
Il n’y d’avenir démocratique possible que bâti sur les ruines de l’UE.
Cela est encore démontré ici

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