Un récit d’une précision clinique par un journaliste qui a puisé aux sources

L’enlèvement du président Maduro : une opération peu héroïque

L’auteur n’est pas invité dans nos médias. Pourtant, il vit en France et il connaît bien (trop ?) l’Amérique latine. Trop bien Caracas où on a pu le voir naguère avec un administrateur du GS. C’est par un mail angoissé qu’il nous apprit à l’aube du 3 janvier l’attaque trumpiste contre le Venezuela.
Il a au Venezuela des informateurs, journalistes, responsables politiques qui le positionnent pour bien informer. Nous lui avons demandé un article. Il a pris son temps. On comprend pourquoi quand on le lit.
Le Grand Soir s’honore d’avoir publié plus de 110 fois ce journaliste.
Le Grand Soir.

Environ 200 membres du Delta ont été confrontés aux 32 Cubains. Ici il faut être clair : aucun groupe du premier cercle de sécurité ne possède d'armes de gros calibre...

Je croyais m’être rendormi et que je cauchemardais. Je n’arrivais pas à croire à la réalité des images qui défilaient sur mon écran. Je voyais en boucle surtout celle où neuf hélicoptères volaient en formation, comme s’ils fuyaient une ville qui, disait-on, était Caracas. Il était environ deux heures du matin là-bas. La ville était illuminée, mais à certains endroits, on voyait de grands éclairs qui ne pouvaient être que ceux produits par des explosions de missiles.

On avait dû falsifier les images, car j’en avais déjà vu beaucoup comme celles-là dans des films.

Ne voulant pas réveiller tout le monde en passant des appels, au cas où tout cela ne serait pas vrai, j’ai commencé à écrire à beaucoup d’amis dans la belle ville de Caracas. Oui, les Yankees avaient osé ! Je ne sais pas ce que j’ai ressenti. Si : angoisse et colère. Comment était-il possible de bombarder une ville avec des gens si joyeux, si cordiaux, si humains ? Alors des expressions très latines me sont sorties du cœur, du ventre et de chaque parcelle de ma peau : « Yankees, triples fils de pute ! Merdes que les chats n’ont pas recouvertes ! Soyez maudits, un million de fois maudits ! ».

Ils bombardaient la ville où était né Simón Bolívar, celui qui, avec une armée de pauvres, avait libéré cinq nations des griffes de l’empire espagnol, sans en envahir aucune.

Quelques minutes plus tard, on ne parlait plus du survol d’hélicoptères ni des bombardements. Le calme semblait revenir. Là-bas, tout n’était que tension et peur. Ici aussi, car nous étions déjà nombreux à essayer de suivre, impuissants, cette attaque perfide et lâche.

Comme c’est devenu habituel sur les réseaux sociaux, une quantité inimaginable de versions a commencé à circuler. La plus répandue parlait de la mort, par missiles, du président Nicolás Maduro et des ministres de la Défense et de l’Intérieur, Vladimir Padrino et Diosdado Cabello.

Quelques heures plus tard, alors qu’il faisait encore nuit à Caracas, les deux ministres sont apparus, prouvant qu’ils étaient vivants. Silence officiel concernant le président. C’était angoissant, mais compréhensible, car toute information pouvait être utilisée par l’ennemi.

Jusqu’au moment où la vice-présidente, Delcy Rodríguez, a fait son apparition et nous a jeté un seau d’eau glacée : elle demandait au gouvernement étasunien de fournir la preuve que le président et son épouse, Cilia Flores, étaient en vie. Le pire du pire a été lorsque, presque au même moment, le dictateur Donald Trump annonça sur Twitter que le couple était entre ses mains, après « une opération extraordinaire » menée par ses « courageux garçons ». Sachant combien il est mythomane, il valait mieux attendre qu’il présente les preuves exigées par Delcy.

Et elles sont arrivées. Ce fut terrible de voir, menottés, le président bolivarien et son épouse, qui porte le titre de « Première combattante ».

Bien que presque personne n’y a cru, lors d’une conférence de presse le 3 janvier, Trump et sa bande ont prétendu que le bombardement et l’enlèvement avaient été menés pour « protéger les États-Unis du trafic de drogue et du narcoterrorisme » qui était prétendument dirigé par le gouvernement bolivarien avec un certain « cartel des soleils ». Ils le répétaient depuis des mois, et la grande majorité de la presse mondiale a répété ces prétextes comme des perroquets mouillés. Une accusation que, de manière surprenante, la justice new-yorkaise a rejetée comme inexistante, le jour même où le couple a été présenté au tribunal.

Après avoir repris mon souffle, la question évidente s’est posée : comment avaient-ils réussi à l’enlever ?

À bord de l’un des neuf hélicoptères qui ont pénétré dans Caracas, la Force Delta a emmené le couple dans le cadre d’une opération baptisée par Washington « Opération Absolute Resolve » (Résolution absolue). Comme le montrent les photos, Trump a assisté à l’opération en direct depuis son domicile de Palm Beach, en Floride, aux côtés d’autres criminels de guerre : le secrétaire d’État Marco Rubio, le secrétaire à la Défense Pete Hegseth, le général Dan Caine, président du Comité des chefs d’état-major, et John Ratcliffe, directeur de la CIA.

Officiellement connue sous le nom de 1st Special Forces Operational Detachment–Delta, cette unité d’élite des forces spéciales de l’armée étasunienne est spécialisée dans la lutte contre le terrorisme, le sauvetage d’otages, l’enlèvement ou l’assassinat d’« ennemis » des États-Unis. L’une de ses spécialités consiste à infiltrer et à préparer le terrain où la « cible » se déplace, en recueillant des informations. Ses membres peuvent le faire pendant des mois, déguisés en vendeurs de rue, propriétaires de magasins ou chauffeurs de taxi. De manière strictement compartimentée, elle reçoit des informations et le soutien de la CIA et d’autres agences de renseignement, nationales ou étrangères. Cette première partie de leurs opérations est essentielle pour les actions militaires qui suivent, qui sont très rapides, précises, chirurgicales, comme ils disent.

Leur armement et leur technologie sont parmi les plus avancés dont disposent les forces armées de ce pays. Toutes leurs opérations sont dirigées et suivies par le président lui-même.

Les membres de Delta qui sont montés dans les neuf hélicoptères ont bénéficié du soutien de plus d’une centaine d’avions et de drones, en plus de tous les navires spécialisés qui se trouvaient au large des côtes vénézuéliennes. La plupart des bombardements ont été sélectifs, mais ils ont touché des bâtiments civils, faisant plusieurs morts, y compris, ironie du sort, des opposants qui avaient demandé l’invasion. Une centaine de Vénézuéliens, civils et militaires, ont été tués par les bombardements.

Tout avait été calculé au centimètre près pour que l’opération soit parfaite et rapide, mais elle a pris près de deux heures, car les envahisseurs se sont heurtés à un mur humain qui leur a résisté, défendant le couple présidentiel. L’effet de surprise n’a pas fonctionné et ils ont donc dû recourir à des tirs de missiles depuis les hélicoptères pour les massacrer jusqu’au dernier, Ils ont dû enjamber les cadavres des membres de ce premier cercle de sécurité, composé de 32 officiers cubains, pour pouvoir kidnapper le couple.

Trump a été le premier à parler des « nombreux Cubains morts » lors de l’opération, ceux qui avaient opposé une "grande résistance". Il l’a dit presque avec admiration. Et si l’on regarde les photos où lui et son groupe regardaient l’opération en direct, on peut voir l’inquiétude sur leurs visages. Les choses ne se passaient pas aussi facilement pour ses « garçons ». L’escorte a blessé plusieurs Delta et endommagé un hélicoptère, selon Trump. Il est très possible qu’il y ait eu des Delta morts, mais le dire publiquement n’est pas bon pour l’image.

En raison de leurs capacités reconnues, des membres des Forces armées révolutionnaires et du ministère de l’Intérieur cubain participaient à cette mission dans le cadre d’un accord entre les gouvernements, depuis l’époque du président Hugo Chávez.

Selon Trump, environ 200 membres du Delta ont été confrontés aux 32 Cubains. Ici il faut être clair : aucun groupe constituant le premier cercle de sécurité d’une personnalité mondiale de haut rang ne possède d’armes de gros calibre. Celles-ci sont entre les mains des autres cordons de sécurité, qui ne sont pas proches de la personne protégée. En d’autres termes, ces 32 Cubains se sont retrouvés dans un combat assez inégal.

Le dimanche 4, le gouvernement révolutionnaire cubain a annoncé leur mort, les qualifiant de « martyrs », « héros de la patrie » et « héros anti-impérialistes », et a décrété deux jours de deuil.

Ils étaient tombés comme Fidel l’avait enseigné : pas un pas en arrière. Et ils ont très certainement affronté les Delta en criant : « Ici, personne ne se rend, putain !

Ce matin-là, Trump et ses faucons bellicistes ont compris à qui ils auraient affaire s’ils tentaient d’envahir l’île rebelle.

Hernando CALVO OSPINA

COMMENTAIRES  

15/01/2026 15:11 par diogène

Non seulement cet acte de terrorisme n’a rien d’héroïque, mais en plus le stratagème pour pénétrer l’espace aérien vénézuélien sans que la défense anti-aérienne n’intervienne d’une manière ou d’une autre semble reposer sur un stratagème perfide, déloyal, lâche, dont Trump devrait avoir honte plutôt que de se pavaner comme un coq.
L’hypothèse est qu’il s’agirait d’une sorte de "cheval de Troie". Si c’est le cas, plus aucune confiance ne peut être accordée à la bande de gangster de la Maison Blanche ni, ce qui est plus grave, à l’état américain lui-même en matière de garantie et de parole donnée.
De quoi s’agirait-il ?
Cette absence de réactivité militaire vénézuélienne dans la première phase de l’opération, à l’approche de cet escadron d’hélicoptères qui ne sont pas des engins furtifs, tiendrait au fait que, justement, les officiers auraient été briffés sur la venue confidentielle d’une délégation d’émissaires américains pour des pourparlers secrets avec Maduro. Une fois dans la place, ce ne sont pas des nonces pontificaux qui sont sortis des hélicoptères mais une bande de clones de Rambo.
La suite est rapportée dans cet article. Rien à ajouter, sauf que dans la deuxième phase, les forces aériennes vénézuéliennes ont été neutralisées par l’aviation américaine postée en embuscade pour assurer le retour de hélicos en lieu sûr (porte-avions ?). D’où les tirs de missiles et les morts civils
En tout cas, merci pour cette publication qui confirme le fait que ces gangsters sont prêts à toutes les turpitudes pour terroriser les populations des territoires qu’ils convoitents, quand ce n’est pas leur propre population.

15/01/2026 18:11 par Auguste Vannier

Nous savons depuis longtemps que les dirigeants des USA se comportent comme des "gangsters", mais nous ne les avions jamais vu agir sans se dissimuler, en temps réel. Le capitalisme produit des individus cupides, violents sans foi ni loi, détruit les sociétés et leur environnement naturel, et les pires d’entre eux arrivent au pouvoir...Pour une approche anthropologique compréhensive, voir les livres de Dany-Robert Dufour, notamment :
- "Baise ton prochain", Actes Sud 2019 ;
- "Sadique Époque", Cherche midi, 2025.
Pour ceux qui préfèrent les vidéos :
https://elucid.media/societe/on-a-confie-le-destin-du-monde-aux-pervers-dany-robert-dufour
https://elucid.media/politique/ce-pays-mafieux-a-mis-le-monde-a-genoux-chantage-manigances-guerres

16/01/2026 01:07 par act

Merci à l’auteur et à LGS pour ce texte et son inspirante conclusion.
Je profite de l’occasion pour souligner aussi la qualité, à nouveau constante, de la sélection des articles, loin des pièges "sociétaux" et chronophages, qui divisent quand l’unité devient la priorité.

Avec tout mon respect pour l’auteur et tout particulièrement pour les héroiques combattants Cubains tombés à Caracas, à l’avant garde de la lutte anti-imperialiste, une remarque toutefois : s’il est un fait qu’ils et elles ne disposent généralement pas d’armes de guerres lourdes classiques, ou type anti-char ou anti-aérien, affirmer que "aucun groupe constituant le premier cercle de sécurité d’une personnalité mondiale de haut rang ne possède d’armes de gros calibre" est mal formulé.
Dans les faits de nombreux groupes de ce types disposent de fusils d’assaut compacts (fac), de pistolets mitrailleurs et de pistolets automatiques de calibres importants (9mm, .45, .40 ou 5.56mm pour les fac). Ceci n’enlève rien à l’héroïsme des Cubains mais l’affirmation, ainsi formulée, pourrait étonner d’autres lecteurs de ce texte pour le reste parfait et nécessaire, pour honorer la mémoire de ces héros exemplaires. Encore merci à l’auteur.

16/01/2026 09:40 par Bernadette Dupy

Bonjour, mon amie santiaguera Esperanza m’a écrit que hier était un grand jour de tristesse à Cuba car les corps des héros ont été rendus à leurs famille, notre coeur est avec eux.
Bernou (Alicia à Cuba)

17/01/2026 21:10 par act

@Diogène pourriez-vous préciser quelle(s ?) est votre source concernant cette hypothèse de"cheval deTroie" ? Quand exactement Trump aurait évoqué cette "ruse" de la fausse délégation (composée de 9 hélicos d’assaut et debarquant à la résidence même de Maduro à 3h du mat ?!!) ?
Pouvez vous indiquer un ou des liens ? Merci.
Elle semble très peu réaliste et le cas échéant montrerait un amateurisme préoccupant (pour rester poli) des Vénezuéliens civils et militaires...

18/01/2026 02:36 par Vania

Attention @Diogène : Il ne faut pas répéter les informations en provenance des laboratoires de désinformations de la maison blanche. Méfiez vous des info des eeuu, n’oublions pas qu’ils contrôlent les médias de masse et que la guerre cognitive est très active . Il faut analyser les informations en provenance des eeuu avec responsabilité, étude et ne pas répandre hâtivement toutes les manchettes. La connaissance des faits vérifiables et véridiques est un élément fondamental de la défense stratégique. Ne nous laissons pas Voler notre capacité de penser de façon responsable et autonome.Actuellement les eeuu veulent paralyser, tétaniser les populations,la guerre des info, des narratives ( guerres médiatique/cognitive) étant un élément important pour désactiver les solidarités et les mobilisations des citoyens de la planète.

18/01/2026 06:21 par Maxime Vivas

L’information n’était pas encore arrivée dans nos médias quand l’auteur de cet article nous a alerté. Il nous a promis un article pour le lendemain (pour le 4 janvier). L’article est arrivé le 15. Entre temps, Hernando Calvo Ospina a fait un travail de journaliste. Nos médias ont "analysé" la situation, ont émis des hypothèses, ont semé du poison made in USA.
Hernando Calvo Ospina est journaliste, voyez-vous ?

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