La droite atroce de l’écran

Jorge Elbaum

Le vote pour les droites n'était pas un vote idéologique en Amérique latine. C'était une expression de punition et de frustration. C'est précisément pour cela qu'il peut être inversé.

De 2023 à mi-2026, quatorze élections présidentielles ont eu lieu en Amérique latine et dans les Caraïbes. Sur ces élections, onze ont été remportées par l’une ou l’autre des deux formes qu’emprunte la droite réactionnaire régionale depuis la deuxième décennie du siècle actuel. Seuls dans trois pays des mandataires progressistes ont été élus : Claudia Sheinbaum au Mexique, Bernardo Arévalo au Guatemala et Yamandú Orsi en Uruguay. Mais seuls dans deux cas on a observé des continuités politiques : l’Équateur et le Mexique. Pour le reste, les électorats ont sanctionné les candidats des partis au pouvoir. Le « vote sanction » s’est imposé, au cours de la dernière décennie, comme une habitude dans les processus électoraux latino-américains et caribéens.

Une typologie des deux droites qui se rattachent aux vents trumpistes inclut les sécuritaires, dont le plus grand représentant est le Salvadorien Nayib Bukele – une matrice que l’on retrouve également chez la Costaricienne Laura Fernández et le Chilien José Antonio Kast –, et la droite liberticide, incarnée par Javier Milei et par Abelardo de la Espriella. Le premier définit son ennemi comme étant le criminel et utilise l’appareil d’État pour concentrer le pouvoir en échange de la garantie de la sécurité physique. Dans le cas du mandataire argentin, l’ennemi déclaré est l’État et la caste politique qui le représente (pourvu qu’elle ne soit pas de son parti). Les autres présidents de droite fluctuent dans l’intervalle existant entre ces deux modèles, selon les convenances du moment et les ordres reçus du Département d’État américain.

Les causes structurelles de l’élection de candidats sécuritaires et liberticides ne sont pas liées à une supposée droitisation culturelle de la société. Elles sont plutôt liées à une sanction électorale connectée à l’incapacité de transformer les structures productives de leurs économies respectives, qui ont fini par être vulnérables aux sanctions impériales, aux chutes des prix internationaux des matières premières et à la pression des marchés financiers internationaux. Les crises inflationnistes ont également favorisé ce dénouement.

Les gouvernements progressistes n’ont pas réussi à diversifier la matrice productive, n’ont pas brisé l’inertie spéculative, n’ont pas défié des organismes multilatéraux comme le FMI et ne se sont pas risqués à accumuler du pouvoir par la mobilisation des travailleurs dans les rues. Un autre des facteurs structurels ayant contribué à l’affaiblissement fut, sans aucun doute, le malaise causé par la pandémie, qui a débouché sur une culpabilisation générique des acteurs politiques de l’époque, majoritairement articulés dans ce que l’on a appelé la deuxième vague progressiste.

Une autre des raisons structurelles de l’avancée réactionnaire peut être attribuée à la crise interne des partis de l’arc émancipateur, qui ont dilapidé leur crédibilité par manque d’unité interne et en adoptant des profils identifiables à des gestionnaires éduqués des crises : défenseurs du consensus et du dialogue et, en même temps, garants de l’immuabilité du système. L’abandon du profil désobéissant et son remplacement par une docilité bureaucratique ont privé de souffle transformateur ceux qui sont les seuls moteurs du changement : les travailleurs mobilisés, le seul acteur que les secteurs dominants craignent et respectent.

L’insécurité, le crime organisé lié aux gangs et le narcotrafic apparaissent comme d’autres causes structurelles. La destruction de l’État-providence, l’informalité croissante issue de la désindustrialisation, l’abandon des secteurs les plus vulnérables et la légitimation de la violence comme solution aux conflits contribuent à cette réalité brutale.

La perte de la culture du travail, la connivence des organismes de sécurité avec les groupes criminels et le commerce du narcotrafic, qui gonfle les comptes des refuges fiscaux, font le reste. Les discours réactionnaires se remplissent la bouche de balles. Et sur ce terrain, ils sont communicativement efficaces parce que ceux qui souffrent le plus de la violence sont, justement, les travailleurs. Si les progressismes continuent d’éluder cette dimension tactique et d’accorder aux droites le monopole de la défense de la vie, il sera difficile de répondre aux demandes quotidiennes de ceux qui vivent, jour après jour, dans la peur dans les quartiers populaires.

Au Chili, le néofasciste José Antonio Kast a construit sa campagne autour de la sécurité et a laissé de côté le débat économique. Au Pérou, Keiko Fujimori, et au Costa Rica, Laura Fernández, ont électoralement profité de la panique qui règne dans les villes. Le modèle Bukele, qui a inclus la persécution des gangs et la construction d’une méga-prison, a réussi à faire passer un taux de 104 homicides pour 100 000 habitants en 2024 à l’actuel de 1,3, faisant du Salvador le pays le plus sûr d’Amérique latine. Le fait que cette réduction ait été basée sur une répression généralisée et la suspension des garanties constitutionnelles n’empêche pas de constater l’énorme importance qu’a ce sujet pour la région.

Une autre dimension transversale est la dimension générationnelle, liée à un besoin ancestral des jeunes de s’associer à des postures antisystème. Le manque de transmission intergénérationnelle et l’absence d’une conscience critique anticoloniale étendue ont transformé une frange importante de jeunes en « rebelles de droite ». Ce collectif n’a pas été traversé par les dictatures génocidaires du siècle dernier : il a été traversé par la frustration pandémique et la stagnation économique postérieure à la crise de 2008.

Cette position générationnelle était, de plus, contemporaine de l’expansion des réseaux sociaux, de la micro-segmentation par algorithmes et de la manipulation électorale – Cambridge Analytica hier, le Jumeau numérique aujourd’hui –, qui brisent le discours programmatique et offrent des messages émotionnels et viralissables, avec de fausses nouvelles et des appels aux peurs latentes de la société. Cette disponibilité générationnelle a été utilisée par les centres médiatiques du pouvoir global pour articuler leurs think tanks avec l’écosystème des réseaux et l’intelligence artificielle.

Instagram, TikTok, X/Twitter et YouTube sont devenus l’infrastructure de viralisation des messages « iconoclastes » de droite, face à un schéma politique circonspect. De plus, ces vecteurs communicationnels se sont auto-alimentés avec les supports médiatiques locaux, contrôlés par les usines de la culture impériale. Fidèle à cette structuration, une partie de l’électorat s’est laissé séduire par ces chevaux de Troie.

L’ingérentisme brutal de Trump, la croissance de la théologie de la prospérité – soutenue par Dante Gebel – et le nouveau (dés)ordre global s’ajoutent comme causalités de ce cauchemar. Cependant, on ne peut pas occulter la décomposition politique qui a caractérisé la deuxième vague progressiste : les luttes fratricides au sein du MAS en Bolivie ; les querelles internes entre le président et la vice-présidente en Argentine, entre 2019 et 2023 ; et la trahison de Lenín Moreno en Équateur ont contribué de manière décisive à dilapider le capital politique. Le vote pour les droites n’était pas un vote idéologique, comme l’expose la dernière étude régionale du Latinobarómetro. C’était une expression de punition et de frustration. C’est précisément pour cela qu’il peut être inversé.

 https://www.lahaine.org/mundo.php/la-derecha-atroz-de-la-pantalla

COMMENTAIRES  

30/06/2026 20:39 par Tardieu

Pourquoi voulez-vous qu’il en soit autrement avec des régimes sociaux-démocrates ?
Comment les masses pourraient-elles se forger une conscience de classe avec de tels régimes au pouvoir ? Si c’était possible, cela fait belle lurrette que la question du pouvoir serait réglée, non ?

01/07/2026 03:07 par Vania

L’auteur souffre d’amnésie ou vit dans un monde parallèle. Je lui rappelle que Nicolas Maduro a été réélu président légitime du Venezuela en 2024, malgré les tentatives de fraude de la droite fasciste qui aidé/téléguidé par les eeuu/occident sioniste et des pirates informatiques ont inventé une plateforme électorale parallèle frauduleuse "sumate" pour pouvoir crier "fraude". Ils ont aussi organisé la violence postérieure avec "los comanditos" qui voulaient mettre le feu dans les villes du Venezuela.
Un article très très complet et rigoureux de Maurice Lemoine sur l’élection au Venezuela a été publié sur medelu
https://www.medelu.org/Les-influenceurs-politico-mediatiques-du-Grand-Venezuela-Circus
Extrait : [....Comme il l’avait annoncé, Maduro remet à la Cour suprême de Justice l’ensemble des « actas » détenus par le PSUV et les partis du Grand pôle patriotique – soit 100 % des procès-verbaux. Chacun des candidats de la droite modérée, qui à aucun moment n’ont contesté le résultat (à l’exception d’Enrique Márquez), font de même. González est certes absent, mais les représentants des partis de la PUD qui l’ont appuyé – Mesa de la Unidad Democrática (MUD) , Movimiento por Venezuela (MV), Un Nuevo Tiempo (UNT) –, parmi lesquels Manuel Rosales, ont répondu à la convocation. Et c’est précisément quand ils entrent en scène qu’un coin du voile est levé. Ils ne disposent d’aucun procès-verbal ! Ils nient en avoir introduit sur le fameux site parallèle "Sumate", le 28. Ils prétendent ignorer qui a procédé à l’opération et se dédouanent en signalant tout de même que l’ensemble du processus a été géré par… Súmate, l’organisation créée par Maria Corina Machado....]
Désolée mais Bernardo Arévalo au Guatemala et Yamandú Orsi ne sont pas de gauche, maximum moins violents, moins ,monstrueux et prédateurs que les fascistes.
Quant à Fujimori, elle n’a pas gagné les élections au Pérou !!, elle a triché avec l’aide des eeuu Ils ont bourré les urnes des consulats aux eeuu avec l’aide des diplomates péruviens et une loi scélérate décrété à la dernière minute qui leur permettait de tricher dans les consulats. La fraude est si si grande qu’ils ont fini À Égalité !!! ( 50,13 % contre 49,87% )
"Ni la fifa se atreveria (oserait) a tanto" Roberto Sanchez
https://actualidad.rt.com/actualidad/614128-fifa-atreveria-roberto-sanchez-anunciar-paso

01/07/2026 04:50 par Vania

Attention !! en occident/u.e/otan , la propagande contre le chavisme s’accentue, profitant de l’immense tragédie que subit ce peuple. Les vautours sont sans vergogne et profitent pour mentir et affirmer que le Venezuela est un état failli. C’est Tout le contraire , ils s’organisent et agissent de façon exemplaire.Il y a une bataille pour le contrôle du discours ! Il est important de se mobiliser à l’international pour demander la fin du blocus et des mesures coercitives unilatérales "sanctions" illégitimes, illégales et la restitution des avoirs de l’état volés par l’occident. Le Venezuela a besoin qu’on lui restitue ce qui lui appartient soit 40 milliards de dollars. !! Rendez l’argent !!
Article de Thierry Deronne
https://venezuelainfos.wordpress.com/2026/06/29/revolution-bolivarienne-versus-imperialisme-humanitaire-les-lignes-de-fracture-dun-seisme/

01/07/2026 10:39 par Assimbonanga

Des empires médiatiques, qu’attendre d’autre que l’instantané humanitaire et les ruines apocalyptiques ? Après les campagnes sur la dictature, le narco-trafic, la trahison ou la soumission aux États-Unis, voici les gros plans émotionnels de " l’État failli", "vide de pouvoir" , "mécontentement face à l’inaction du gouvernement". Avec, pour objectifs invariables, renforcer la campagne de l’extrême droite contre le gouvernement bolivarien et neutraliser l’opinion internationale en vue d’une intervention extérieure. Mais la réalité est très différente.
Vingt-cinq ans de construction d’une puissante organisation populaire, d’une unité civico-militaire voulue par Chávez et d’un État qui, malgré plus de 1000 sanctions et le blocus inhumains des USA et de l’UE, garde pour priorité les services publics, font la différence. Contrairement aux régimes néolibéraux, sans État, où les ONG servent de relais à « l’impérialisme humanitaire », le Venezuela offre une réponse rapide et massive sur le terrain. La souveraineté alimentaire, et le grand nombre d’infrastructures publiques, ont permis de répondre aux besoins les plus pressants. Les autorités ont déjà distribué plus de 7 mille tonnes d’aliments à 75.238 familles. 10.834 bénévoles sont venus s’ajouter aux milliers de fonctionnaires des équipes de protection civile et aux plus de 30.000 fonctionnaires des corps de sécurité et de l’armée pour mener les opérations de secours. L’ensemble des personnels des ministères, des forces armées bolivariennes, le réseau national des organisations populaires dont plus de 5000 autogouvernements communards, sans oublier la culture solidaire, anti-individualiste, des vénézuélien.ne.s, ont sauvé de nombreuses vies et rétabli rapidement les services publics vitaux, pour passer à la reconstruction de milliers de logements. Le courageux personnel de la solidarité internationale, venus de l’ONU et de 32 pays, dont la Chine, la Suisse, la France, Cuba, le Salvador, le Vietnam, le Brésil, le Qatar, les Etats-Unis, le Mexique, la Colombie ou l’Inde représente le dixième de la mobilisation nationale

Il n’existe pas de catastrophe purement naturelle, surtout dans un pays en état de siège. De même, la réponse à toute catastrophe est toujours conditionnée par des facteurs sociaux, politiques, voire géopolitiques. À la suite du tremblement de terre dévastateur de 1812, survenu pendant la lutte pour l’indépendance, Simón Bolívar déclara : « Si la nature s’oppose à nous, nous la combattrons et la ferons nous obéir. » Aujourd’hui, cette remarque peut paraître choquante — comme une étrange sortie anti-écologique —, mais ce que Bolívar voulait dire, c’est que le projet stratégique d’émancipation doit rester au premier plan et guider nos actions, même face à un défi naturel.

Il convient de garder cela à l’esprit lorsque l’on réfléchit aux séismes qui ont récemment frappé le Venezuela. Le fait naturel est simple : il y a eu un double mouvement de terre, d’abord une secousse de magnitude 7,2 suivie, quelques secondes plus tard, d’une autre de magnitude 7,5. Dans leur sillage, les destructions se sont produites le long de failles naturelles, telles que la faille de San Sebastián qui longe la côte de La Guaira, mais elles se sont également propagées le long de failles créées par l’impérialisme. Au premier rang de celles-ci figuraient les fractures au sein des infrastructures du pays, des capacités de secours d’urgence et du système de santé, causées par plus d’une décennie de sanctions paralysantes.

Ces sanctions, qui sont encore au nombre de plus de 1 000, ne se résument pas à de simples mots et à des intentions hostiles. Les recherches menées par Mark Weisbrot au CEPR à Washington ont estimé qu’elles avaient contribué à quelque 40 000 décès supplémentaires en l’espace d’une seule année. Pour ceux qui ne connaissent pas bien le système financier international, l’impact d’un régime de sanctions de ce type peut être difficile à comprendre. Cependant, le résultat net est que toute transaction internationale devient difficile. Le commerce ordinaire et les lignes de crédit s’effondrent, tandis que les entreprises, les banques et les gouvernements évitent les transactions, même lorsqu’elles sont techniquement légales au regard du régime de sanctions, car elles manquent de certitude et craignent des représailles futures.

Les conséquences touchent tous les aspects de la préparation aux catastrophes et des interventions en cas de catastrophe. Au Venezuela, des millions de personnes ont commencé à émigrer peu après la publication du décret présidentiel d’Obama en 2015, notamment des médecins, des secouristes, des ingénieurs civils et d’autres professionnels qualifiés. Il est devenu plus difficile de réparer les équipements de sauvetage lourds, car les pièces de rechange ne peuvent pas être importées. Les hôpitaux ont eu du mal à remplacer les équipements médicaux spécialisés. Les services publics ont reporté les opérations de maintenance en raison de l’assèchement des financements et de la crainte des fournisseurs de se voir infliger des sanctions secondaires. Même lorsque les transactions sont techniquement légales, les banques et les fabricants font souvent preuve d’un zèle excessif, refusant de participer et obligeant les institutions à improviser dans un contexte de pénurie permanente.

Une deuxième série de fractures s’est ouverte à la suite des attaques impérialistes du 3 janvier contre le Venezuela, au cours desquelles le président démocratiquement élu Nicolás Maduro a été enlevé lors d’une opération militaire qui a fait plus d’une centaine de morts et laissé de nombreuses autres personnes blessées et traumatisées. Bien que la Révolution bolivarienne ait réussi à conserver le pouvoir politique — élément essentiel à tout processus révolutionnaire —, elle a perdu le contrôle des ventes de pétrole du Venezuela (mais ni de la souveraineté sur ses gisements, ni du reste de l’économie) et a été contrainte d’introduire des « réformes » dans la législation très avancée du pays régissant ses ressources naturelles face au blocus occidental, en particulier le pétrole.

Tout cela signifie que le séisme qui a frappé le Venezuela, déchirant à tous égards, a été rendu bien plus meurtrier — tant par son impact immédiat que par ses conséquences à long terme — par des facteurs directement imputables à l’offensive continue et multiforme menée par l’impérialisme américain contre le pays et son peuple. Près de 1 500 décès ont désormais été officiellement recensés, et ce bilan tragique continuera d’augmenter dans les jours à venir. Le nombre total de victimes se fera sentir à plusieurs niveaux, et la lutte pour en atténuer les effets grâce à une réponse efficace, souveraine et coordonnée est désormais un champ de bataille, au cœur duquel se trouve la contradiction avec l’impérialisme américain. A suivre sur Venezuelainfos !

(J’ai envoyé ce texte au GS hier, à sa parution. Il ne saurait tarder...)

01/07/2026 14:22 par Palamède Singouin

Attention !! en occident/u.e/otan , la propagande contre le chavisme s’accentue, profitant de l’immense tragédie que subit ce peuple



Rien d’étonnant, il s’agit d’un nouvel épisode de la "stratégie du choc" décrite par Naomi Klein dans son ouvrage éponyme qui consiste à imposer à des peuples groggy par des évènements imprévisibles des "réformes" difficilement acceptables en temps normal.
Le Venezuela est très, très mal barré.

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