Le Cheylard : épuisée, l’infirmière rend sa blouse blanche

Mathilde BASSET

Le 27 décembre, Mathilde Basset, infirmière à l’Ehpad de l’hôpital du Cheylard, rentre épuisée du travail. Elle décide d’interpeller la ministre de la Santé, Agnès Buzyn. Dans un message posté sur Facebook, la jeune femme de 24 ans raconte son quotidien, ses difficultés, et ses craintes aussi.

Madame la Ministre,

Je suis infirmière depuis un an et demi. Je travaille depuis trois mois au Centre Hospitalier du Cheylard en Ardèche. Enfin, je travaillais, car mon dernier contrat de 3 semaines se termine le 4 janvier prochain et c’est avec dégoût et la boule au ventre que je quitte ce radeau de la méduse. J’y ai travaillé deux mois en médecine / SSR / Urgences. Dans ce service, une infirmière peut se retrouver à gérer seule 35 patients relevant d’une surveillance clinique accrue, accueillir un ou plusieurs usagers qui entrent de manière "programmée" et prendre en charge une ou deux urgences vitales, le tout simultanément. C’est ce qui m’est arrivé. Pour m’aider ? La bienveillance d’une infirmière coordinatrice du service qui devait être partie depuis plus de deux heures, des aides-soignantes à raison de une pour un couloir de 15 à 20 patients. J’ai tenu deux mois – octobre et novembre – puis j’ai arrêté.

En décembre, je suis descendue d’un étage direction l’EHPAD de l’hôpital. Des couloirs hospitaliers, des chambres doubles sans vide ni oxygène mural, des chariots lourds, seulement 2 ascenseurs pour les visites et les soins. L’EHPAD comprend 99 résidents sur trois niveaux. Nous tournons à 3 infirmières (matin, journée et soir), à deux (matin, soir) les week ends, les jours fériés, les vacances et en cas d’arrêt. Bien que situé dans un hôpital, l’EHPAD n’embauche pas d’infirmière de nuit faute de budget pathos. Et on continue à faire croire aux usagers et à leur famille qu’ils seront soignés quoi qu’il arrive.

Ce matin, j’étais donc seule pour 99 résidents, 30 pansements, un œdème aigü du poumon, plusieurs surveillances de chutes récentes et j’en passe. Mes collègues aides-soignants étaient eux aussi en effectif réduit ce qui ne leur permettaient pas de distribuer les médicaments comme généralement pratiqué après vérification des 99 piluliers complétés par la pharmacie interne. Et ce, dans le cas où il s’agit bien d’aides-soignants et non d’agents de service hospitaliers faisant fonction d’AS, pas formés ou formés sur le tas avec toutes les lacunes que cela engendre.

Ce matin, j’ai craqué. Comme les 20 jours précédents. Je m’arrache les cheveux, au propre comme au figuré. Je presse les résidents pour finir péniblement ma distribution de médicaments à 10h15 (débutée à 7h15), je suis stressée donc stressante et à mon sens, maltraitante. Je ne souhaite à personne d’étre brusqué comme on brusque les résidents. Disponible pour personne, dans l’incapacité de créer le moindre relationnel avec les familles et les usagers, ce qui, vous en conviendrez, est assez paradoxal pour un soi-disant lieu de vie.

Je bâcle. Je bâcle et agis comme un robot en omettant volontairement les transmissions de mes collègues que je considère comme les moins prioritaires pour aller à l’essentiel auprès des 99 vies dont j’ai la responsabilité.

J’adore le soin,la sollicitude, la relation de confiance avec mes patients, mais je ne travaille pas dans un lieu de vie médicalisé. Je suis dans une usine d’abattage qui broie l’humanité des vies qu’elle abrite, en pyjama ou en blouse blanche.

Arrivez-vous à dormir ? Moi non. Et si c’était vous ? Vos parents ? Vos proches ? Que voulons-nous faire pour nos personnes âgées ? Pour les suivantes ?

J’ai peur, Mme la Ministre. Votre politique gestionnaire ne convient pas à la logique soignante. Ce fossé que vous avez créé, que vous continuez de creuser promet des heures bien sombres au système de santé. Venez voir, rien qu’une fois. Moi je rends mon uniforme, dégoûtée, attristée.

 http://www.ledauphine.com/ardeche/2018/01/06/epuisee-l-infirmiere-rend-sa-blouse-blanche

COMMENTAIRES  

10/01/2018 11:00 par Assimbonanga

Ça fait froid dans le dos. Effrayant. Derrière les manifestations sportives et l’image touristique idyllique, un constat de misère dans un pays qui abandonne la redistribution de la richesse produite nationalement.

10/01/2018 14:46 par Ellilou

Texte à rapprocher de celui qu’a présenté François Ruffin, rédigé par une de ses amies :
https://www.facebook.com/FrancoisRuffin80/posts/851123275069211
Où le point de vue des famille est présenté et rejoint celui de cette femme admirable.

10/01/2018 21:06 par irae

En marche vers un système médical à l’américaine. Tout marchant.

11/01/2018 00:20 par irae

Je me corrige tout marchand quoique Lrem la république en marché au lieu de marche ça se tient.

11/01/2018 11:47 par latitude zero

Ajouté à cet épouvantable tableau un salaire mirobolant d’environ1400 euros pour un IDE débutant , une responsabilité très lourde vis à vis des patients , des horaires chaotiques qui étouffent toute vie sociale et familiale.
La condition des infirmiers(es) s’est progressivement dégradée ces dernières décennies jusqu’à devenir intenable.
Le droit de grève est totalement affaibli par les assignations préfectorales pour maintenir un minimum de personnel soignant auprès des malades , sauf qu’ils sont déjà quotidiennement en sous effectif critique , ce qui ne change rien ou pas grand chose !
L’exploitation du corps infirmier ( et aide-soignant ) est devenu une des formes d’esclavage salarié la plus scandaleuse actuellement.!!

12/01/2018 13:01 par Assimbonanga

Pourtant, la richesse circule au Cheylard. Chaque année une grande course cycliste génère (Wikipedia) "des retombées économiques [qui] sont estimées à plus de 15 millions d’euros. La présence de nombreux gîtes ruraux permet aux propriétaires d’acquérir des revenus supplémentaires pendant l’événement lorsqu’ils acceptent un partenariat avec l’organisation pour accueillir les cyclotouristes des randonnées sur plusieurs jours."
En 2017, le tour de France est passé au Cheylard, promesse de grandes retombées économiques. Alors ? Et le ruissellement ? En panne ?
Je rapprocherais volontiers cette réflexion de celle de Paul Ariès au sujet du Pari-Dakar, une forme du colonialisme. La zone est traversée mais les profits générés sont ailleurs. Chez Decathlon ? chez les industriels fabricants de matériels sportifs ? chez les annonceurs ? les travailleurs de la comm ? les actionnaires de la comm’ ? chez qui encore ? Des contributeurs du GS pourront peut-être m’aider à trouver. C’est un fonctionnement du capitalisme. La richesse dégagée s’évapore quelque part.

13/01/2018 21:07 par pauvred'eux

On peut aussi rapprocher cette expérience de ce discours de l’insoumise Caroline Fiat à l’assemblée Nationale (aide soignante) c’est fort !
https://www.youtube.com/watch?v=PIFLILgbVHQ

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