Cette gauche qui sert de supplétif à l’OTAN

A de rares exceptions près (Jean-Luc Mélenchon, le PRCF), le moins qu’on puisse dire est que la gauche française pratique le déni de réalité sur la Syrie. Depuis 2011, c’est impressionnant. Elle a tout avalé. Avec gourmandise. Un véritable festin de couleuvres ! Elle s’est d’abord fiée à des sources douteuses (OSDH) dont elle a répété en boucle les chiffres invérifiables et les affirmations gratuites. Bonne fille, elle a accrédité la narration ridicule du boucher-de-Damas-qui-massacre-son-peuple. Elle a gobé cul sec le false-flag de l’attaque chimique comme si elle ingurgitait une vulgaire fiole onusienne de M. Powell. Elle est tombée, enfin, dans le panneau d’une propagande humanitaire à deux vitesses qui fait le tri, sans vergogne, entre les bonnes et les mauvaises victimes.

Cet aveuglement stupéfiant, la gauche française le doit d’abord à son indécrottable posture morale. Une grille de lecture manichéenne a anesthésié son esprit critique, elle l’a coupée du monde réel. Voulant absolument identifier des bons (rebelles) et des méchants (Assad), elle s’interdit de comprendre un processus qui se déroule ailleurs que dans le ciel des idées. Quand on désigne les protagonistes d’une situation historique en utilisant des catégories comme le bien et le mal, on donne congé à toute rationalité. « Ni rire, ni pleurer, mais comprendre », disait justement Spinoza. On peut certes avoir des préférences, mais lorsque ces préférences inhibent la pensée critique, ce ne sont plus des préférences, ce sont des inhibitions mentales.

La deuxième raison de cet aveuglement tient à un déficit abyssal d’analyse politique. La gauche française n’a pas voulu voir que le rapport de forces, en Syrie, n’était pas celui qu’elle espérait. Elle a reconstruit le récit des événements à sa guise pour donner corps à son fantasme d’une révolution arabe universelle qui balaierait le « régime de Damas » comme elle avait balayé les autres, en méconnaissant ce qui faisait précisément la singularité de la situation syrienne. Ceux qui se vantent de connaître leurs classiques auraient dû appliquer la formule par laquelle Lénine définissait le marxisme : « l’analyse concrète d’une situation concrète ». Au lieu de se plier à cet exercice d’humilité devant le réel, l’extrême-gauche, notamment, a cru voir ce qu’elle avait envie de voir.

Abusée par sa propre rhétorique, elle misait sur une vague révolutionnaire emportant tout sur son passage, comme en Tunisie et en Egypte. Mauvaise pioche ! Privée de toute base sociale consistante dans le pays, la glorieuse « révolution syrienne » n’était pas au rendez-vous. Véritable farce sanglante, une contre-révolution menée par des desperados accourus de 110 pays a pris sa place. La nature ayant horreur du vide, cette invasion du berceau de la civilisation par des hordes de mercenaires décérébrés a tenu lieu, dans l’imaginaire gauchiste, de révolution prolétarienne. Le NPA ne s’est pas aperçu de l’énormité de cette confusion. Il n’a pas vu que les rassemblements populaires les plus imposants, en 2011, étaient en faveur de Bachar Al-Assad. Il a écarté d’un revers de la main la position du parti communiste syrien qui, tout en critiquant le gouvernement, se range à ses côtés pour défendre la nation syrienne contre ses agresseurs.

Poussant le déni de réalité jusqu’aux frontières de l’absurde, le NPA, au lendemain de la libération d’Alep, se déclare encore solidaire de la « révolution syrienne ». Mais le secrétaire général du parti communiste syrien, Ammar Bagdash, lui avait répondu par anticipation en septembre 2013 : « En Syrie, à la différence de l’Irak et de la Libye, il y a toujours eu une forte alliance nationale. Les communistes travaillent avec le gouvernement depuis 1966, sans interruption. La Syrie n’aurait pas pu résister en comptant seulement sur l’armée. Elle a résisté parce qu’elle a pu compter sur une base populaire. En outre, elle a pu compter sur l’alliance avec l’Iran, la Chine, la Russie. Et si la Syrie reste debout, des trônes vont tomber parce qu’il deviendra clair qu’il existe d’autres voies ».

Désolé pour M. Julien Salingue et ses petits camarades, mais s’il faut analyser la situation syrienne, un communiste syrien qui contribue à la défense de son pays vaudra toujours mieux qu’un gauchiste français qui fantasme sur la révolution en buvant des demis au Quartier Latin. Incapable de comprendre ce qui se passait sur place, l’extrême-gauche française est victime du théâtre d’ombres qu’elle a elle-même dressé. Faute d’entendre ce que lui disaient les marxistes du cru, elle a joué à la révolution par procuration sans voir que cette révolution n’existait que dans ses rêves. Mais il est difficile d’admettre en 2016 qu’on s’est complètement fourvoyé depuis 2011.

Une fois de plus, écoutons Ammar Bagdash : « Ils ont commencé par des manifestations populaires dans les régions rurales de Daraa et d’Idleb. Mais dans les villes, il y eut immédiatement de grandes manifestations populaires de soutien à Assad. Par ailleurs, au début, la police ne tirait pas, ce sont certains éléments parmi les manifestants qui ont commencé les actions violentes. Dans les sept premiers mois, il y eut plus de morts du côté de la police et de l’armée que dans l’autre camp. Quand la méthode des manifestations ne marchait plus, ils sont passés au terrorisme avec des assassinats ciblés de personnes en vue (dirigeants, hauts fonctionnaires, journalistes), attentats et sabotages d’infrastructures civiles. Le gouvernement a réagi en adoptant certaines réformes comme celle sur le multi-partisme et sur la liberté de la presse, réformes que nous avons soutenu. Mais les forces réactionnaires ont rejeté ces réformes. »

Cette insurrection armée conduite par des groupes extrémistes, les communistes syriens l’ont parfaitement analysée, mais la gauche française l’a ignorée. Elle a fait comme si elle n’existait pas, comme si elle était une invention de la propagande baassiste. Comment l’admettre, en effet ? Que les gentils révolutionnaires soient passés à l’action violente dès le printemps 2011 contredisait la narration dominante ! Il fallait, pour les besoins de la cause, préserver le mythe d’une opposition démocratique et non-violente. Le récit des événements fut purgé, en conséquence, de ce qui pouvait en altérer la pureté imaginaire. La violence des allumés du wahhabisme fut masquée par un déluge de propagande. Preuve factuelle d’un terrorisme qui était le vrai visage de cette révolution-bidon, ce déchaînement de haine fut effacé des écrans-radar.

De même, cette « gauche » bien-pensante a hypocritement détourné le regard lorsque les feux de la guerre civile furent attisés par une avalanche de dollars en provenance des pétromonarchies. Pire encore, elle a fermé les yeux sur la perversité de puissances occidentales qui ont misé sur l’aggravation du conflit en encourageant la militarisation de l’opposition, tandis qu’une presse aux ordres prophétisait avec délices la chute imminente du « régime syrien ». Sans vergogne, cette gauche qui se dit progressiste s’est laissé enrôler par les gouvernements d’un Occident à l’impérialisme rapace. Elle a calqué sa lecture partiale du conflit sur l’agenda otanien du « changement de régime » exigé par les néo-cons depuis 2005. Comme l’a écrit Hillary Clinton, Washington voulait renverser Assad pour aider Israël dans son affrontement avec l’Iran ! Mais cette circonstance ne semble pas troubler les pro-Palestiniens du NPA.

L’histoire ne fait pas de cadeaux. Elle retiendra que la gauche française a servi de supplétif à l’OTAN dans cette entreprise avortée de destruction d’un Etat souverain sous le prétexte fallacieux des droits de l’homme. Cette imposture de gauche, bien sûr, n’exonère pas la droite française de ses propres responsabilités, tout aussi écrasantes et criminelles sous Nicolas Sarkozy, dans l’aveuglement volontaire au drame syrien. Mais le moins qu’on puisse dire est qu’il y a une imposture de gauche, sur la Syrie, qui aura fait des dégâts considérables. Courage, M. Mélenchon, vous avez du pain sur la planche !

Bruno GUIGUE

COMMENTAIRES  

31/12/2016 18:15 par Roger

Elle a tout avalé. Avec gourmandise. Un véritable festin de couleuvres ! Elle s’est d’abord fiée à des sources douteuses (OSDH) dont elle a répété en boucle les chiffres invérifiables et les affirmations gratuites. Bonne fille, elle a accrédité la narration ridicule du boucher-de-Damas-qui-massacre-son-peuple. Elle a gobé cul sec le false-flag de l’attaque chimique comme si elle ingurgitait une vulgaire fiole onusienne de M. Powell. Elle est tombée, enfin, dans le panneau d’une propagande humanitaire à deux vitesses qui fait le tri, sans vergogne, entre les bonnes et les mauvaises victimes.

On pourrait reprendre ce raisonnement à l’identique sur bien d’autres questions, comme si une "certaine" élite était sélectionnée et formatée pour se couler dans le système de la pensée unique, avec sincérité et donc en incapacité du moindre recul critique.
C’est sans doute pourquoi notre pays se fait régulièrement "rouler dans la farine", notamment par "nos amis américains"... (Traités, accords commerciaux, Europe, géopolitique, etc...)

31/12/2016 19:29 par Aris-Caen

Très bon papier !

02/01/2017 22:31 par chb

Sur ce thème-là aussi, la faillite de cette gauche fait le lit de la clique lepéniste.
Sinon qui ?
Voter pour Fillon l’atlantiste parce qu’il est - apparemment - plus cool avec Poutine ? Pour Macron parce qu’il est si jeune et si dynamique ? Pour JLM qui ne disait trop rien quand on allait tuer Kadhafi et 150000 Libyens ? Bof.

03/01/2017 00:58 par Dominique

Je me suis fais une petite reflection qui n’est pas sans rapport avec cet article. En guise de couleuvres, la gauche n’a encore rien vu, car empêtrée qu’elle est dans ses kibboutz, elle n’a pas encore compris que nous vivons un changement d’époque.

Je m’explique. Lors de la Guerre des 6 jours, la résistance arabe fut priée de retourner à la niche en 6 jours (ou à peu près). Aujourd’hui, après bientôt 6 ans de guerre, non seulement l’axe Hezbollah-Syrie-Iran - c’est à dire la résistance antisioniste, est toujours là, mais il est même passé à l’offensive en reprenant Alep.

Nous vivons une époque formidable !
Palestine vivra !

04/01/2017 12:28 par D. Vanhove

Excellent papier, comme pratiqmt tous ceux de B. Guigue...

@Dominique : je pense vrmt que les gens dont vous parlez sont complètement déconnectés des réalités du terrain... j’en veux pour preuve un papier que j’ai vu passer de Fr. Beigbeder - que j’exècre sur tte la ligne, mais ce n’est pas le propos - avouant qu’il vivait dans une bulle, entouré de gens de son milieu (c à d, "branchés, friqués, arrogants, en-dehors du quotidien du plus gd nombre, surpayés", etc...)

alors que penser de la caste politique... virevoltant d’un déjeuner à l’autre, emmenés en grosses berlines ou avions spéciaux aux quatre coins du pays et du monde, entourés de "yes-men" serviles, cumulant les mandats, côtoyant l’oligarchie et les puissants dont ils envient la richesse, sous les feux de la rampe à chq instant de leur vie, tant publique que privée psq c’est devenu à la mode, semble-t-il...?! à tel point que nombre d’entre eux s’y croient tellement qu’ils n’hésitent pas à briguer la présidence de la république, pensant qu’ils ont une chance d’y arriver... c’en est à éclater de rire...!

tant que nos "démocraties" autoriseront que la vie politique puisse devenir le lieu professionnel (à vie !) de certains individus, nous n’en sortirons pas... il faut impérativemt que l’engagement politique soit un moment mis au service du pays et de ses citoyens, payés au salaire médian, et qu’ensuite, celle ou celui qui aura presté son mandat retourne à la vie professionnelle qui est le lot de n’importe quel individu... c’est à cette seule condition que l’on peut espérer avoir un jour, des responsables qui seront à même de comprendre les réalités que vivent la plupart d’entre nous...

oui, je sais, en l’état actuel, c’est une utopie... mais, l’heure n’est-elle pas à repenser de fond en comble l’organisation de nos sociétés de plus en plus moribondes... avt leur effondremt probable, annonçant ss doute pire encore...

05/01/2017 13:04 par chb

Cette "gauche" continue d’arguer de principes humanitaires pour entériner notre participation à des guerres sales, très sales, et très impérialistes. Même pas des combats loyaux épargnant les civils (est-ce que cela existe ? pas de notre côté). Comme l’indique B. Guigue dans une autre page à propos de l’aventure éradicatrice de nos alliés saoudiens au Yémen, la soi disant guerre à la terreur offre une précieuse couverture à ce que l’ONU avec un brin de pouvoir qualifierait de crimes contre l’humanité.

pas une guerre contre des combattants, mais une entreprise systématique de démoralisation de la population, de destruction totale, d’arasement des infrastructures du pays.

On avait vu cela en Irak, en Afghanistan, en Libye, mais aussi lors de précédentes interventions de l’OTAN ou des USA, ou encore en Palestine. Cette "gauche" ne le voit pas.

06/01/2017 17:23 par communard

Très bon papier. Juste une précision, le POID, Parti Ouvrier Indépendant Démocratique n’avale pas non plus de couleuvre et milite pour la sortie de l’OTAN

06/01/2017 21:38 par mandrin

Bruno GUIGUE au quai d’Orsay comme ministre des affaires étrangères dans le gouvernement Mélenchon...sa serait bien !

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