« Les hommes politiques du monde entier discutent de la guerre avec le même langage insipide et bourré de clichés. »

Syrie : un bombardement de clichés !

Peut-être enverrons-nous des missiles... Mais le bombardement de clichés est lui, bien réel - d’assez mauvaise qualité pour ne faire de mal à personne, sauf à ceux qui les envoient. Vraiment, qui donc prépare d’aussi mauvais scripts pour Kerry ? Il était question « d’isolationnisme dans un fauteuil » . Pourquoi un fauteuil ? Et qui donc était la cible de cette étrange référence à l’isolationnisme américain post-première guerre mondiale ?

Kerry essayait-il de présenter Obama comme un Roosevelt après le « jour d’infamie » de 1941 ( là, un véritable non-cliché de ce vieux Franklin D) ? Puis - rappelé par le chef de la majorité Eric Cantor - nous avons eu notre vieil ami « l’État qui sponsor le terrorisme » de l’époque de Saddam. Pas étonnant qu’un ministre britannique ait confondu Assad avec le dictateur irakien assassiné. Et il suffit d’écouter ce qui vient de Kerry : « Ce n’est pas le moment d’être spectateurs d’un massacre. Ni notre pays ni notre conscience ne peuvent se permettre le coût de silence. » Ouais, quel figure de style, les gars : spectateurs+massacre, le pays+conscience+coût.

Devant des manifestants, le secrétaire d’État américain John Kerry s’adresse au Comité des affaires étrangères de la Chambre à propos de la Syrie

Et puis une fois de plus - comment pouvez-vous ne pas être lassé de cette soupe ? - Kerry a estimé qu’il pouvait comparer Assad à Hitler. C’est absurde. Plus de cent mille Syriens peuvent être morts dans cette guerre terrible, mais Hitler déclencha une guerre qui a tué 70 millions de personnes. Peu-être Kerry pense-t-il que Hitler est encore en vie ? L’ ancien Premier ministre israélien Menahem Begin avait fantasmé dans une lettre envoyée à Ronnie Reagan, que quand il était en train d’envahir le Liban, en 1982, il avançait en fait sur Berlin (et Arafat était bien sûr l’homme dans le bunker). Et il n’y a pas longtemps le désormais Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu nous avait déclaré que le président de l’’Iran (Mahmoud Ahmadinejad à l’époque) était « pire que Hitler ». Donc, nous allons encore une fois devoir le rappeler à tout le monde : Hitler est mort !

Et notez bien cela. Obama ne demande pas à l’Amérique d’entrer en guerre, mais de « dégrader et dissuader » la capacité d’Assad à utiliser des armes chimiques. Nous sommes allés « dégrader » dans la guerre du Golfe en 1991, puis nous l’avons à nouveau fait lorsque l’OTAN a bombardé les copains de Milosevic en Serbie (des objectifs, vous vous en souvenez peut-être, qui comprenaient une station de télévision, un train express et un hôpital). Et : « les coûts de l’inaction sont plus grands et plus graves encore » - celui-ci venant du président démocrate de la commission du Sénat, Robert Menendez. Mais est-ce que tout cela est bien sincère ? Quand Saddam a utilisé des gaz contre les Kurdes de Halabja, les États-Unis ne voyaient pas cela comme une « grave coût » pour leur nation. En effet, il a fallu attendre des années avant d’entendre une condamnation, parce que Saddam était notre bon copain à l’époque.

Mais cela ne s’arrête pas là... Nancy Pelosi parle de cette « ligne rouge » à nouveau et, bien sûr, que « toutes les options sont sur la table » - je n’ai aucune idée de qui a inventé cette vieille ânerie - mais les potentats du Moyen-Orient ne sont pas en reste. Nous avons eu Assad lui-même qui a mis en garde pour la énième fois que la « poudrière » de la région pouvait exploser, que « le chaos et l’extrémisme » pouvaient se propager. La condamnation de « l’extrémisme » est bien dans l’air du temps et devrait certainement permettre à Assad d’obtenir la citoyenneté américaine.

Puis, brusquement, apparaît - à Beyrouth - le président de la commission parlementaire iranienne pour la sécurité nationale, Alaeddin Boroujerdi, annonçant qu’une attaque américaine pourrait « embraser toute la région ». Ce qui, comme je l’ ai déjà dit, laisserait la partie belle pour le gouvernement syrien pour lancer des attaques avec des armes chimiques. Mais jusqu’à présent, nous avons dû compter sur ces fameux « agents de renseignement » pour les détails, les mêmes escrocs et abrutis qui nous parlaient des armes de destruction massive en Irak, tout en étant incapables de relever les indices qui leur crevaient les yeux dans des rapports sur leurs bureaux faisant état de19 ressortissants arabes qui prévoyaient d’envoyer des avions sur des buildings, il y a 12 ans.

Et pendant ce temps, planant au-dessus de l’horizon, il y a ce missile mystérieux qu’Israël a tiré sur la Méditerranée mardi dans un « exercice conjoint » avec les États-Unis. Ce sont les Russes qui ont révélé l’affaire, bien sûr. Mais pourquoi ce missile est-il tiré maintenant, à ce moment précis, alors que le régime syrien prévoit de recevoir des missiles de croisière lancés à travers les airs ? Il a été tiré pour évaluer les défenses antimissiles d’Israël, selon le Pentagone. Mais une défense contre qui ? Le Hezbollah ? Le Hamas ? La Syrie ? L’Iran ? Eh bien, cela prouve une chose : si Obama décide de foncer, nous aurons heureusement les Russes pour nous informer en direct. Mais s’il vous plaît, pas de clichés !

Robert Fisk

Robert Fisk est le correspondant du journal The Independent pour le Moyen Orient. Il a écrit de nombreux livres sur cette région dont : La grande guerre pour la civilisation : L’Occident à la conquête du Moyen-Orient.

Source : http://www.independent.co.uk/voices/comment/this-bombardment-of-syria-with-clichs-shows-no-sign-of-stopping-8798719.html

Traduction : Info-Palestine.eu - al-Mukhtar http://www.info-palestine.net/spip.php?article13944

 http://www.info-palestine.net/spip.php?article13944

COMMENTAIRES  

10/09/2013 17:37 par chb

Un autre article du même excellent Fisk : http://www.independent.co.uk/voices/commentators/vladimir-putin-will-happily-let-obama-sweat-it-out-alone-in-syria-8800974.html précise les conditions dans lesquelles Poutine allait siffler la fin de la mi temps.
Bonne traduction chez bellaciao (z’ont quasi viré leur cuti, ceux-là aussi !) http://bellaciao.org/fr/spip.php?article136960
Pendant que j’y suis : http://www.lavie.fr/medias/webreportages/3-minutes-pour-comprendre-les-enjeux-energetiques-de-la-guerre-en-syrie-05-09-2013-43762_455.php résume les enjeux énergétiques de la destruction de l’état syrien et de la "punition" promise à al Assad : si Kadhafi est mort parce qu’il voulait réserver à l’Afrique des richesses que guignaient les compagnies pétrolières, le "dictateur" de la Syrie a de son côté le grand tort d’être assis au milieu du hub gazier !
Ce document était sûrement prêt depuis un bail : les infos n’y sont pas neuves. Il attendait juste le bon créneau pour sortir sur le site de LaVie (catholique). Et voilà que deviennent publiques des raisons de liquider Al Assad que notre pseudo-moralisateur et criminel gouvernement n’a jamais mentionnées, préférant pleurer ses larmes de crocodile sur la "démocratie" à sauver, et sur les petits enfants victimes du boucher... tout en aidant al Qaïda.
Gaz dangereux là-bas ? pas celui qu’on croit. Enfumage ici ? jusqu’à ce que le pape jeûne pour la paix et pour les chrétiens menacés, jusqu’à ce que le Poutine siffle la mi-temps.
Ouf : quelques semaines de répit avant la troisième GM.

11/09/2013 12:21 par AG

Article très pertinent de notre ami Robert Fisk, comme souvent, par contre pour ce qu’il s’agit de traduction...

On parle en effet beaucoup de gaz neurotoxiques et d’armes de destruction massive ces derniers temps mais les donneurs de leçon ne se privent pas d’utiliser quotidiennement, à longueur de journées et à longueur d’années une terrible arme de destruction massive hautement neurotoxique contre leurs propres populations, à savoir, tout le monde l’aura compris, la propagande qui vide l’esprit des masses et en fait des pantins serviles.

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