La problématique shitholienne
Les élites académiques, politiques et économiques haïtiennes sont si stratégiquement indigentes et culturellement insignifiantes qu’elles ont façonné l’imaginaire collectif de la population, en lui laissant croire qu’il n’y a de réussite que la migration vers d’autres ailleurs et la réussite dans les rêves blancs d’ailleurs. Verrouillé depuis plus de deux siècles à regarder l’avenir dans ce prisme enfumé, et dépourvu d’avant gardes intelligentes, courageuses, patriotiques, vigilantes, éthiques et bienveillantes, le collectif haïtien s’est mis à vivre dans le culte du sauve qui peut hors d’Haïti, quel qu’en soit le prix.
Ainsi toutes les générations d’après 1986 en sont venues à croire, avec raison, qu’Haïti est un lieu à fuir et qu’il vaut mieux aller vendre sa force de travail ailleurs et laisser mourir ce pays. Mais c’est là tout le paradoxe ! Car en fuyant le pays, ils renoncent à honorer le don de la dignité et de la liberté qu’ils ont reçu de ceux qui se sont sacrifiés par leur héroïsme, pour leur laisser l’héritage de l’indépendance. Cette déshérence n’a fait qu’hypothéquer la souveraineté nationale. En outre, si l’on croit l’historienne Aurélia Michel, le « travail pour autrui » est une survivance de l’esclavagisme dans nos économies.
En effet, selon elle, ce travail moderne est en fait le travail esclave, puisque l’esclavage consistait justement à la désocialisation des individus, extraits de leur société d’origine dans lesquels ils ont des liens, des devoirs, des engagements de citoyenneté, ils étaient forcés à produire pour autrui. Tout par et pour la Métropole. Mais aujourd’hui, ce travail libre qu’exécute le migrant est encore destiné à l’enrichissement d’une autre société que la sienne. La différence est qu’au temps de l’esclavage c’était un travail forcé au profit de la métropole avec des déportations vers les colonies, mais aujourd’hui c’est un travail libre au profit des autres par migration volontaire vers les mégalopoles. L’esclavage n’a fait que changer de forme, mais au vrai il perdure.
Comment en douter, quand nos compatriotes, qui se sont laissés appâtés par le visa Biden et le TPS, se retrouvent en 2026, avec un bracelet électronique au pied, dans la même condition d’asservissement dans laquelle se trouvaient, avant l’indépendance, avec des fers aux pieds, les lointains ancêtres dont ils prolongent la lignée anthropologique ?
Sinon qu’ils ont la consolation d’une indépendance à célébrer le premier janvier de chaque année et l’imposture d’une culture à magnifier par l’anoblissement littéraire et académique de quelques-uns des plus flexibles d’entre eux. Ce qui me permet d’alimenter mon dissensus contre l’insignifiance culturelle haïtienne, si performante par les prix qu’elle reçoit dans les rêves blancs d’ailleurs, en demandant insolemment : En quoi les prix littéraires des Dany Laferriere, Emmelie Prophète, Lyonel Trouillot, Yanick Lahens, et autres poètes et talents littéraires sacrés et consacrés d’Haïti ont permis de faire évoluer dignement le réel anthropologique de ceux qui continuent de vivre dans les mêmes conditions déshumanisantes avant l’indépendance ?
Un ami à qui j’ai posé cette question ce matin m’a répondu, avec son éternel enthousiasme, que ces petites récompenses individuelles nous donnent l’illusion d’avoir un peu d’éclaircie dans l’obscurité du shithole.
Et c’est là justement le nœud du problème : A quoi sert à un collectif d’avoir une lampe culturelle qui brille dans une main, si elle ne peut empêcher à l’autre main qui gouverne la stratégie collective de glisser vers les abysses obscurs de la shitholisation ?
Et oui, la pensée critique et systémique nous interdit de célébrer les succès individuels qui ne permettent pas au collectif de se resituer sur l’axe de son humanité et de restituer sa fierté de peuple dignement. Aujourd’hui, au vu de ce que nos compatriotes subissent à Saint Domingue, aux États-Unis, aux Bahamas et dans d’autres ailleurs moins médiatisés, quel Haïtien peut se sentir fier ?
Je termine en paraphrasant Giorgio Agamben (Quand la maison brûle , 2021) : Un peuple qui se réduit à survivre, en deça de toute quête de cohésion sociale, rien que pour satisfaire ses fonctions végétatives (manger, boire, s’encanailler, se reproduire) en célébrant, par moments, quelques petits succès individuels des siens, alors que son pays glisse et s’embourbe, tête baissée et bouche ouverte, dans la merde, n’est plus un peuple, mais un amas de fossiles anthropologiques.
