TPS ou le glissement d’Haïti vers la résurgence du Code Noir.

L’Administration américaine, sous la seconde présidence de Trump, a été autorisée, par la Cour Suprême des États-Unis à mettre fin au Temporary Protected Status (TPS) qui avait été accordé à environ 350 000 Haïtiens par l'ancien président Joe Biden. Évidemment c'est une plongée dans un cauchemar plus terrifiant pour ces concitoyens qui avaient cru fuir le réel cauchemardé du shithole. Mais au-delà, il convient de questionner la responsabilité des élites haïtiennes dans le fait que tout un peuple, dans sa majorité écrasante, est arrivé à croire et à vivre rien que pour fuir son pays et se propulser vers les rêves blancs d'ailleurs. Quoi d'étonnant alors si, avec de telles élites, après 220 ans d'indépendance, Haïti soit ce shithole élu, destiné à expérimenter toutes les indigences : indigences électorales, en cours de téléchargement et indigences automatisées pour l'auto extermination !

La problématique shitholienne

Les élites académiques, politiques et économiques haïtiennes sont si stratégiquement indigentes et culturellement insignifiantes qu’elles ont façonné l’imaginaire collectif de la population, en lui laissant croire qu’il n’y a de réussite que la migration vers d’autres ailleurs et la réussite dans les rêves blancs d’ailleurs. Verrouillé depuis plus de deux siècles à regarder l’avenir dans ce prisme enfumé, et dépourvu d’avant gardes intelligentes, courageuses, patriotiques, vigilantes, éthiques et bienveillantes, le collectif haïtien s’est mis à vivre dans le culte du sauve qui peut hors d’Haïti, quel qu’en soit le prix.

Ainsi toutes les générations d’après 1986 en sont venues à croire, avec raison, qu’Haïti est un lieu à fuir et qu’il vaut mieux aller vendre sa force de travail ailleurs et laisser mourir ce pays. Mais c’est là tout le paradoxe ! Car en fuyant le pays, ils renoncent à honorer le don de la dignité et de la liberté qu’ils ont reçu de ceux qui se sont sacrifiés par leur héroïsme, pour leur laisser l’héritage de l’indépendance. Cette déshérence n’a fait qu’hypothéquer la souveraineté nationale. En outre, si l’on croit l’historienne Aurélia Michel, le « travail pour autrui » est une survivance de l’esclavagisme dans nos économies.

En effet, selon elle, ce travail moderne est en fait le travail esclave, puisque l’esclavage consistait justement à la désocialisation des individus, extraits de leur société d’origine dans lesquels ils ont des liens, des devoirs, des engagements de citoyenneté, ils étaient forcés à produire pour autrui. Tout par et pour la Métropole. Mais aujourd’hui, ce travail libre qu’exécute le migrant est encore destiné à l’enrichissement d’une autre société que la sienne. La différence est qu’au temps de l’esclavage c’était un travail forcé au profit de la métropole avec des déportations vers les colonies, mais aujourd’hui c’est un travail libre au profit des autres par migration volontaire vers les mégalopoles. L’esclavage n’a fait que changer de forme, mais au vrai il perdure.

Comment en douter, quand nos compatriotes, qui se sont laissés appâtés par le visa Biden et le TPS, se retrouvent en 2026, avec un bracelet électronique au pied, dans la même condition d’asservissement dans laquelle se trouvaient, avant l’indépendance, avec des fers aux pieds, les lointains ancêtres dont ils prolongent la lignée anthropologique ?

Sinon qu’ils ont la consolation d’une indépendance à célébrer le premier janvier de chaque année et l’imposture d’une culture à magnifier par l’anoblissement littéraire et académique de quelques-uns des plus flexibles d’entre eux. Ce qui me permet d’alimenter mon dissensus contre l’insignifiance culturelle haïtienne, si performante par les prix qu’elle reçoit dans les rêves blancs d’ailleurs, en demandant insolemment : En quoi les prix littéraires des Dany Laferriere, Emmelie Prophète, Lyonel Trouillot, Yanick Lahens, et autres poètes et talents littéraires sacrés et consacrés d’Haïti ont permis de faire évoluer dignement le réel anthropologique de ceux qui continuent de vivre dans les mêmes conditions déshumanisantes avant l’indépendance ?

Un ami à qui j’ai posé cette question ce matin m’a répondu, avec son éternel enthousiasme, que ces petites récompenses individuelles nous donnent l’illusion d’avoir un peu d’éclaircie dans l’obscurité du shithole.
Et c’est là justement le nœud du problème : A quoi sert à un collectif d’avoir une lampe culturelle qui brille dans une main, si elle ne peut empêcher à l’autre main qui gouverne la stratégie collective de glisser vers les abysses obscurs de la shitholisation ?

Et oui, la pensée critique et systémique nous interdit de célébrer les succès individuels qui ne permettent pas au collectif de se resituer sur l’axe de son humanité et de restituer sa fierté de peuple dignement. Aujourd’hui, au vu de ce que nos compatriotes subissent à Saint Domingue, aux États-Unis, aux Bahamas et dans d’autres ailleurs moins médiatisés, quel Haïtien peut se sentir fier ?

Je termine en paraphrasant Giorgio Agamben (Quand la maison brûle , 2021) : Un peuple qui se réduit à survivre, en deça de toute quête de cohésion sociale, rien que pour satisfaire ses fonctions végétatives (manger, boire, s’encanailler, se reproduire) en célébrant, par moments, quelques petits succès individuels des siens, alors que son pays glisse et s’embourbe, tête baissée et bouche ouverte, dans la merde, n’est plus un peuple, mais un amas de fossiles anthropologiques.

COMMENTAIRES  

24/08/2026 11:58 par sylvain

Au lendemain de sa victoire, la nouvelle elite haitienne retablissait le travail force et tentait de creer une nouvelle noblesse. La plupart des haitiens fuyaient cette realite en gagnant les collines. Un marronage, mais entre noirs.

Rien d’etonnant, il s’est passe la meme chose partout au moment de mettre en place la nouvelle realite moderne. En europe on detruit les communs, on coupe tout acces aux ressources naturelles, on interdit le vagabondages... bref un pouvoir terrible se met en place et structure la societe selon les exigences de la modernite. Le pouvoir en haiti n’etait pas si terrible, il a laisse deserter. Pas sur qu’il faille s’en blamer

06/09/2026 17:45 par Erno Renoncourt

Merci @ Sylvain pour ce commentaire. Il ne fait aucun doute que la réalité du monde converge vers une même déshumanisation des peuples, et c’est le contexte local de leur écosystème social qui fait la différence et détermine les possibilités de résistance de chaque peuple à cette indigence. Mais hélas dans le contexte local haïtien, il y a une certaine invariance qui a fini par éroder toute capacité de résistance collective. D’où le glissement du territoire haïtien et de la population qui y vit vers son passé déshumanisé, car il n’y a aucune cohésion entre le territoire, la population et les groupes dominants qui forment le leadership.

Haïti est un lieu où l’entropie sociale croit à un rythme si vertigineux, qu’elle entraine tout l’écosystème local dans un tourbillon d’instabilité politique et de turbulences sociales qui désactive le sens commun et désoriente la conscience collective. Le collectif survit en acceptant des échanges dégradants avec l’écosystème. L’effort dépensé pour la survie est une perte d’énergie qui ne fait qu’augmenter l’entropie. D’où une culture de performance paradoxale qui pousse chacun à rompre les liens avec le territoire pour s’envoler vers des rêves blancs d’ailleurs, augmentant ainsi l’enfumage qui transforme le pays en cauchemars noirs. La performance défaillante est le moteur de la réussite haïtienne et celle-ci se caractérise dans cette métaphore qui fait un clin d’oeil à Fanon : Rêves blancs, cauchemars noirs.

Les lieux humains entropiquement performants ne sont-ils pas d’un point de vue systémique des lieux qui ont perdu la capacité de coordonner les réponses intelligentes aux problèmes qui menacent leur évolution ? Or, parce que la vie est une machine entropique (Angelino Lima, L’Humain et la Machine : Entropie, Intelligence et ce qui nous sépare encore), la nature a doté les hommes de capacités cognitives aptent à leur permettre de trouver , par leur intelligence et leur culture ( Edgar Morin, Le paradigme perdu), les brèches pour trouver des lignes de fuite pour faire baisser l’entropie. C’est ce potentiel apprenant qu’Haïti a perdu en acceptant de survivre dans une agonie autodéshumanisante (groupes dominés) ou de réussir par des postures d’irresponsabilité et d’indignité (groupes dominants). Ce qui achève d’éroder les liens de la cohésion sociale et de maintenir l’évolution de la société sur le cycle d’une régression invariante, induisant une dégradation permanente de l’énergie et une perte totale d’intelligence collective.

Par-delà les grandes théories, il est aussi possible d’expliquer le réel des sociétés humaines à partir d’une approche contextuelle et systémique. C’est cet effort que j’essaie de faire pour faire surgir des variables anthropoculturelles capables de s’instituer comme des leviers de responsabilité pour de nouvelles interactions avec le territoire, la société, les institutions et le collectif. En tout cas aujourd’hui, s’il fallait modéliser les interactions des Haïtiens avec leur pays, le dessein ci-dessous peut être un motif éloquent de cette entropie performante qu’est Haïti.

A bientôt.

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