Beaucoup de journalistes français ne décrivent que « l’aspect sombre d’un grand pays »

Pour comprendre la Chine, commencez par le Nouvel An chinois

"Il faut comprendre la Chine" est un livre écrit par l’écrivain helvétique William Martin et publié par la Librairie Académique Perrin en 1935. À l’époque, c’était visiblement un livre à succès puisque la version que j’ai chez moi en est la troisième édition.

Ce livre est très important pour les gens qui s’intéressent aux relations entre la Chine et l’Occident. Dans sa préface, l’auteur décrit ce qu’il a ressenti en écrivant l’ouvrage mais aussi les clichés de l’époque sur la Chine et ils sont encore d’une incroyable actualité.
La Chine exsangue, appauvrie et assaillie des années 30 et l’actuelle deuxième puissance économique mondiale en pleine renaissance semblent pourtant ne rien avoir en commun. Mais, comme le décrivait Martin en 1935, beaucoup d’Européens sont restés sur leurs clichés et idées toute faites de la Chine.

Martin a écrit un passage intéressant sur ce problème : « Il y a quelques années, j’ai lu un livre très en vogue en France, mais les péripéties chinoises de l’auteur ne semblaient pas très heureuses. Quand il ne rencontrait pas des bandits, c’était des vendeurs d’opium et quand ce n’était pas des vendeurs d’opium c’était des prostituées. Il ne s’est pas rendu compte qu’il ne décrivait pas la Chine, mais seulement les bas-fonds d’un grand pays. Tout comme les Français se plaignent que les auteurs étrangers quand ils viennent à Paris n’y décrivent que des voyous. »

Ce passage pourrait s’appliquer parfaitement aux auteurs français qui écrivent sur la Chine aujourd’hui. Pour beaucoup de journalistes français, la Chine actuelle n’est-elle pas finalement limitée à la description de « l’aspect sombre d’un grand pays » ?

Il faut reconnaître que le monde actuel est plus « idéologisé » qu’à l’époque de Martin et décrire objectivement une civilisation différente de celle occidentale, un système politique différent est pratiquement inconcevable aujourd’hui. Cela est peut-être dû à l’existence d’une ligne rouge invisible du « politiquement correct » dans l’opinion publique occidentale. Bien sûr, des journalistes honnêtes comme William Martin existent encore. Tout n’est pas perdu.

Pour ma part, journaliste chinois vivant en Chine, décrire mon pays aux Français et aux Européens reste une tâche difficile.

Pourtant, j’ai un avantage : avant de rentrer en Chine il y a deux ans, j’ai passé plus de 20 ans en France. J’y ai travaillé, j’y ai aussi vécu une partie de ma vie. J’ai donc l’avantage sur mes compatriotes de savoir pourquoi les Occidentaux ne comprennent pas la Chine. Et la raison principale est celle-ci : entre les pays occidentaux et la Chine, la différence la plus radicale est que la Chine n’est pas un pays monothéiste.

D’où le thème de cet article : le Nouvel An chinois.

Pour comprendre l’Europe, il n’est pas forcément nécessaire de commencer par Noël. Mais pour comprendre ce pays non-monothéiste qu’est la Chine, il faut partir du Nouvel An chinois ou fête du Printemps, c’est peut-être même la seule manière de bien saisir le monde spirituel chinois.

Cette fête est une fête de la famille, de l’union familiale. Des millions de Chinois rentrent dans leur famille pour les vacances. Ce « chassé-croisé » est un phénomène de migration unique au monde. Je ne fais pas l’exception. Cette année, ma famille et moi-même sommes rentrés à Shanghai pour passer le Nouvel An avec ma belle-mère. 1 300 kilomètres de trajet, 4 heures 48 minutes, 533 yuans pour un billet de TGV, c’est à la portée de la majorité des Chinois.

Les traditions du Nouvel An sont nombreuses : offrandes aux ancêtres, nettoyage, les pétards, la soirée du réveillon. Mais le plus important pour les Chinois, c’est de rentrer dans sa région natale et de passer le Nouvel An en famille.

En Chine, si les enfants ne vivent pas avec leurs parents, ils ont quand même le devoir de passer voir leurs parents régulièrement. La pensée traditionnelle de la piété filiale est une particularité orientale et en Chine, c’est même devenu une loi. Dans la Loi sur la protection des droits et intérêts des personnes âgées, « l’accompagnement sentimental » a même été inscrit dans le texte. Le Nouvel An chinois est donc l’occasion pour beaucoup de Chinois d’aller rendre visite à leurs vieux.

De façon simplifiée, le réveillon chinois se résume à une réunion de famille autour d’un banquet pantagruélique qui dure jusqu’à minuit. Après le passage à la nouvelle année, tout le monde sort faire péter des pétards pour faire partir « la vieille année ».

Depuis une trentaine d’années, les Chinois ont aussi pris l’habitude de regarder le grand gala télévisé du Nouvel An. Un show télévisé qui dure près de 5 heures et mêle danses et chants sur la CCTV. Cette émission est d’ailleurs entrée dans le Guinness des Records en 2012 en tant qu’émission la plus regardée au monde avec plus de 498 millions d’audience.

La fête du Printemps, temps de réunion familiale, est ainsi devenue LA fête sacrée chinoise. Sa particularité majeure vient de la différence la plus flagrante entre la civilisation occidentale et la civilisation chinoise : le non-théisme. Pour les Chinois, le sens de la vie est le monde qui est devant leurs yeux, et le bonheur vient de la famille. Les Chinois vivent dans l’instant présent ici et maintenant. Ils ne connaissent pas la pesanteur du péché originel ni la salvation de l’âme. Ce qu’ils recherchent est le bonheur de l’instant, et celui-ci vient surtout de la joie d’avoir une famille.

C’est pourquoi la Chine a développé des valeurs morales dont celle de Confucius : « celui qui gère le pays doit commencer par régler sa famille, celui qui veut régler sa famille doit commencer par donner s’améliorer soi-même ». Les Chinois ont aussi une conscience, mais n’ont pas besoin de se confesser à un prêtre. Pourtant cela ne signifie pas qu’ils n’ont pas de conscience. La culture chinoise est certainement une des cultures qui met justement le plus l’accent sur la réflexion sur soi-même.

Certains spécialistes étrangers, comme Ruth Benedict, l’auteur de "Le Chrysanthème et le Sabre", considèrent que le confucianisme oriental est une culture du sentiment de honte opposé au sentiment de culpabilité occidental. Pour moi, cette opinion est radicalement fausse et très préjugé.

Le Nouvel An chinois est un symbole chinois, une miniature de la société chinoise. Par le passé, cette fête était synonyme de la prospérité ou de la décadence d’une famille. Lorsque la famille était au grand complet, les membres de quatre générations sous un même toit et que les enfants et petits-enfants gambadaient partout autour des adultes, c’était un symbole de bonheur et de prospérité. Aujourd’hui, à cause de la politique de l’enfant unique, les familles chinoises sont moins nombreuses. Mais le symbole de plénitude familiale est bien resté.

Lorsque le roi d’Angleterre Georges III envoya son ambassadeur Lord Macartney en Chine, celui-ci refusa de faire se présenter devant l’empereur Qianlong en faisant le salut traditionnel le kowtow (prosternation). Ce fut le premier échec de la première rencontre entre la civilisation chinoise et la civilisation occidentale, selon le sinologue français Alain Peyrefitte.

L’ambassadeur britannique avait d’ailleurs résumé ainsi : « Il n’y a rien de plus faux que d’utiliser les critères européens pour appréhender la Chine. » C’est pour cela que quand la France avec ses idéaux universalistes de la liberté croit qu’elle doit ainsi « libérer » les Chinois et voit les Chinois comme « non-libres », et essaie de les émanciper, les malentendus commencent. Pas étonnant que Manon Roland se soit écrié sur la guillotine : « Ô liberté, comme on t’a jouée. »

ZHENG Ruolin
( ancien correspondant à Paris du quotidien Wen Hui Bao de Shanghai).

En complément par LGS

Pour mieux "comprendre la Chine" un administrateur du GS va incessamment s’y rendre pour un reportage dans la région du Xinjiang, à la rencontre des ouïghours chers à Ursula Gauthier de l’Obs. Voir :
http://www.legrandsoir.info/pourquoi-ursula-gauthier-de-l-obs-a-du-quitter-la-chine-et-pourquoi-on-s-en-f.html
et
http://www.legrandsoir.info/ursula-gauthier-est-en-france-helas.html

 http://www.chinatoday.com.cn/french/

COMMENTAIRES  

11/05/2016 17:38 par babelouest

Bon voyage Maxime ! (si c’est Maxime qui y va, bien sûr).

Récemment le jeune frère de mon gendre est venu en vacances, il habite Taipeh. Une autre Chine. Il était accompagné de sa copine, et la sœur de celle-ci. En tout cas nos deux Chinoises ont beaucoup apprécié notre famille, et je pense que c’est important.

C’est d’ailleurs là que j’ai appris, par la copine qui parle anglais, et un peu français, que sur Taiwan c’est toujours le vieux chinois mandarin qui est utilisé comme langage officiel et habituel. Alors que la Chine intérieure a modernisé son mandarin , en le simplifiant.

11/05/2016 23:20 par Xiao Pignouf

Cher M. Zheng,

J’ai moi-même vécu 10 ans en Chine, et comme vous, je viens de rentrer dans mon pays. Je suis bien évidemment entièrement d’accord avec vous. Le travers occidental de tout jauger à l’aune de son propre nombril est malheureusement fréquent et assez insupportable quand on y assiste. Prendre du recul vis-à-vis d’une culture très éloignée de la nôtre demande un effort qui peut être considérable et que peu ont envie de faire, si tant est que le besoin s’en fasse sentir. Car de cela, il faut avoir un désir profond et je doute que ce soit souvent le cas, la plupart des étrangers étant de passage ou vivant en vase clos dans leur tour d’ivoire. Soyez certain que c’est le cas partout où la culture d’un peuple est basée sur des traditions diamétralement opposées aux nôtres. Davantage quand leur histoire a croisé la nôtre et qu’elle en a souffert. Qu’une telle distance à traverser peut sembler au mieux ennuyeuse ou inutile, au pire, à quoi bon condescendre à un tel effort quand on a une si haute estime de soi.
Je suis d’accord avec vous, cependant je ne peux m’empêcher de penser que votre courtoisie naturelle adoucisse votre analyse, et c’est tout à votre honneur. Que les traditions religieuses ou philosophiques ont façonné notre confrontation à l’autre est une réalité incontestable. Néanmoins, en Chine, le confucianisme reprend sa place avec force alors qu’en Europe occidentale, l’éducation judéo-chrétienne se meurt... Celle-ci ne peut donc entièrement expliquer le fait que les Chinois, la Chine et la culture chinoise soit incompris des Occidentaux. Tout au plus, cela éclaire l’ignorance de certains face à la réalité des différences de savoir-vivre dans chaque pays. Ce qui ici est extrêmement courtois sera malpoli ailleurs, et vice versa. J’en ai moi-même fait l’expérience à de nombreuses reprises, et il m’a fallu apprendre à lire ces choses. Dans ce cas particulier, je pense que c’est une question d’entourage. J’ai eu la chance de côtoyer des gens ouverts d’abord, mais aussi des amis chinois qui prenaient le temps de m’expliquer ces nuances. A la suite de quoi, quand les choses nous sont expliquées clairement et avec humour, notre regard ne peut que changer. Hélas, beaucoup passent trop vite dans les pays qu’ils visitent pour en percevoir toutes les subtilités... Les Occidentaux donnent, c’est très vrai, le sentiment d’être chez eux partout, c’est agaçant, et les Français sont dans le pelotons de tête, avec quelques couches d’arrogance supplémentaires, ce n’est pas un cliché.
Je suis d’accord avec vous quand vous dites que le Nouvel An chinois est un condensé de la coolitude chinoise. J’en ai vécu plusieurs au sein de ma belle-famille, et j’ai connu peu de choses aussi chaleureuses que les moments que j’ai passés. C’est, je dois le dire, ce qui m’a vraiment permis d’entrevoir (seulement) l’âme chinoise.
Le fait d’avoir eu un oeil extérieur (grâce à LGS aussi puisque j’ai commencé à vous lire quand j’étais en Chine) sur le traitement médiatique réservé à la Chine m’a aussi amené vers une prise de conscience que je n’aurais pas eu si j’étais resté en France. Car si on observe ze big picture, comment disent les Anglais, si on examine plus attentivement le comportement médiatique français à l’international, on se rend clairement compte que depuis des décennies, le traitement réservé aux pays communistes ou socialistes, de la Russie à la Chine, du Vénézuela à Cuba, ce traitement dis-je, projette une information qui dans le meilleur des cas suinte la condescendance, le scepticisme et le dénigrement, dans le pire, est d’une noirceur qui doit certainement effrayer ceux qui rendent leur temps de cerveaux disponibles à ces affabulations. Donc, ce que je veux vous dire, M. Zheng, c’est que les journalistes français pointant aux grands médias sont des idiots quand ils écrivent, mais ils ne le sont pas tous dans la vie de tous les jours, quand ils rentrent chez eux, ils lisent des livres, s’informent, je sais pas, font des trucs un peu intéressants... ou je me gourre ? Bref, l’image que la Chine a dans nos contrées macdonaldifiés depuis des décennies n’est que le pendant propagandiste du Sacrosaint libéralisme. Alors, celui-là pointe le bout de son nez chez vous, c’est vrai. Mais j’espère que le confucianisme pourra changer un peu la donne. Amitiés.

12/05/2016 18:24 par macno

Article très intéressant et les commentaires précédents ne le sont pas moins.
Le problème se pose d’une manière différente mais dans un ordre d’idée semblable pour l’Europe de l’Est, et en particulier pour la Russie.
De mon père directement "importé" d’un pays de l’Est poussé par la dernière guerre mondiale, j’ai toujours eu un ressenti de "différence" de culture, de tempérament ou que sais je encore, et pourtant dans son Pays il était de culture francophile...
Le rapprochement de la Chine avec la Russie me semble contenir de nombreux aspects positifs.
Les Européens vont regretter amèrement leur alignement sur le Monde Anglo-saxon (une bonne partie du problème vient de là). Quand ils se rendront compte de leurs erreurs il sera trop tard. J’ai le sentiment que la Mémoire est une chose sacrée en Orient.
Un site pour éventuellement "s’imprégner" de Culture russe :http://www.lecourrierderussie.com/?v=f9308c5d0596

13/05/2016 22:19 par Aris-Caen

Et pour comprendre la France, il faut commencer par quoi ?

14/05/2016 06:08 par macno

@Aris-Caen
Et pour comprendre la France, il faut commencer par quoi ?

Excellente question que, compte tenu de l’histoire de mon père, je me pose depuis fort longtemps.
C’est Céline qui d’une certaine manière y a répondu dans "le Voyage au bout de la nuit", au début :
« Elle en a bien besoin la race française, vu qu’elle n’existe pas !" que j’ai répondu moi pour montrer que j’étais documenté, et du tac au tac.- Si donc ! qu’il y en a une ! Et une belle de race ! qu’il insistait lui, et même que c’est la plus belle race du monde, et bien cocu qui s’en dédit ! et puis, le voilà parti à m’engueuler. J’ai tenu ferme bien entendu. -C’est pas vrai ! La race, ce que t’appelles comme ça, c’est seulement ce grand ramassis de miteux dans mon genre, chassieux, puceux, transis, qui ont échoué ici poursuivis par la faim, la peste, les tumeurs et le froid, venus vaincus des quatre coins du monde. Ils ne pouvaient pas aller plus loin à cause de la mer. C’est ça la France et puis c’est ça les Français. »

14/05/2016 07:10 par babelouest

Très bonne question, Aris-Caen. D’abord parce que, comme tout pays, la France est multiple.

Mon truc ? Quand je vais dans une ville nouvelle et que j’ai le temps, je m’assois à une terrasse de café, j’y passe plusieurs heures, et je me contente d’observer, de humer, d’écouter. S’immerger dans un marché, aussi, a de très bons côtés.

L’intérêt, pour l’observateur, est de se faire oublier. Il y a quelques années, le blog d’info où j’apportais mes bras avait un correspondant en Chine, dans une petite ville du sud. Il disait, au bout de nombreuses passées là-bas, que l’étranger a bien des chances d’être accepté, à une condition impérative : toujours se considérer comme un étranger, jamais tenter "de s’intégrer". Moyennant quoi la Chine, selon lui, est un pays absolument comme les autres : ce sont les médias "Occidentaux" qui ont intérêt à en souligner les différences.

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