Avec la promotion du transhumanisme, les êtres bioniques seraient-ils considérés comme des sujets politiques dotés de droits et d’une capacité de décision au même titre que les travailleurs 100% humains ? Tout le monde pourrait-il avoir accès à des “améliorations” technologiques, dont la qualité varierait en fonction de la classe sociale ?
Quel sera le rôle des syndicats d’ici 20 ans ? Vont-ils disparaître avec l’automatisation de masse et l’IA ? A défaut, quel serait l’impact de leur disparition dans ce contexte ?
Je suis toujours tenté de voir, dans les questions sur notre avenir lointain, les symptômes d’une crise en réalité très actuelle. La réduction massive des classes ouvrières sensu stricto dans les pays impérialistes, à mesure qu’ils externalisent leur production industrielle d’une part, et que le développement technologique bondit d’autre part, donne l’impression qu’elles disparaîtront un jour complètement, réfutant le coeur de la théorie marxiste.
L’évolution ou l’élargissement du concept d’ouvrier dans les pays capitalistes est, parallèlement, un sujet en soi, qui nécessite un travail considérable, et que je laisserai volontairement de côté. C’est cependant dans le cadre de ce travail nécessaire que je reconnais la pertinence de la question posée ici. Sur la forme, je peux tenter au moins deux malheureux anachronismes que je trouve éclairants, dans le prolongement de mon dernier livre (Fuir le progrès ? Le marxisme face aux enjeux scientifiques de notre siècle : climat, biodiversité, genre, IA, transhumanisme. Editions Delga, 2025).
La destruction massive de la concurrence à l’aube de l’ère impérialiste, il y a plus d’un siècle, avait semblablement suscité des spéculations sur la disparition prochaine de la classe bourgeoise autour d’un seul et dernier monopole super-puissant (la théorie de l’ultra-impérialisme de Kautsky par exemple). Lénine avait eu raison à l’époque de contrer ce genre de spéculation, invalidée comme on le sait aujourd’hui par la pratique.
La violente mécanisation de l’industrie démarrée un siècle plus tôt avait aussi fait croire à certains ouvriers que les machines les remplaceraient tôt ou tard (mouvements luddites contre les machines). Là encore il n’en a rien été. Marx avait raison d’insister sur le fait que cette mécanisation provoquerait surtout une accélération de l’exploitation et de l’aliénation des hommes dans leur travail, les réductions du temps de travail (supposées évidentes avec la mécanisation) n’ayant été arrachées qu’au prix de luttes extrêmement dures. On pourra remarquer que les théories du “grand remplacement” (par les machines, les immigrés, ou bientôt peut-être les robots androïdes) se multiplient toujours en temps de crise généralisée, économique mais aussi politique et morale : à l’époque de la première révolution industrielle comme à l’heure de la révolution technologique aujourd’hui.
Chose nouvelle : l’aliénation massive des travailleurs intellectuels par l’IA ressemble à celle des travailleurs manuels à l’époque des premières usines par les machines-outils, et élargit donc encore la portée de ce type d’angoisse, et la convergence objective d’intérêt de tous les travailleurs contre le patronat.
Sous son angle syndical, la question est donc ici très bien posée. Chaque fois que la bourgeoisie veut augmenter son taux de profit en misant sur une main d’oeuvre meilleure marché ou plus vulnérable (travailleurs dans les colonies, travailleurs immigrés sans papiers, femmes, etc.), les fascistes transforment des prétendus “rivaux” en ennemis ou en “concurrents”, pendant que les communistes travaillent à intégrer la lutte de ces travailleurs à toutes les autres, forcément convergentes (libération des peuples colonisés, régularisation des travailleurs sans papiers, droits des femmes, etc.). Ne pourrait-on pas prophétiser effectivement, dans le même ordre d’idées, que des robots travailleurs s’intègrent à la lutte de classe, s’ils ressemblent à ce point aux humains ?
Je suis tenté de répondre catégoriquement : Non.
Ici, mon approche “biologisante” va prévaloir, car il s’agit d’examiner ce qu’est le vivant (ou ce qui reste de vivant dans la production industrielle), à l’aune des nouvelles révolutions technologiques, sans limites apparentes, autour de “l’intelligence artificielle” et des nanotechnologies.
Quand Marx et Engels distinguaient le travail vivant du travail mort, c’était pour limiter le développement du travail mort des machines à sa seule usure, quelle que soit la complexité de la tâche effectuée. C’est clairement le rêve de la bourgeoisie que de rendre “vivant” ce travail mort, ou mieux, de “tuer” le travail vivant, pour résoudre la baisse tendancielle du taux de profit (enchaînée à l’obligation d’embaucher des travailleurs-consommateurs, seuls générateurs de plus-value). Mais c’est un rêve inaccessible ; voici pourquoi.
Premièrement, l’être humain, pour un biologiste, n’est plus, comme on le pensait à l’époque de Descartes, une “machine” merveilleuse. C’est avant tout une histoire mêlée d’inné et d’acquis. Des parents biologiques, une histoire familiale, une enfance, une expérience complexe (bien plus complexe d’ailleurs qu’une simple accumulation de souvenirs), une assimilation limitée mais bien réelle de traits acquis dans les générations antérieures, une filtration, une transformation de traits acquis durant la vie, une coopération interindividuelle, une intelligence collective, compliquant encore cette évolution pour chacun. Les humains sont une masse d’histoires individuelles interconnectées, de mouvements propres et de mouvements collectifs, d’interactions entre l’acquis de court et de long terme et l’inné (de terme encore plus long). Bref, un humain ne se fabrique pas. Il n’est pas une chose, un “produit fini” qui s’use (valeur d’usage), mais un auto-mouvement qui se déploie, se maintient, évolue. Il s’use bien sûr, mais certainement pas à la manière des machines : l’homéostasie conserve le corps jusqu’à un certain point, et la reproduction renouvelle les morts. L’humain est sa propre histoire, il ne peut être le produit, anhistorique et définitif, d’une volonté extérieure. C’est le post-modernisme contemporain qui en fait un Golem, contre tout ce que découvre la biologie de pointe.
Deuxièmement, on appliquera cette approche au cerveau lui-même (puisque tous les autres organes peuvent être à terme, jusqu’à un certain point, remplacés par des machines -avec maintenance). L’observation fine du cerveau montre un réseau complexe d’inter-connections synaptiques. Or, seule une approche mécaniciste, fixiste (matérialisme vulgaire disent les marxistes, car non-dialectique) nous ferait croire qu’on peut “reconstruire” cette structure de façon de plus en plus parfaite pour obtenir une réplique fonctionnelle du cerveau. Car ce n’est pas la structure du réseau elle-même qui fait le cerveau, c’est le mouvement plus complexe encore de cette structure, son évolution dans le temps. Le scan, l’instantané, aussi parfait d’un humain... est tout sauf humain.
L’intelligence artificielle, de ce point de vue, est mal nommée : Il s’agit bien de traitement d’informations (déjà existantes) et non d’une intelligence créatrice, innovante en tant que telle. L’intelligence humaine, au niveau individuel comme au niveau collectif (souvent oublié), peut être distinguée de sa dimension strictement calculatoire, et procède autant de ses succès empiriques que de ses erreurs, et même de la persistance volontaire, parfois utile, de ses erreurs (contradictions destinées à être dépassées d’une manière ou d’une autre). N’est-ce pas une certaine “mauvaise foi” de l’individu, en histoire des sciences, qui prépare les grandes découvertes contre la communauté des garants du paradigme en cours ? N’est-ce pas aux expériences de pensée à la limite de l’absurde, aux idées littéralement contre-intuitives, à l’interprétation de l’inattendu, qu’on doit les grandes révolutions de la recherche scientifique, summum de l’intelligence humaine ? N’est-ce pas cette quintessence de l’intelligence humaine qui devrait mobiliser tous les humains, une fois toutes les activités pratiques, calculatoires, informationnelles, devenues entièrement numériques ?
Au bout de cette idée, on pourrait presque dire que la définition du travail vivant d’une part, de l’intelligence d’autre part, est, contre tout ce que présuppose tout procès industriel, “ce qui ne peut être standardisé”.
C’est une différence de type thermodynamique qui distingue la manière de s’user d’un travail vivant et d’un travail mort. Le travail vivant se régénère quotidiennement, en se modifiant d’ailleurs, puis se reproduit de génération en génération (toujours sur la consommation des marchandises produites elles-mêmes), contrairement au travail mort qui se “dissipe” passivement jusqu’à la panne (entropie). L’humain s’auto-régénère donc en consommant les fruits de sa propre production (même via des machines), quand la machine s’use, se “répare” (jusqu’à un certain point et par un travail extérieur au système). Il ne s’agit d’ailleurs pas d’une définition fixiste ou cyclique du vivant, puisqu’il faut paradoxalement évoluer pour que l’auto-régénération dans un monde changeant soit un minimum efficace.
On comprendra que cette dimension d’auto-régénération suppose une dose de “pour-soi” suffisante à alimenter une conscience d’intérêts collectifs, donc une lutte de classe, syndicale et politique.
Si on n’écarte pas par principe l’idée de produire un jour de telles entités auto-régénératrices, ces dernières seraient encore par définition, et quelque soit leur apparence, pleinement vivantes. Avec une condition difficile à imaginer toutefois : il ne pourrait s’agir d’une production ex nihilo, mais d’une “reproduction”, supposant non pas du numérique mais plutôt de la biotechnologie et... beaucoup de temps.
A chaque niveau de description du vivant, des molécules auto-réplicatives (ADN, etc.) aux formes les plus raffinées du tissu nerveux, en passant par l’homéostasie et, ici, le “travailleur collectif” humain, on retrouve cette néguentropie, qui s’oppose comme contre-mouvement permanent, à l’entropie, l’usure, de l’inorganique (qu’il soit minéral, mécanique, ou numérique).
C’est en ce sens que la régénération du travail humain n’est pas comparable au plein qu’on fait dans une voiture, ou au graissage des rouages d’une machine-outil. Il se fonde sur ce qu’il produit collectivement, quelle que soit l’épaisseur de l’outillage, du travail mort, qui l’en sépare. Et c’est sur cette seule base, quoique de plus en plus complexe, de plus en plus raffinée, de moins en moins facile à mettre à jour, que le capital extrait sa plus-value.
Un fois montré scientifiquement, par un travail sérieux et collectif (et non par ce modeste texte individuel), le mur infranchissable qui subsistera entre le travail vivant -même simple- et le travail mort -même infiniment complexe-, reste à mettre en avant (c’est plus simple) à quel point Das Kapital est contre toute attente plus pertinent encore, plus évident encore aujourd’hui qu’hier !
