Comment abaisser et discréditer une noble profession

N’y aura-t-il pas de fin aux humiliations infligées aux enseignants américains ? (Counterpunch)

Quand Joe Torre quitta son poste de gérant des Yankees de New York à la fin de la saison 2007, ce ne fut pas sans amertume. Torre trouvait que, après des années de service dévoué et fructueux, les dirigeants des Yankees lui avaient grandement manqué de respect. Torre a refusé leur offre de 5 millions de dollars de salaire annuel qui, tout en représentant une sacré somme d’argent dans le vrai monde, n’était que la moitié de ce qu’il avait gagné la saison précédente.

Mais ce n’est pas seulement la baisse de salaire qui a contrarié Torre. Ce fut plutôt l’insinuation sous-jacente que Torre ne s’était pas entièrement donné à sa tâche -n’avait pas fait le maximum pour gagner- pendant les trois décevantes saisons précédentes. C’est ce que Torre a déduit du fait que les Yankees lui offraient des bonus pour augmenter sa motivation.

Aux termes du nouveau contrat qu’on lui proposait, Torre aurait un bonus si l’équipe gagnait la Série des divisions et un autre si elle gagnait la course aux fanions (pour le titre de champion de ligue ndt) et un bonus beaucoup plus gros si elle gagnait les Séries Mondiales. Mais au lieu de se sentir motivé ou dynamisé par les bonus, Torre s’est senti insulté. A ses yeux, ce système de bonus signifiait que les Yankees pensaient qu’il ne s’était pas assez "défoncé" pour ses 7,5 millions de dollars et pour un homme aussi fier que Torre, c’était intolérable.

Il se passe quelque chose de comparable avec les enseignants des écoles publiques étasuniennes. Des réformateurs éducatifs bien intentionnés ont suggéré de rémunérer les enseignants au mérite par le biais de "bonus de performance" pour améliorer les résultats aux tests. Les enseignants recevraient un paquet d’argent chaque fois que les taux de réussite des étudiants aux tests grimperaient. Comme pour Torre, on partait du principe (1) que plus les bonus étaient élevés plus les enseignants se donneraient du mal et (2) que plus les enseignants se donneraient du mal, plus les résultats seraient bons.

N’importe quel enseignant peut vous dire tout de suite que le dévouement d’un professeur et les résultats des élèves aux tests n’ont pas toujours de rapport direct, mais il a fallu une respectable étude sur "la rémunération au mérite" de l’Université de Vanderbilt pour le confirmer. L’étude Vanderbilt a démontré que lorsqu’on offrait des bonus aux enseignants (certains allant jusqu’à 15 000 dollars) il n’y avait pas d’amélioration significative des résultats.

Je le répète, n’importe quel enseignant aurait pu prédire la conclusion de l’étude. L’argent n’a rien à voir avec tout ça. La plupart des enseignants connaissent les problèmes par coeur : la discipline n’est pas respectée, les élèves sont peu motivés, peu assidus et refusent de faire leurs devoirs, les parents n’attachent pas assez d’importance à leur progrès scolaires, les administrateurs ne sont que des relais budgétaires surpayés et les tests d’état standards (qui n’ont aucun rapport avec les bulletins scolaires des enfants ou leur passage dans la classe au dessus) sont arbitraires et mal faits.

Ce n’est pas que les enseignants ne cherchent pas des solutions. En réalité ils se donnent un mal de chien pour essayer de trouver de nouvelles méthodes, des méthodes innovatrices, pour améliorer les résultats de leurs élèves, pas seulement aux tests d’état standards mais aussi au jour le jour.

Mais toutes ces critiques hystériques rendent fous les enseignants, ils font des dépressions nerveuses, ils quittent la profession en masse pour y échapper. Ce travail n’a jamais été très bien payé mais au moins il était gratifiant car enseigner était une profession noble dans la mesure où les professeurs étaient considérés comme les "gardiens" de la nouvelle génération de leaders américains. C’était un emploi respectable.

Mais tout cela a été gâché par les professionnels républicains de la diffamation qui, pour détruire les syndicats enseignants (qui soutiennent généreusement les candidats démocrates), sont prêts à détruire la réputation des enseignants eux-mêmes. La seule idée qu’offrir de l’argent à un professeur pourrait faire la moindre différence dans les résultats aux tests témoigne de la naïveté et de la sottise de ces réformateurs. C’est tout simplement ridicule.

Voyez vous-mêmes : Qu’est-ce qu’une enseignante va faire pour un bonus de 5 000 dollars ? Est-ce qu’elle va dire à son patron : "Comment ? J’ai bien entendu ? 5000 dollars ?! Whoa !" Et puis ensuite va-t-elle aller dire à ses élèves : "Ecoutez les enfants ! A partir d’aujourd’hui je vais vous enseigner ce qu’il faut comme il faut. A partir d’aujourd’hui vous allez voir ce que vous allez voir !! Pourquoi ? Parce que ça va me rapporter 5 000 dollars !"

Réduire toute cette affaire à des bonus c’est non seulement passer à côté des véritables problèmes de l’école publique étasunienne, mais c’est vilipender et discréditer une noble profession. N’y aura-t-il pas de fin aux humiliations infligées aux enseignants américains ?

David Macaray

DAVID MACARAY, un auteur dramatique et écrivain de Los Angeles, ("It’s Never Been Easy : Essays on Modern Labor" ), est un ancien délégué syndical. Il a contribué à Hopeless : Barack Obama and the Politics of Illusion, publié par AK Press.

Pour consulter l’original : http://www.counterpunch.org/2012/08/03/is-there-no-limit-to-the-insults-being-heaped-upon-americas-teachers/

Traduction : Dominique Muselet

COMMENTAIRES  

06/08/2012 11:45 par babelouest

De là à penser que les Republicans ne sont généralement pas des lumières... ce qui, semble-t-il, se démontre tous les jours...

L’argent ne fait pas le bonheur, il ne rend pas intelligent non plus.

06/08/2012 12:09 par dominique

Ayant eu l’occasion il y a quelques années de passer deux hivers au Mexique, j’ai pu me rendre compte des dégats causés par l’absence dans ce pays d’une école publique respectée. L’école publique avait si mauvaise réputation que les familles les plus pauvres préféraient se saigner aux 4 veines pour payer l’école privée à leurs enfants(il y a tous les prix mais aucune n’est bon marché).

Bien sûr c’était pain béni pour les écoles privées...

Aux USA, comme en France dont l’élite a perdu toute autonomie et suit aveuglément les USA, on détruit sciemment l’école pour pouvoir mérchandiser l’éducation et générer des profits pour les capitalistes aux abois depuis que la consommation des ménages et des états ne suffit plus à leur assurer leurs profits.

POur maintenir son standing et le système, la classe possédante qui tient les gouvernements a deux options qu’elle mène parallèlement : détruire les services publics et les privatiser, envahir des petits pays sans défenses mais riches en pétrole, etc... pour les piller (et au passage faire plaisir à Israël qui veut détruire le MO).

Mais je ne vous apprends rien !

07/08/2012 00:23 par emcee

Ce qui s’est produit pour Torre est l’idée sous-jacente contenue dans les rémunérations "au mérite" des enseignants.

Le pouvoir se fiche pas mal des performances des élèves et d’une meilleure éducation. Bien au contraire, puisqu’il s’agit de créer une élite docile qui perpétuera le système, et non pas d’instruire tout le monde de façon égalitaire (on n’est pas à Cuba, nom de dieu !).

L’éducation publique, selon la doctrine néolibérale, coûte cher au contribuable et, il faut donc, comme partout ailleurs, réduire les coûts ("optimiser").
Evidemment, la "réduction des coûts" se fait essentiellement grâce aux économies sur le personnel, en quantité (en augmentant les effectifs et en réduisant le nombre de disciplines) et en salaires.
D’où l’idée ultime (soutenue par les ignares) de rémunérer tous les enseignants avec un salaire plancher et d’en gratifier certains au mérite, et non plus à l’ancienneté.

L’objectif de tout cela ? Stigmatiser l’école publique et les enseignants pour pouvoir donner les services marchands de l’éducation au privé (en laissant les dettes au contribuable, et pas de rentrées).

Et les tests nationaux (bidon) ne servent qu’à :
- imposer un cursus minimum (pour la vitrine, pour laisser croire qu’on s’inquiète de l’éducation des enfants dans une "démocratie"). Ces tests, en effet, sont des QCM qui impliquent un "bachotage" intense sur toute l’année pour éviter des initiatives pédagogiques qui pourraient amener les élèves à réfléchir.
- évaluer les profs et les écoles et valoriser ceux qui "réussissent", à savoir ceux dont les élèves auront le mieux répondu aux tests.

D’autre part, les écoles des quartiers les plus pauvres sont celles qui sont le moins dotées en subventions publiques et en dons privés - qui n’affluent pas, évidemment, chez les pauvres. Ce qui signifie que ce sont à ceux qui ont le plus de difficultés à travailler chez eux et à apprendre qu’on donne le moins de moyens, en matériel et en encadrement.

Avec les tests, on peut donc établir des classements et privatiser les écoles bien notées (qui deviennent "charter schools") - et écarter les élèves faibles pour lesquels il restera des "écoles publiques", qui, vidées de toute substance, parqueront les parias de la société.

"Mais tout cela a été gâché par les professionnels républicains de la diffamation qui, pour détruire les syndicats enseignants" :

Pas entièrement d’accord. Si les républicains ne sont pas en reste, le travail de sape, comme dans tous les autres secteurs, a largement été effectué par Obama. A tel point que les républicains ne savent plus où se tourner pour se démarquer des démocrates et qu’Obama s’invente des promesses de "gauche" pour être réélu.

Exemple :
"Le 23 février 2010, les administrateurs du lycée public de Central Falls, ville minuscule et très pauvre à Rhode Island, licenciaient l’ensemble de l’équipe éducative de l’établissement, à cause des résultats très faibles obtenus aux tests.
En tout, 93 personnes ont été mises à la porte - dont 74 enseignants et l’équipe administrative au complet.
Obama et son ministre de l’éducation, Arne Duncan, déclaraient tout deux publiquement que ces licenciements étaient justifiés et que les enseignants devaient être tenus pour responsables de l’échec de leurs élèves.

Finalement, en mai 2010, à l’issue de négociations syndicales, ils ont été réembauchés, à condition que la journée scolaire soit rallongée, que les enseignants effectuent des heures supplémentaires hebdomadaires pour aider les élèves et pour assister à des réunions pédagogiques (tout cela pour une prime globale de 3000 dollars par an).

Moralité : on a repris des "enseignants nuls" en leur imposant de travailler plus pour gagner moins..

Qui y a gagné dans cette affaire ? Qui est puni ?

Pour l’"anecdote" : en mars 2012, à Central Falls, la municipalité s’est déclarée en faillite et a cessé de payer les retraites de ses employés.

Pour ce qui est des syndicats, les républicains veulent les éradiquer complètement. C’est uniquement de l’idéologie. Parce qu’ils sont bien dociles, on le voit.

Quant aux républicains, évidemment, ils ne feront pas mieux, une fois au pouvoir. Mais on ne peut certainement pas se réjouir que les démocrates fassent "moins pire".
C’est ce qui nous attend aussi …

07/08/2012 12:19 par Alain

Cet article illustre les efforts faits par le système pour privatiser l’enseignement.
Donner des primes, des bonus, signifie que chacun n’est pas payé selon la même grille, les mêmes modalités. Donc, c’est en finir avec la rémunération égale à statut égal, à diplômes équivalent.
Ce qui est sans doute plus facile aux USA ou les enseignants sont mieux rémunérés qu’en France, mais n’ont pas le statut de fonctionnaire d’Etat.

Autre différence qu’a souligné l’auteur, donner un bonus, un cadeau, une prime induit qu’apprendre relève d’une espèce de consommation qu’un peu plus de pub, de matraquage et de stimulation plus forte augmentera.

C’est à peu près ne rien comprendre à ce que c’est qu’apprendre, et encore moins à ce qu’est la formation de l’intelligence en tant qu’adaptation optimale au monde et à ses changements potentiels.
C’est une logique de paramécie financière bourrée de fric, dotée de quelques stimuli pour en faire plus, mais totalement privée de l’intelligence au quotidien, protéiforme et obstinée, qui permet à chacun de survivre, de capter un peu de bonheur et de faire son chemin.

C’est la logique qui sous-tendait les efforts pour détruire l’Éducation, relancés sans cesse par les Chatel et autres durant le quinquennat monstrueux qui vient de s’écouler, en France.
Il se trouvera quelque Bockel ou Collomb, au PS, sans nul doute, pour incarner cet esprit de gavage et de mépris qui enterre l’avenir et les fondements de la République, dans la chronologie de laquelle les Hussards noirs ne représentent pas une image anodine.

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