Alep, mère de tous les malheurs

Le mouvement rebelle avait promis de faire de la Syrie un pays libre et démocratique. A Alep, son discours sectaire et ses méthodes cruelles ont poussé des communautés traditionnellement opposées au régime à se défendre, armes à la main, contre la « révolution » et parfois même à accueillir l’armée nationale syrienne à bras ouverts. Même si elle reste forte sur le plan militaire grâce aux succès enregistrés dans le Nord du pays avec l’aide de la Turquie et de ses alliés, la rébellion semble désavouée et politiquement condamnée par une majorité d’Alépins qu’ils soient musulmans ou chrétiens.

Dans une des rares dépêches où l’AFP donne la parole aux Alépins opposés à la rébellion, on peut lire le constat suivant : « Contrairement aux autres villes, Alep et ses 2,7 millions d’habitants étaient restés en marge de la contestation pendant des mois, provoquant les railleries des contestataires qui avaient écrit sur une banderole : « Même avec du Viagra, Alep ne se soulève pas » (1).

Ville paisible, prospère et multiconfessionnelle, Alep aurait pu succomber à la « révolution » si l’Armée syrienne libre (ASL) avait été réellement révolutionnaire, c’est-à -dire pluraliste, patriotique, respectueuse des minorités et du patrimoine public et privé de ses habitants.

Mais il en a été autrement. Après plus de trois mois d’occupation de la ville d’Alep par les combattants de l’Armée syrienne libre (ASL) venus de l’arrière-pays et du gouvernorat voisin d’Idleb, le constat est cinglant : à part certains quartiers pauvres et perméables au discours religieux voire sectaire de l’ASL, la majorité de la population a boudé la rébellion.

Alep finira par payer cher sa traîtrise envers les insurgés : purges expéditives contre les habitants insoumis comme l’exécution des membres de la tribu Berri, de fonctionnaires administratifs, d’employés de la poste (2), magasins détruits et pillés, habitations réquisitionnées, populations chassées, musées, centres culturels, églises et autres sites historiques saccagés, mosquées vidées de leurs imams et de leurs fidèles « pro-régime », grand souk incendié…

Même la grande synagogue d’Alep, patrimoine mondial de l’Unesco, n’a pas été épargnée par les destructions.

Voici un bref aperçu du drame vécu par les diverses minorités qui peuplent la ville :

Victimes arméniennes de la rébellion

Près de 80.000 Arméniens vivent en Syrie surtout dans les grandes métropoles, comme Damas et Alep. Ils sont pour la plupart les descendants des Arméniens déportés et martyrisés par le régime jeune-turc de 1915. Les Arméniens de Syrie rejettent massivement l’ASL à la fois en raison de son profil sectaire mais aussi et surtout parce que l’ASL est protégée par l’Etat turc, bourreau historique des Arméniens.

Ils sont victimes d’une guerre dont ils ne se sentent pas toujours concernés même si la mort de Vigen Hayrapetian, sergent de l’armée nationale syrienne, suite à un double attentat terroriste à Alep qui coûta la vie à 28 personnes, avait mis en évidence leur attachement à une Syrie baassiste en tant que moindre mal. Plusieurs dizaines d’Arméniens ont été tués depuis soit lors de tirs croisés ou d’attentats à la voiture piégée.

Certains ont été kidnappés par des inconnus parfois pour des raisons purement financières. Les enlèvements contre rançon, c’est l’autre facette du chaos importé par les rebelles dans le pays.

Fin octobre, l’église Saint-Kevork située dans le quartier de Midane (Nor Kyugh en arménien) à Alep, a été incendiée par les rebelles. L’école arménienne Mesrobian qui jouxte l’église a également été endommagée. (3)

Pour se protéger de l’ASL, de ses mauvaises fréquentations djihadistes (Front Al Nosra, Liwa Al Tahwid etc) et des bandes criminelles, les habitants arméniens de certains quartiers d’Alep ont rejoint les « comités populaires », organisation civile et progouvernementale d’autodéfense ressemblant à la première génération des Comités cubains de défense de la révolution (CDR). De nombreux Arméniens d’Alep mais aussi de Kassab (Lattaquié) et de Damas se sont armés pour assister l’armée dans ses opérations antiterroristes.

Victimes kurdes de la rébellion

A l’instar des Arméniens, la majorité des Kurdes qui sont pourtant sunnites, se tiennent à l’écart de l’ASL en raison de son discours confessionnel et de son inféodation au régime d’Ankara.

Les Kurdes représentent environ 10% de la population syrienne, soit près de 2 millions de personnes. Si certains Kurdes ont occupé de hauts postes dans l’administration, ainsi que dans la hiérarchie militaire et religieuse, leur histoire n’en est pas moins faite de discriminations de la part d’un Etat dont la doctrine officielle basée sur l’arabité exclut de facto cette population non arabe.

Leur marginalisation les a conduits à se révolter plus d’une fois contre le gouvernement de Damas déclenchant une répression brutale à leur encontre comme à Qameshli en 2004.

Au début de la révolte de 2011, le président Bachar El Assad a accordé la nationalité syrienne à 300.000 Kurdes. Il a également libéré de nombreux prisonniers politiques, surtout des membres du PYD (parti de l’union démocratique, proche du PKK en guerre contre Ankara) et promis plus d’autonomie.

Ce nouveau rapport entre Damas et le principal mouvement d’opposition kurde équivalant à un pacte de non-agression, a amené le PYD à adopter une fragile politique d’équidistance entre les troupes gouvernementales et l’ASL.

A Alep, le quartier kurde d’Achrafiyeh contrôlé par le PYD a ainsi mobilisé sa milice contre toute incursion de l’un ou l’autre camp. Fin octobre, lorsque des rebelles dont certains groupes kurdes favorables à l’ASL comme le parti Azadi et le « bataillon Saladin » ont occupé le quartier, les sympathisants du PYD ont manifesté contre une violation flagrante de leur souveraineté politique et de leur territoire. Mais les rebelles de l’ASL si prompts à dénoncer la répression de l’armée gouvernementale contre des rassemblements pacifiques n’ont pas hésité à ouvrir le feu sur des manifestants, tuant une douzaine de membres du PYD. Au total, trente personnes périront dans les affrontements d’Achrafiyeh opposant pour l’essentiel des Kurdes s’affichant neutre dans le conflit « inter-arabe » à des Kurdes pro-ASL appuyés par des éléments djihadistes. Des centaines de personnes sont détenues par leurs deux camps. Et nous savons qu’au moins l’un d’entre eux, Khaled Bahjat Hamdu, a été assassiné sous la torture par les rebelles.

Victimes palestiniennes de la rébellion

En Syrie, l’Office des Nations Unies chargé des réfugiés palestiniens (UNRWA) a récemment recensé 510.000 Palestiniens en Syrie dont un tiers rien qu’à Damas. Ils sont majoritairement sunnites comme l’ASL. Pourtant, la plupart d’entre eux refusent de prendre part à un conflit qui nuit à la cause palestinienne.

Comme nombre de Kurdes, d’Arméniens, d’Arabes chrétiens, sunnites, chiites ou alaouites, les Palestiniens progouvernementaux se sont organisés en comités populaires pour empêcher la prise de contrôle de leurs camps par l’ASL et d’autres groupes djihadistes. (4)

Les Palestiniens d’Alep trop neutres dans le conflit syrien ou trop proches du Front populaire pour la libération de la Palestine - Commandement général (FPLP-CG) d’Ahmed Jibril, allié traditionnel du gouvernement de Damas, sont eux aussi la cible de l’ASL. C’est en réalité depuis le début de la rébellion que le torchon brûlait entre la rébellion et les Palestiniens non alignés à l’émir du Qatar.

Un mois avant l’invasion d’Alep par l’ALS, seize Palestiniens du camp de Nairab, ont été exécutés et atrocement mutilés par les rebelles syriens dans le Nord d’Alep, un massacre commis par un groupe rebelle syrien et que même le Hamas, pourtant en rupture avec le gouvernement de Damas, avait condamné. (5)

Le 28 septembre 2012, quatre Palestiniens ont été tués après des tirs au mortier de l’ASL contre le camp palestinien de Nairab tout proche d’Alep.

Au total, 528 Palestiniens auraient été tués depuis un an et demi en Syrie lors d’affrontements entre rebelles et armée, entre rebelles et Palestiniens pro-régime, entre Palestiniens pro-rebelles et armée, lors d’assassinats ciblés par le régime ou les rebelles ou encore en détention. (6)

Victimes assyriennes de la rébellion

Près d’un million d’Assyriens vivent en Syrie, principalement dans la Djézirah (gouvernorat d’Al Hassaké) et à Alep. Ces dernières années, leur nombre s’est vu croître après l’arrivée de milliers d’Assyriens d’Irak fuyant l’invasion américaine de 2003 et le terrorisme takfiriste subséquent. Les Assyriens sont sémites. Ils parlent l’araméen, la langue du Christ. Mais ils ne sont pas arabes. Ils rejettent donc eux aussi le paradigme baassiste.

Leurs revendications identitaires et leurs mouvements politiques ont été violemment combattus par le pouvoir. Toutefois, une majorité d’Assyriens perçoivent la laïcité promue par le gouvernement syrien comme un moindre mal face à l’Islam conquérant.
Le principal mouvement assyrien, l’Assyrian Democratic Organization (ADO) fait partie du Conseil national syrien (CNS). Il en est même un membre fondateur. Mais au lieu d’attirer vers elle la population assyrienne traditionnellement réfractaire à l’idéologie officielle, l’ASL a réussi à se l’aliéner.

Le 21 octobre 2012, le complexe social Beth Hasda de cette communauté chrétienne a été soufflé par l’explosion de plusieurs voitures piégées. L’attentat avait été revendiqué par le Front Al Nosrah. (7)

Cinq jours plus tard, le Front Al Nosrah a envahi le même quartier assyrien. Un habitant a été tué et plusieurs familles ont été chassées de leur domicile. L’armée gouvernementale est finalement intervenue pour extirper les assaillants et réinstaller les familles chassées.
Le quartier a retrouvé son calme. Mais pour combien de temps ?

Conclusion

Arabes et Kurdes, Palestiniens et Arméniens, chrétiens et musulmans souffrent durement de la lutte à mort que ses livrent les belligérants à Alep.

Nombreux sont les habitants de la ville qui reprochent aux rebelles d’avoir importé le conflit jusque dans leur foyer. Une habitante d’Alep parle même d’un « terrorisme meurtrier venu du désert » (8).

La « mère de toutes les batailles » est ainsi devenue la mère de tous les malheurs.

Et à Alep, comme partout ailleurs en Syrie :

Les uns ont attendu l’arrivée de leurs libérateurs rebelles.
Les autres ont attendu l’arrivée de leurs libérateurs gouvernementaux.

Les uns subissent les incursions de l’armée nationale.
Les autres subissent l’invasion de leur quartier par des combattants étrangers à la ville et au pays.

Les uns sont victimes des bombardements de l’aviation et de l’artillerie gouvernementale pour avoir hébergé la rébellion.
Les autres sont victimes des voitures piégées, des balles, des roquettes et des tirs de mortiers rebelles pour avoir abrité les troupes de l’armée nationale.

Les uns prennent les armes et se rangent du côté de la rébellion.
Les autres prennent les armes et se rangent du côté du gouvernement.

Les uns enragent contre leur voisin qui ne se rallie pas à la « révolution contre la dictature ».
Les autres enragent contre leur voisin qui héberge des « terroristes » et des fossoyeurs de la paix intercommunautaire.

Les uns se plaignent que l’ALS ne vient toujours pas à bout de l’armée gouvernementale.
Les autres se plaignent que l’armée nationale n’en fait pas assez pour protéger leur vie et leurs biens.

Les uns maudissent l’armée nationale.
Les autres glorifient l’armée nationale en tant que « Houmat Al Diyar », la gardienne de la patrie.

Mais tous sont Alépins. Tous sont Syriens. Tous sont humains. Tous ou presque.

Le 7 novembre 2012

Bahar Kimyongur

(auteur de Syriana, la conquête continue, Ed. Couleur Livres & Investig’action, 2011 et porte-parole du Comité contre l’ingérence en Syrie - CIS)

http://www.michelcollon.info/Alep-mere-de-tous-les-malheurs.html

(1) AFP, 7 septembre 2012 : Syrie : à Alep, rebelles et commerce ne font pas bon ménage

(2) Ces massacres ont été déguisés en « actes de vengeance contre les chabbihas », le terme magique qui justifie toutes sortes d’actes barbares.

(3) Site d’information arménien Tert.am, 31 octobre 2012

(4) Anwar Raja, porte-parole du FPLP-CG cité par l’AFP (30 octobre 2012) précise : « (…) des comités populaires, que nous avons formés pour empêcher ce genre d’infiltration (…) »

(4) « Resheq : We condemn the killing of Palestinian conscripts in Syria as cowardly », Palestinian Information Center, 12 juillet 2012

(5) Chiffre avancé par un porte-parole du Hamas et confirmé par Adli Al-Baraqouni, Humanitarian Voice, 31 octobre 2012

(6) International News Agency (AINA) : Car Bomb Explodes in the New Assyrian Quarter in Aleppo, 24 octobre 2012

(7) AINA : Second Attack in 5 Days on New Assyrian Quarter in Aleppo, 26 octobre 2012

(8) Al Manar, 27 octobre 2012

COMMENTAIRES  

11/11/2012 22:55 par 1/2KL

Encore une fois, on essaye de nous faire croire que c’est une révolution qui n’en est pas une, et que dans ce cas très précis, le énième, le régime de terreur actuel est bien mieux que le futur incertain. Car, dans le fond, il s’agit bien d’une posture conservatrice et non d’une alternative crédible que nous livre Bahar Kimyongür.
Arrêtons-nous un peu sur la définition qu’il donne d’un mouvement «  révolutionnaire ».
«  Patriotique », d’abord. Généralement, on entend ce mot dans la bouche de ceux qui répugnent d’être nommés «  nationalistes ». Patriotique étant perçu positivement alors que nationaliste serait «  mal » tandis que sur le fond la définition ne change aucunement et que sur la forme se déploie la logique de l’euphémisme. Et bien donc, depuis quand une révolution se devrait d’être patriotique/nationaliste ? En dehors des rêves qui habitent Bahar Kimyongür de voir émerger un grand ensemble arabe au Moyen-Orient, on se le demande. En effet, je doute que parmi les gens qui rêvent de Grand Soir... par exemple, beaucoup interprêtent leur révolution comme une révolution nationaliste.
«  Respectueuse du patrimoine privé ». Bizarre, qu’une personne qui se revendique de la gauche marxiste parle de protéger le patrimoine privé. Et le plus gros, c’est que ça passe. Je suis même sûr que des gens l’entendent, le lisent et acquiescent.
Le problème c’est qu’en dehors d’une définition arbitraire, échelonnable et sur mesure de «  la révolution », on entend bien d’autres sons de cloches sur les faits par ailleurs.
Par exemple, Pierre Piccinin, qui a au moins le mérite d’avoir dépensé du temps sur le terrain et d’avoir rencontré pas mal d’interlocuteurs locaux. Après, on peut le critiquer abondamment si on veut, mais est-ce que franchement on peut penser une seule seconde que les habitants d’Alep sont encore favorables au régime après ce qu’il nous décrit : hôpitaux éventrés, tirs à la roquette sur des bâtiments sans faire dans le détail et des victimes par milliers ? Ce régime est un régime de terreur et il ne se distingue pas qualitativement de l’aviation U.S. lorsqu’elle bombardait Bagdad par exemple.
Puis, il y a les mensonges par omission qu’on nous soumet une fois de plus. La tribu Berri, habitants insoumis... Vraiment ? Bien sûr, on pourrait objecter que ce massacre est absolument honteux, qu’il viole les principes du droit. C’est vrai. Et on aurait sans doute préféré un procès équitable comme très souvent. Mais ce qu’il ne dit pas (s’il avait au moins un minimum de souci d’objectivité), c’est que ce clan est avant tout un clan de mafieux qui faisait régner la terreur sur les habitants de la ville. On sait par ailleurs que de nombreux d’entre eux étaient également des shabihas. Ce qu’il s’est passé là , c’est exactement la même chose que ce que l’on a vu en Tunisie récemment, lorsque les bourreaux d’hier se sont retrouvés du jour au lendemain entre les mains de leurs victimes, c’est la même chose que d’autres scènes d’horreur survenues dans d’autres révolutions, en d’autres temps : des représailles. Comme en ont pratiquées en son temps aussi un certain... DHKP/C.

14/11/2012 11:35 par Edouard

1/2KL.
Où avez-vous lu que les marxistes ne seraient pas patriotes ?
Il n’est pas contradictoire d’aimer le monde, de se battre pour sa libération et d’en aimer des fragments lorsque celles-ci sont sous occupation ?
Les communistes ont toujours été patriotes : sous l’occupation allemande, en France, en URSS, en Grèce, à Cuba, au Chili, au Vietnam, en Colombie.
L’un de leur slogan a toujours été "patria o muerte".
Seuls les bobos européens se la jouent antinationalistes ce qui, dans les faits, est une posture purement rhétorique. On se bat toujours dans un cadre national tout en étant solidaire des combats menés par les autres peuples. Le combat national, c’est aussi le message d’Amilcar Cabral qui disait : "Si vous désirez faire triompher notre révolution, faites-là chez vous." Pour rappel, les cocos se disent inter-nationalistes, une reconnaissance implicite du cadre national.

Où avez-vous lu que les marxistes s’opposaient à la destruction ou au vol des biens privés ? Les rebelles syriens occupent de fait des biens qui ne leurs appartiennent pas et s’en servent de QG. Ils volent et rançonnent des citoyens qui n’ont rien demandé. Les marxistes ne sont pas contre la propriété privée mais contre l’appropriation privée des moyens de production. Lorsque des marxistes combattent armes à la main, ils veillent à respecter les biens privés du peuple : relisez Mao ou Guevara.

Sur le marxisme comme sur la Syrie, vous êtes vraiment mal renseignés.

Normal, si votre source est Pierre Piccinin.

Voici un autre son de cloche... d’un Belge à Alep...

Syrie : l’envers de la guerre

dimanche 21 octobre 2012 à 13h43

Malgré le conflit qui la frappe cruellement, la ville martyre syrienne tente de sauver les apparences. Pour combien de temps encore ? Reportage exclusif en zone loyaliste.

Alep. © Image Globe

Alep à feu et à sang ? Les images peuvent être trompeuses. Dans la zone occupée par les loyalistes, où Le Vif/L’Express a pu s’aventurer, on peut marcher très longtemps sans voir la moindre destruction. La plus grande partie de la capitale économique de la Syrie semble encore aux mains du régime, et les rebelles n’occupent aucun bâtiment public d’importance. Alep n’est pas coupée de Damas. Des bus font le trajet, mais sont parfois forcés à de longs détours. L’aéroport est toujours sous contrôle du pouvoir. Vu le risque, les rares taxis demandent six fois le prix pour rallier le centre. Ils empruntent le « ring » d’Alep, désespérément vide, et passent devant le quartier martyr de Salah al Din, effondré comme un château de cartes.

En ville, fruits et légumes ne manquent pas sur les étals. Seul le pain fait défaut, obligeant des centaines de personnes à s’amasser tous les matins pour en obtenir, avant de les emballer dans des sachets à même le trottoir ou sur les capots des voitures. Dans la rue Baron, le traditionnel vendeur de café chaud continue de servir les conducteurs pressés. Le célèbre hôtel du même nom profite de l’absence de clients pour rénover les chambres. Quelques magasins et restaurants restent ouverts (un sur dix, en moyenne), comme le Wanes, avec ses serveurs très chics et sa carte des mets où rien ne manque. Dans les parcs centraux, les fontaines fonctionnent à pleins jets, pendant que les Alépins s’échangent les dernières informations sur les bancs. Ou s’épient...

Car personne n’est dupe : la guerre est dans tous les esprits et le fracas des armes se fait entendre sans répit. Les lignes de front bougent chaque jour. Une odeur âcre flotte sur la ville. Un voile sombre la couvre, comme un avant-goût d’apocalypse. Le 3 octobre, au lendemain de notre passage, un attentat à la voiture piégée sur l’énorme place Saadala Al Jabiri tuait une cinquantaine de personnes, principalement des militaires. Les poteaux d’Alep sont constellés d’annonces mortuaires, aux visages parfois bien jeunes. Les marchands du souk incendié tentent de s’y rendre pour récupérer quelques biens. L’après-midi, la circulation se fait plus rare, la ville devient fantomatique, les habitants se calfeutrent chez eux. Du moins s’ils ont encore leur maison. Des centaines de déplacés vivent sous des tentes de fortune le long des boulevards, et même sur le terre-plein central.

Dans une petite maison abandonnée du quartier chrétien d’Azizieh, deux familles vivent entassées, soit quinze personnes. Elles vivaient à 200 mètres de là , mais c’était devenu trop dangereux, à cause des snipers. « On a changé quatre fois de logement avant d’aboutir ici », témoigne Ahmed Kurdi, un sunnite, dans la petite cour intérieure, tandis que résonnent tout près les tirs d’armes automatiques et les bruits de mortiers. Ce père de famille ne sursaute même plus, ni ses enfants, qui s’amusent à collectionner les douilles. Il ne porte pas les rebelles dans son coeur : « Ils ont grimpé dans le minaret voisin pour annoncer la libération d’Alep. C’est bien gentil mais, depuis, j’ai perdu ma maison », grince-t-il.

Son voisin Issa Touma, un artiste photographe, a également été forcé de quitter son appartement situé dans le quartier de Midan et d’emménager chez ses vieux parents. Il explique : « L’ASL (Armée syrienne libre) menace de tuer les gens s’ils ne quittent pas leurs logements, car c’est à partir de là qu’ils se battent. Conséquence, le gouvernement les bombarde et les habitations sont détruites... Si vraiment l’ASL souhaitait libérer les gens, elle ne se cacherait pas derrière eux. » Il refuse toutefois de prendre parti pour l’un ou l’autre camp. Sa position de funambule lui sert jusqu’à présent d’assurance-vie.

Pour amener les gens à rester en ville, Issa Touma a maintenu envers et contre tout l’organisation du festival international de la photo d’Alep, dont il est le fondateur. Malgré le conflit qui se déplaçait de quartier en quartier, et qui l’a bloqué chez lui pendant neuf journées dantesques, il n’a jamais voulu annuler l’événement. Le vernissage était plutôt symbolique : seuls quelques Alépins avaient pris le risque de se déplacer, et aucun artiste ne s’est pointé. Avec des moyens de communication aléatoires, l’organisation relevait du tour de force. Plus de la moitié des oeuvres ne sont jamais arrivées. Sans compter la démographie chamboulée : « Beaucoup de gens ont été forcés de quitter leurs maisons, explique Issa Touma. Quelques-uns sont partis vers la Turquie. La plupart ont déménagé à l’intérieur d’Alep, et c’est devenu un casse-tête pour faire parvenir les invitations. »

A l’origine, le festival devait se tenir dans l’imposant Old Electricity Building, mais le responsable est introuvable depuis le mois d’août. Issa Touma a été obligé de se rabattre sur sa propre galerie. Comme elle s’avère trop petite, il expose les 300 photos à tour de rôle, mais aussi dans des cafés artistiques d’Alep. De vernissage en vernissage, le festival sera finalement prolongé jusqu’à fin octobre. « Les habitants sortent davantage, se réjouit l’artiste. Grâce à l’expo, ils se sentent plus libres, plus heureux. Ils portent de beaux vêtements, alors qu’en temps de guerre ce n’est pas le premier des soucis. Certains m’ont dit que c’était une de leurs plus belles journées depuis le début du conflit. »

Pourtant, beaucoup d’artistes et d’intellectuels ont préféré fuir hors du pays. « J’en connais beaucoup qui l’ont fait par opportunisme, se disant qu’ils obtiendront de meilleurs financements de l’autre côté s’ils crient contre le régime », persifle Issa Touma, pendant que nous marchons dans les rues. Son discours est peu flatteur à l’égard des Européens : « Comme ils étaient amis avec Bachar, ils n’ont jamais voulu soutenir des gens indépendants comme moi. S’ils l’avaient fait, on n’en serait pas là . » Sa liberté de ton dérangeait, visiblement. En 2006, la police est venue apposer les scellés sur sa galerie. Cela a duré neuf mois.

Soudain Issa Touma arrête la conversation : à un coin de rue, deux jeunes miliciens armés et en civil, affalés sur des sacs de sable, observent les passants d’un oeil mauvais. « Le régime se méfie de tout le monde, en particulier des photographes. Comme je le répète à mes étudiants en photo, s’il y dix rebelles d’un côté et un photographe de l’autre, ils se rueront sur le photographe. » Celui-ci sera vite soupçonné de travailler pour la chaîne qatarie Al Jazeera, accusée de mener une guerre médiatique contre Damas. Aujourd’hui, cet artiste, qui dit avoir découvert la liberté grâce à la photo, ne se soucie guère de qui va gagner la guerre. « On veut juste que cela s’arrête. » Tandis qu’il ironise sur la « bataille finale d’Alep », maintes fois annoncée par les rebelles, les cloches de l’église latine toute proche se mettent à retentir, comme un rayon de soleil après l’orage. L’imposant lieu de culte, auquel ne manque aucune lampe, est rempli aux trois quarts par des gens de tous les âges, aux habits impeccables. La dignité restera l’ultime richesse des Alépins.

FRANCOIS JANNE D’OTHÉE, ENVOYÉ SPÉCIAL A ALEP

16/11/2012 09:37 par 1/2KL

Salut "Edouard" (tiens, c’est original ça),
La question de la propriété privée, plus que nulle part ailleurs, est abondamment discutée dans l’échange Proudhon/Marx, mais ça tu le saurais si tu étais véritablement marxiste. Ce n’était d’ailleurs pas mon propos que de définir la propriété privée. Quel que soit la marge de manoeuvre qu’on lui laisse, sa définition repose sur les valeurs bourgeoises de l’État à un moment donné. Insister sur la défense du patrimoine privé est incompatible avec le marxisme parce que le marxisme annonce et cherche précisément l’abolition de ces valeurs qui définissent ce qu’est la propriété à ce moment donné.
Ensuite, sur le nationalisme, c’est une aberration que de prétendre que le marxisme (a fortiori, la révolution) va toujours de pair avec lui. Que certains leaders aient voulu manipuler les masses en cherchant l’alchimie impossible entre les deux est une chose. On peut donc vibrer pour des idées nationalistes et croire à ces balivernes, elles n’en sont pas moins fausses. L’épisode de la Commune de Paris, les crosses en l’air et les moments de fraternisation durant la Première guerre mondiale, les révolutions russes sont suffisamment d’exemples où l’opposition à l’idée de nation et aux manipulations qu’elle entraîne ont prévalu chez les marxistes. Se limiter au découpage du mot «  international » et ignorer tout ce que des marxistes comme Rosa Luxembourg en ont dit, c’est vraiment, très, très pauvre.
Enfin, pour retourner au cas syrien, ce qui m’indigne dans ce texte, ce ne sont pas tant les arguments, peu objectifs, partiaux, et du même genre, qui sont d’ailleurs démont(r)ables a contrario très facilement. Non, ce qui m’indigne, c’est que l’objectif ultime y est de convaincre en vue de la conservation d’un système profondément inique, qui pratique la terreur et qui n’a plus aucune crédibilité. Bien sûr qu’il y a des criminels, des tarés au sein de l’ASL. Mais honnêtement, je ne crois pas qu’une révolution soit jamais « propre », totalement constituée de preux combattants tout de blanc vêtus. Le grand, le beau Ahmed Ben Bella avait son lot de crimes du FNL sur les mains qui sont aujourd’hui largement documentés et connus et qui n’ont rien à envier à tout ce que l’on entend en Syrie.
Plutôt que demeurer dans une posture de dénigrement stérile, il serait peut-être temps de penser à l’après Bashar, et de tourner la page sur ce régime. Espérer un sursaut de réalisme à la Michael Moore. Cela veut dire s’en désolidariser et discuter avec les éléments de l’ASL, peser dans ce patchwork qui est loin d’être constitué d’une bande de conspirationnistes acquis aux mêmes idées et mêmes méthodes.

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