10 

Le mythe Maradona contre la "vie nue".

L’un de nos ex-Présidents a disparu... et il ne nous manque rien. Au contraire, la mort de Maradona a creusé un grand vide dans le monde, même chez ceux qui ne connaissent rien au foot. A l’époque où ils jouaient, on comparait Maradona et Pelé : lequel est le plus grand joueur ? Aujourd’hui, il n’y a pas photo, l’Histoire a tranché : face au « roi » Pelé, il y a le « Dieu » Maradona. A quoi tient la dimension unique de Maradona ?

On oppose souvent les dons extraordinaires de Maradona balle au pied à sa calamiteuse conduite privée (alors que Pelé était déjà un champion du politiquement correct, ce qui lui a permis de devenir Ministre des sports au Brésil) : c’est la meilleure façon de ne rien comprendre au phénomène. Aujourd’hui, ses défauts mêmes deviennent des qualités : à l’heure où les sportifs manient la langue de bois comme des politiciens au rabais, où ils n’osent pas dire un mot qui n’ait été préparé et appris par cœur, où ils entonnent tous, pas seulement le si consensuel Thuram, le grand chœur de l’anti-racisme, où on ne peut être un bon joueur si on n’est pas en même temps une dame de charité, l’intempérance verbale, les excès de toute sorte de Maradona deviennent un modèle, et un kit de survie.

Dirty Diego symbolise tout ce qui donne du piment à la vie, et dont, depuis de longues années, le politiquement correct a entrepris de nous spolier. On a commencé par interdire dans les stades les insultes entre supporters, et nous en sommes à voir des stades sans spectateurs, des matchs dont les commentateurs sportifs continuent à nous donner les résultats, feignant de ne pas s’apercevoir qu’on n’a plus là qu’un cadavre de football.

Le Covid19 a accéléré cette évolution mortifère, mais les interdictions et contraintes dont il quadrille nos activités résiduelles ne font que continuer cette opération d’appauvrissement de la vie et de ses plaisirs – dont les rapports humains « présentiels » sont le premier, et le plaisir fondamental, sans lequel il n’y a pas de vrai plaisir. Aujourd’hui, de vagues experts nous déclarent que nous devons réduire notre vie à « l’essentiel », c’est-à-dire la pure survie biologique (faire les courses, manger, dormir, chacun dans sa cage) : c’est ce que le philosophe Giorgio Agamben appelle « la vie nue ».

Contre cette réduction, qui annule toute notre civilisation, qu’elle soit chrétienne, au Moyen Âge, ou qu’elle soit une exaltation de l’homme, depuis la Renaissance, il faut renouer avec ce qui prolonge et exalte nos vies, et, d’abord, le mythe, non pas, bien sûr en potassant un manuel de mythologie grecque, mais en épousant les mythes modernes et vivants : Hô Chi Minh, Fidel Castro, Maradona. Tout ce qui élève la stature de ces héros nous enrichit, et le caractère divin de Maradona est un fier démenti lancé à la « vie nue ».

La vie privée de Maradona a été aussi malsaine que possible : on ressent de la peine en le voyant, sur certaines photos, avec 40 kilos de trop ; mais on sourit aussi en pensant, par contraste, à toutes ces momies (Jack Lang, Jane Fonda...) dont le but dans la vie est de garder à 80 ans la silhouette de leurs vingt ans. Le souci fanatique de la forme physique est, sur le plan social, une manifestation élitiste, mais aussi, sur le plan métaphysique, un refus du temps qui passe, c’est-à-dire de la vie. Maradona, lui, a pris la vie à bras-le-corps, il en a joui sans précaution, sans se couvrir, sans se soucier, bourgeoisement, des conséquences, comme il ne se souciait pas des conséquences de ses attaques contre les puissants. Maradona, par sa vie, a transgressé les vrais tabous de notre époque, qui sont hygiénico-sécuritaires, et défié l’idéologie dominante.

Héros de la transgression, c’est cependant dans les stades que sa divinité s’est manifestée, par des buts invraisemblables imposant l’idée d’une intervention surnaturelle. En 1985, jouant dans l’équipe de Naples, il marque contre la Juventus un but impossible : tirant un coup franc sur le côté, il semble d’abord lancer le ballon devant lui, parallèlement à la ligne de but, mais, à un certain point, la trajectoire du ballon oblique, comme attirée par un aimant, pour plonger dans les filets. Mais c’est au Mondial 86, contre l’Angleterre, que Maradona connaîtra l’apothéose : dans son duel avec le gardien de but anglais, plus grand que lui de 20 centimètres, la victoire ne semblait pas douteuse. Mais c’est Maradona qui saute le plus haut, comme si, à cet instant, une divinité l’avait soulevé en le tirant par sa tignasse. Le caractère numineux, de descente du sacré dans le monde profane, selon les termes de Mircea Eliade, est confirmé par toutes les circonstances qui accompagnent le but de la Main de Dieu : l’arbitre ne voit pas la main ! Et cette « faute » ne lui sera pas reprochée, au contraire elle apportera la gloire au Tunisien Ali Bennaceur, qui dira du premier but, celui que marque Maradona en conduisant la balle, en un dribble effréné, depuis son camp jusque dans la cage adverse : « J’étais fier de participer à ce but qui a été élu meilleur but du siècle ». Bennaceur, une sorte d’archange Gabriel, ou Jibril, qui contempla le miracle de l’Incarnation, le saint Esprit descendant sur la main de Maradona ! Même le fair play de l’équipe anglaise (fair play ou conscience du sacré ?) confirme cette interprétation : contester ce but aurait été sacrilège, ç’aurait été s’opposer à la volonté divine. Et pourtant, ce but semblait être un jugement de Dieu, ou de la Némésis, contre la trop facile, et sanglante, victoire de l’Angleterre dans la guerre des Malouines.
Il est bon, à l’heure où le premier imbécile venu se croit le droit d’insulter et ridiculiser un personnage sacré révéré par des millions, des milliards d’hommes et femmes, de réaffirmer les droits du sacré et la réalité de la notion de sacrilège ou blasphème (ces notions sont du reste introduites par les blasphémateurs eux-mêmes ; naguère, on aurait parlé de simple méconnaissance du respect humain) : humilier et faire moralement souffrir des millions, des milliards de personnes, non, cela ne relève pas de la « liberté d’expression ». Mais qu’on cherche à nous obliger à « blasphémer » (en termes laïcs : manquer au respect humain) - car blasphémer risque de devenir bientôt un exercice obligatoire dans les écoles, une épreuve obligatoire pour obtenir la nationalité française - est cohérent avec l’idéologie de la « vie nue », qui fait des hommes du bétail à nourrir, à soigner, vacciner, et, le cas échéant à sacrifier, comme les 17 millions de visons danois massacrés pour suspection de Covid.

Les « esprits forts » s’imaginent encore que la lucidité et la liberté d’esprit consiste à bouffer du curé et se moquer de toute manifestation du sacré : ce sont au contraire des moutons de Panurge, qui hurlent avec les loups. Défendre notre liberté et la valeur de l’être humain, aujourd’hui plus que jamais, c’est revendiquer ce qui nous grandit, nous rattache à un arrière-plan sacré, c’est-à-dire le mythe (de nature religieuse ou non, de toute façon un mythe a toujours une fonction religieuse). L’Homme-Maradona qui, avec toutes ses faiblesses, se doublait d’un Maradona-Dieu, est ainsi un mythe irremplaçable et il faut ici, non pas se montrer bêtement ironique, voire méprisant, comme certains commentateurs, mais veiller à entretenir la flamme de ce mythe, pour éviter de voir nos vies rabaissées jusqu’à la simple animalité. Qui veut faire l’ange fait la bête, disait Pascal ? L’évolution de notre société et de son idéologie a renversé cet adage : faisons l’ange pour qu’on ne nous fasse pas faire la bête, et pour qu’on ne tombe pas dans l’horreur de la « vie nue », annonciatrice de nouveaux génocides.

COMMENTAIRES  

06/12/2020 08:03 par CN46400

’N’est pas Maradona qui veut, mais SVP, laissons Thuram, le père, tranquille. Il y a tellement pire sur le marché du sport en général, et du foot en particulier.....

06/12/2020 08:19 par CN46400

Mille excuses, j’ai oublié de recommander le doc "Maradona" de Kusturiça diffusé sur LCP...

06/12/2020 09:41 par irae

Bon allez je la tente Maradona good, Pele better, Georges Best.
Certes Georges, beau gosse alcoolique n’a jamais eu les affinités chavistes de Maradona ni engagement politique mais lui-même issu d’un milieu modeste, génie du foot, généreux, un sens aigü de la répartie, torturé de la vie a fini foudroyé par ses démons et l’alcool.

06/12/2020 10:46 par Bernard Gensane

“Maradona good, Pele better, Georges Best". C’est le titre d’un livre de Pete McKenna. J’ai vu jouer Best et, à peu près à la même époque, toréer El Cordobés. Dans les deux cas, j’ai pensé : ce sont des génies … et des fous ! C’était l’époque des Beatles, géniaux … mais pas fous.

06/12/2020 11:43 par Assimbonanga

C’est formidable de lire ça sur LGS : "le caractère divin de Maradona est un fier démenti lancé à la « vie nue »."
Ou bien ceci :
« sa divinité s’est manifestée, par des buts invraisemblables imposant l’idée d’une intervention surnaturelle »
Et ceci encore :
« c’est Maradona qui saute le plus haut, comme si, à cet instant, une divinité l’avait soulevé en le tirant par sa tignasse. Le caractère numineux, de descente du sacré dans le monde profane, selon les termes de Mircea Eliade, est confirmé par toutes les circonstances qui accompagnent le but de la Main de Dieu : l’arbitre ne voit pas la main ! »
Et une petite dernière pour la route :
« contester ce but aurait été sacrilège, ç’aurait été s’opposer à la volonté divine.  »

Je me bidonne, je fais pipi et je me roule dedans. Extra, on exalte désormais la croyance divine pour se montrer révolutionnaire. Trop drôle. On arrive à l’acmé du grand n’importe quoi et sans doute que c’est vachement bien parce qu’après, ça devrait aller mieux...
Une fois qu’on aura déliré à donf, on va retrouver la raison, non ?

Je dois toutefois admettre que Maradona fait bien des miracles. La preuve en est que j’ai passé plus d’une heure à regarder un documentaire de foot sur Arte, pour ses beaux yeux ! CQFD.

J’ai vu que certes, il était tombé dans une obésité absolue, mais j’ai vu aussi qu’il en avait triomphé jusqu’à retrouver une silhouette normale et c’est ce qu’il conviendrait de souligner, cette volonté énorme, cette capacité de travail et de sacrifice. J’ai vu que son épouse ni sa famille ne l’ont jamais lâché, ça compte pour remonter la pente. J’ai vu que Fidel Castro lui-même lui avait apporté un soutien moral et prestigieux, de quoi soulever les montagnes avec des sympathies surajoutées, dans les pays "socialistes". C’est important. C’est la nourriture de l’esprit, c’est ce qui comble les manques. C’est ce qui répare. C’est ce qui peut remplacer la boulimie.

J’ai admiré chez Maradona, ce naturel sorti du peuple, cette énergie sans détour, cette joie de vivre de ceux qui ne calculent pas (le savetier / le financier), son esprit ne s’embarrassait d’aucun préjugé, il y allait, il en avait. Lumineux. Homme, totalement homme. Ce qui fait que l’homme est si grand par moment qu’on a cru devoir inventer la divinité pour y donner une explication ou une représentation.

Une bouffeuse de curé.

06/12/2020 15:59 par Assimbonanga

94 mn exactement. Maradona, un gamin en or, sur Arte.

06/12/2020 22:00 par Auguste Vannier

Je "plussoie" Assimbonamga".
Ce petit homme était grand d’humanité, de force et de faiblesse...
Créateur de montées au but comme on voit plus beaucoup.

06/12/2020 22:45 par Feufollet

Que dire, vingt dieux, face à l’extase
Dans un jeu de cirque le divin vint-il à se manifester ?
On a dit, le divin Mozart, ça se comprend
Le divin Mardona, pourquoi pas ?
Dans un cas il faut aimer la musique
Dans l’autre, il faut être adepte du foot
Je ne sais pas si ces deux choses sont comparables
En ce qui concerne l’élévation de l’esprit humain
Le corps et l’esprit n’ont pas toujours, voir rarement, fait bon ménage
Laissons à Maradona le plus grand talent qu’il fut donné à un artiste du foot
Laissons à Mozart le plus grand talent qu’il fut donné à un artiste de la musique
Laissons à Maradona son intelligence politique pour le peuple
Laissons à Mozart sa mort prématurée par la bourgeoisie méprisante
Maradona est mort par excès de biens
Mozart est mort par manque de biens
Les héritages ne me semble pas vraiment comparables
Mais on peut aimer les deux

07/12/2020 09:26 par Assimbonanga

Maradona avait en lui la pulsion de vie, le génie du ballon, la sincérité, la fidélité et la loyauté, l’intuition. Sans doute lui manquait-il la dialectique, la pensée politique. Grâce à sa rencontre avec Castro, Chavez, il a pu structurer à nouveau sa pensée, se consolider moralement après avoir été confronté à une violence physique et morale sur le stade, s’être fait broyer la cheville et broyer le mental.

De façon générale, je trouve qu’il manque aux sportifs une "dimension". On les entraîne, on les booste, on les coache, on veut d’eux des performances mais rien au-delà car le monde du sport est foncièrement de droite, foncièrement capitaliste. Rien de divin là-dedans. On flatte l’ego, on presse le citron puis on jette l’épave à la fin.

Il y a quelque chose de commun entre Maradona, Che Guevara, Fidel Castro et Chavez : ils étaient à fond ! Ils allaient jusqu’au bout. Leur sourire ne mentait pas, leur foi était bien assise, une foi humaine. (Merci @Auguste)

La rencontre entre Maradona et ces grands hommes a surement été salutaire au sortir des liaisons dangereuses dans le monde sportif capitaliste et inhumain, froid, calculateur et intéressé. La "rédemption" ne tombe pas de l’être divin mais de la pensée, de l’esprit et de la chaleur humaine.

17/05/2021 03:24 par Jérôme

Heu.. . Maradona, l’homme qui a accepté les millions de Ramzan Kadyrov ? Sérieusement, Rosa Llorens ? Vous nous prenez pour des jambons ou quoi ? Quant à Thuram, puisque vous semblez le considérer comme tout bon raciste bas du Front comme le porte étendard de l’anti racisme, mot valise bien pratique et fort usité par ces mêmes bas du front, Thuram n’a pas eu besoin de sa main pour marquer 2 buts incroyables en demi finale de coupe du monde.
Arretons de porter aux nues Maradona, drogué perdu et dépressif. Il fut tout simplement un joueur de foot un peu fou, certainement pas un dieu. Un tricheur oui et un profiteur n’hésitant pas à se fourvoyer aussi dans des équipées bien moins glorieuses. Ah on me dit dans l’oreillette que Maradona admirait Castro et Chavez, ah oui pardon c’est bon, le mec est vraiment bien alors. Et qu’est-ce qu’on dit pour Kadyrov ?

(Commentaires désactivés)