La nouvelle politique américaine : phénomène conjoncturel ou structurel ?

Les lignes qui suivent ont été adressées par "un lecteur" (comme il se nomme) dans le forum de l’article de P. Grasset "S’il n’y avait pas GW, serions-nous heureux avec nos chers amis américains ? ". Leur auteur n’est pas tout à fait d’accord avec les propos tenus et il s’en explique. Nous l’en remercions. [1]

(...) Vous vous demandez si Bill Clinton aurait été plus multilatéral que Bush après le 11 septembre. C’est une question légitime, mais elle contient en elle son erreur : Elle attribue à l’exécutif l’ensemble du pouvoir américain. Ce qui est faux.

Le président américain ne décide pas de tout. Il est soumis à des pressions de toutes part, des milliers de lobby et autres intérêt économique nationaux, et doit y répondre d’une façon ou d’une autre.

La grande différence entre Clinton et Bush, c’est la résistance à certains groupes de pression qui sont aux US des forces politique dont on peine en Europe à imaginer l’influence. Ainsi, quand Clinton installait ses armées au proche orient, ça n’était pas vraiment un moyen pour étendre l’hégémonie américaine, mais plutôt une façon de modérer les multiples groupe des pressions américains qui défendent les intérêts spécifique pétroliers et militaire (le fameux complexe militaro-industriel), qui reste, faut il le rappeler, une noble cause politique aux US (peut-être y existe-il même l’adage : ce qui est bon pour Exxon et Lockeed Martin est bon pour l’amérique.)

Il faut également nuancer l’attaque « unilatérale » de la Serbie. Il ne faut pas la sortir de son contexte, la Russie seule ayant refusé cette guerre parce qu’elle lui faisait perdre un peu d’influence. D’autant plus que cette guerre fut légitimée ensuite par les Serbes, une fois Milosevic parti, et que ce dernier est jugé par une justice internationale, ce qui n’est pas vraiment le cas des taliban ou, on peut l’imaginer, ne sera pas le cas pour Saddam et sa clique.

Enfin, je pense que définir la politique de Bush en se basant sur l’opposition entre unilatéralisme et multilatéralisme n’est pas très correcte.

Pour les conservateurs réactionnaires des US, qui ne sont pas né lors de l’élection de Bush, cela fait longtemps que l’Amérique doit devenir la plus grande puissance du monde, ce qui est déjà le cas. Mais pour cette élite républicaine, l’Amérique doit empêcher toute puissance d’espérer un jour, rivaliser économiquement ou politiquement avec les US. Sous Clinton, ce courrant s’agitait, obligeait Clinton à prendre des décisions en leur faveur. Mais ce dernier résistait. Ainsi, son attitude envers l’Iran était des plus multilatérale. Bien que l’Iran ait toujours été depuis la révolution sur la liste des Etats-voyous, Clinton prônait le dialogue avec l’Iran depuis l’élection du progressiste Khatami. L’administration Bush, elle, a profité du 11 septembre pour opérer une rupture avec cette approche. L’Iran est désormais sur l’axe du Mal, et il sera facile, aux vues des tissus de mensonge gobés par l’opinion américain à propos de la guerre en Irak et des liens entre Ben Laden et Saddam (à ce jour encore non prouvé), d’entreprendre une guerre contre l’Iran qui représente aujourd’hui le plus grand espoir démocratique du Proche-Orient, que l’administration Bush traite volontairement comme un etat dirigé par le mal. C’est à mon sens justement parce que l’Iran représente cet espoir de la démocratie musulmane indépendante, qu’il inquiète les faucons de Washington. L’Iran est le centre du Proche-Orient, le pont entre les Perses et les Arabes, et l’administration Bush entretien des relations glacées avec le gouvernement iranien pourtant élu par le peuple, sans doute dans une optique de provocation qui réussit fort bien, les conservateurs radicaux iraniens ayant repris du poil de la bête depuis le fameux axe du Mal, qui redonnait vie à leur poussiéreux slogan préféré « Mort à l’amérique ».

Enfin, tout cela pour dire qu’il est faux de prétendre qu’entre démocrate et républicain, c’est blanc bonnet et bonnet blanc. D’autant plus que le courrant actuellement à la maison blanche se trouve bien à droite des républicains. Il n’y a qu’a voir l’attitude d’Al Gore à propos de l’Irak pour s’en convaincre, ainsi que des nombreuse voie démocrates du centre comme de gauche. La doctrine hégémonique de Bush qui consiste à dominer d’une main de fer le monde en empêchant toute puissance de trop se développer hors du champ de contrôle de Washington, n’avait pas cours sous Clinton. En tout cas, celui-ci était bien plus un adepte du « soft power » que Bush, qui lui ne jure que par le « hard power ». C’est à mon sens la grande différence entre républicains et démocrates américains, du moins en ce qui concerne la politique étrangère qui nous intéresse ici. Et cette différence, elle découle directement de la résistance aux lobby, notamment ceux du pétroles et des armes, pour qui la politique étrangère américaine idéale ne comporte aucune once de soft power.

[1Ceci est la réponse que nous lui avons fait :

"Merci vraiment pour cette analyse. je n’y trouve personnellement rien à redire. je pense toutefois qu’à l’égard des administrrations américaines nous nous trouvons dans une zone d’indécidable qui autorise tout à la fois votre interprétation et celle de Phillipe Grassset. Sur le fond, je pense qu’en fait nous sommes d’acoord. la politique américaine, interieure et a fortiori extérieure est le fruit d’un jeu de forces et de pressions dont la composition de l’administration est un pâle reflet.

Evidemment c’est ce jeu de forces et d’acteurs Non gouvernementaux, et l’équilibre qui en jaillit qui constitue la politique américaine. Nous ne sommes pas de ceux qui s’imaginent que Bush ou l’administration américaine actuelle de manière générale est l’instance de pouvoir aux Etats unis. Balandier explique depuis trop longtemps que le pouvoir n’est pas nécessairement sur scène pour que nous nous laissions prendre à ces illusions. Pour autant nous ne sommes pas des partisans des théories conspirationniste du type gouvernement de l’ombre. Comme les premières elles sont le produit de simplifications extrêmes dont la seule vertu est d’être populiste.

La vraie question, c’est celle à laquelle Mr Grasset et vous même répondez de manière différente : faut-il penser l’actuelle politique américaine comme un phénomène ponctuel ou structurel ?

je me garde à ce stade de juger, mais il y a des signes qui me font penser que de dangereux précédents sont entrain d’être établis. peut être l’amérique en est-elle venue à un stade où son système de politique est définitivement vicié. Dans le même temps qui peut préjuger de la réaction. On n’en parle pas encore assez dans le Grandsoir, mais le Washington post faisait il n’y a pas trés longtemps une une sur la puissance du mouvement de résistance à la guerre aux Etats unis. Ce faisant il rappelait un fait quelque peu oublié : les héritières de Woodstock et de l’opposition à la guerre du vietnam ont produit les même grands mères qui actuellement mobilisent tout le pays contre la guerre.

l’amérique de demain se dessine aujourd’hui. Mais il est trés difficile d’en penser les lignes de force.

Merci encore pour votre intervention que je fais passer en article, et à bientôt."


COMMENTAIRES  

13/12/2002 16:07 par un lecteur

J’en conviens, il n’est pas facile de déceler les réelles volontés de l’administration Bush. Peut-être est-ce parce qu’elle est en son sein fondamentalement divisé, du moins, parce que Colin Powel fait passablement de tort aux plus extrémistes des impérialistes de l’administration. Ou peut-être est-ce une façon sournoise d’échapper aux critiques.

Mais on peut tout de même remarquer une chose importante. C’est que la doctrine Bush, comme l’a bien dit M. Grasset, met le roi à nu. Car l’hégémonie américaine n’est pas une nouveauté. Depuis le début de la guerre froide, c’est cela qui est en jeu : L’Amérique doit diriger le monde pour le rendre plus sûr. C’est une phrase qu’a asséné Bush maintes fois après le 11 septembre. Mais c’était également le moteur de la guerre froide.

Aujourd’hui, Bush n’est pas la conséquence de cet objectif hégémonique. Il n’est - enfin surtout ses copains comme Richard Perle ou Wollfowitz, Bush étant à mon avis incapable d’avoir une opinion personnelle qui ne soit pas cautionné et fortement influencé par un de ces types - que l’expression radicale de la domination et de la force. Ainsi, et c’est là , la distinction que je faisais entre soft power et hard power, Bush pense que l’hégémonie américaine stabilisera le monde par la domination et la force, alors que Clinton et les démocrates, ainsi que les plus modérés des républicains, pensent que sans user du soft power, les Etats-Unis n’auront que plus d’ennemis.

En cela, oui, démocrates et républicain sont sur la même longueur d’onde. L’Amérique doit diriger le monde. La nuance est dans la question « comment ? ».

L’hégémonie américaine est désormais un fait accomplis pour la majorité des américains. Et franchement, aussi critique que je puisse être envers le gouvernement actuel et passé des Etats-Unis en ce qui concerne la politique extérieure, j’ai de la peine à penser qu’un monde sans la régulation et une forme de dissuasion passive* des Etats-Unis serait plus sûr. L’ennui, c’est que cette dissuasion prend une direction extrêmement agressive sous l’impact de l’administration Bush.

Aujourd’hui, c’est une minorité qui dirige les Etats-Unis. Une minorité ultra-conservatrice et très religieuse, qui utilise tout son pouvoir pour propager ses idées et ses mensonges, afin de répandre une sorte d’esthétisation de la haine qui justifie la guerre contre les méchants, cela est à mon sens ce qui rapproche cette administration au fascisme. Au lieu d’apaiser les ressentiments de ses citoyens, elle s’en sert, de prime abord à des fins électoralistes, mais qui sait, peut-être a-elle un but politique bien précis, du moins, le contraire serait des plus étonnant. Des fonctionnaires du pentagone disent sans se cacher que l’islam est le principal ennemis des Etats-Unis, soit la reprise exacte des thèse d’Huntington dont l’aboutissement radical est la remise à l’ordre (et encore, j’ « euphémise ») des pays musulmans. C’est effrayant, d’autant plus qu’un certain Ruppert Murdoch, le magnat réactionnaire australien des médias, à réussi ces dernières années un coup de force : concurrencer CNN, médias plutôt centriste, avec Fox News. Cette dernière bénéficie naturellement de la bienveillance de Washington, et sa ligne éditoriale est résolument conservatrice, voir parfois très réactionnaire. Le pentagone a privilégié Fox News pour relayer ses infos lors de la guerre d’Afghanistan, une attitude qui n’est pas sans conséquence pour la doxa. En août-septembre, lorsque le débat sur la guerre en Irak faisait rage, les pires faucons s’occupaient de Fox News alors que Powel modérait le tout sur CNN. Un moment, chaque dimanche, les chaînes étaient prises d’assaut par l’administration Bush, qui expliquait au public américain ses position en faveur d’un changement de régime.

Pour revenir à votre question, à savoir si la politique actuelle des USA est un phénomène structurel ou conjoncturel, je pense qu’il est conjoncturel. Ces soudaines volontés de domination outrageuse sont nées le 11 septembre. Avant ces attentats, Bush semblais préférer nettement la politique intérieur, ce qui était légitime étant donné sa parfaite ignorance du monde. Mais son administration avait-elle déjà l’intention de trouver des ennemis pour unifier le pays et détourner l’opinion des échecs de l’économie et des impopulaires lois promulguées par l’administration Bush, notamment en matière d’avortement et de réduction fiscale pour les riches ? Si je suis moi aussi, fortement sceptique quant à la dénonciation systématique de complots au sein du gouvernement américain, la concordance d’intérêt entre les terroristes d’Al-Quaïda, l’administration Bush et l’extrême droite américaine est des plus troublante, d’autant plus que les services secrets américains sont resté étrangement sourd. Quoiqu’il en soit, le 11 septembre a indéniablement bouleversé la structure américaine, c’est pourquoi je continue de penser que les USA est encore le pays des libertés (bon, cela est très subjectif, étant donné que je ne me considère pas à gauche …) même si les Américains peinent parfois à se rendre compte que leur gouvernement restreint celles des autres. Ainsi, je pense que la constitution américaine est encore garante des libertés américaine, et que lorsqu’elles seront trop effritées, le retour de balancier risque d’être sévère. Cependant, elle est muette, en ce qui concerne la politique internationale. A la fin de son mandat, G. Washington avait lui-même exhorté l’Amérique à ne jamais se compromettre au sein de quelconque alliance. La réalité a changé aujourd’hui, l’interventionnisme américain peut presque être considéré comme structurel. Paradoxalement, les Etats-Unis sont en train d’adopter le rôle qu’avaient les Britanniques au 18 ème siècle.

Donc, pour conclure et tenter de clarifier ces réflexions confuses, je dirais que l’hégémonie américaine est un phénomène structurel, alors que l’hégémonie arrogante et impériale qui est appliquée actuellement est conjoncturelle. Et je souhaite que la machine de propagande bushienne, ou la guerre éternelle contre le terrorisme, n’en fasse pas un phénomène structurel.

Bien à vous.

*Je veux dire par là que la puissance américaine représente de facto une dissuasion à toute intention d’instabilité d’envergure internationale, ne serait-ce que grâce à sa domination économique et commerciale. Les USA peuvent exercer des pressions énorme, comme pour le pétrole en Chine, qui dépends pour cela presque exclusivement des Etats-Unis et de leurs relations.

14/12/2002 01:10 par cicero

mais vous finissez tout de même sur un souhait :-)ce que nous souhaitons tous d’ailleurs, de gauche ou d’ailleurs. la question est de savoir si l’administration actuelle a les moyens ou pas de pousser les états unis à un point de non retour.

je dirai que sur ce sujet, il faut relire le homeland security act et le patriot act. De même il faut prêter attention à ce nouvel institut à vocation sécuritaire dirigé par le vice amiral John poindexter (un ancien des affaires iran contra). nous publierons trés prochainement un article (en cours de rédaction) sur ce dernier point. pour les deux premiers je recommande la lecture de cet excellent article sur truthout :

Homeland Security Act : The Rise of the American Police State

de même cet autre plus ancien mais toujours d’actualité :

Repeal the USA Patriot Act

15/12/2002 21:26 par Jean-Michel Hureau

"En cela, oui, démocrates et républicains sont sur la même longueur d’onde. L’Amérique doit diriger le monde. La nuance est dans la question « comment ? »."

Tout est dit !
Et si, par hasard, il y en a quelques uns qui ne veulent pas.Hein ?
Jean-Michel Hureau

10/07/2006 02:30 par Marie de Russie

Vous dites que la Russie était opposée à l’attaque de l’OTAN contre la Yougoslavie parce que cela lui faisait perdre un peu d’influence.
C’est le contraire : c’est parce que la Russie, engluée dans la contre-révolution d’Eltsine, avait déjà perdu son influence que la Yougoslavie a pu être bombardée.
Du temps de l’URSS, jamais l’OTAN n’aurait touché à la Yougoslavie.

Marie de Russie

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