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Triomphe de la vulgarité, ou le tout-un-chacun
HOWLETT, Marc-Vincent

Ce qu’il y a de bien avec Sarkozy, c’est qu’il est tellement outrancier, caricatural, " canularesque " qu’il a suscité ces derniers mois une masse d’ouvrages analytiques de très bon niveau. Je ne parle naturellement pas de livres publiés par des journalistes de ce que La Plan B appelle le PPA (le Parti de la Presse et de l’Argent), du style Duhamel ou Joffrin, en rapport de connivence parce que de contiguïté avec le pouvoir, donc dans l’incapacité de briser le discours du modèle auquel ils se conforment forcément un jour ou l’autre.

Je ne crois pas que l’avocat d’affaires de Neuilly ait fondamentalement innové en matière économique et sociale. Son action se situe dans la continuité de celle de Chirac II, avec ses gouvernements Raffarin et Villepin déjà pleinement au service du capitalisme financier, du CAC 40, et avec, presque quotidiennement, de sales coups portés contre la classe salariale, le peuple institué, avec mépris, la « France d’en bas ».

Sarkozy est différent en termes de présentation de discours et de sa persona, en termes d’action, de performance, de résolution (ou non) des problèmes, dans sa manière de faire croire que tout procède de lui et que tout se ramène à lui.

Philosophe et psychanalyste (des créatures que Sarkozy a en horreur), Marc-Vincent Howlett nous offre ici une étude très innovante sur le sens ultime de la geste sarkozienne, depuis sa campagne électorale à son récent mariage.

Il établit une analogie avec l’ « après-coup » de Freud, c’est-à -dire le moment retardé où des impressions, de la mnèse prennent sens. Plus et mieux que les autres dirigeants, Sarkozy vise à cristalliser en un contenu et une forme politiques un discours réactionnaire qui peut être de son cru, ou qu’il assume s’il n’est pas totalement le sien. Cet après-coup, explique Howlett « a à voir avec l’effroi, un réveil douloureux devant l’officialisation de thématiques dont on avait insuffisamment omis de dénoncer le cours mortifère, pensant, à tort, que leur fragilité théorique, leur affect haineux ne dépasserait pas leur seule énonciation. »

Le dit de Sarkozy est celui d’un homme impudique, pleinement dans la représentation glorieuse de lui-même. Il y a bien sûr de l’impudicité à affirmer (de manière impudente) que si on a « aimé Jackie Kennedy » on « adorera Cécilia Sarkozy » (que pensa la descendante d’Albeniz à l’instant précis de cette fanfaronnade ?), ou à faire se dévêtir en public sa troisième épouse mannequin. Il y a forcément de la vulgarité à suivre l’exemple de Bernard Tapie qui, à l’instar d’un Berlusconi, a fait se fondre en un tout cohérent dynamique et dialectique, réussite, argent et politique, Sarkozy ayant ajouté à ce cocktail une maîtrise remarquable des techniques de communication.

Le mode de pensée sarkozien renvoie à une expression sans sujet, même si, nous dit l’auteur, ce dit est le lieu de rencontre de toutes les paroles (« Fadela Amara est formidable », « Je serai le président de la France qui se lève tôt »). Cette parole est mise en scène, montrée. Il faut qu’elle soit simplement visible. Ces notions de visibilité, de lisibilité étant - je partage pleinement l’opinion de Howlett sur ce point - une des plus grandes escroqueries de ces vingt dernières années. Le visible (voir comment, aujourd’hui, les chercheurs universitaires se croient contraints d’élaborer leur pensée non pas grâce à , mais en fonction de Power Point) débouche sur le même, donc sur l’invisible. En Sarkosie, l’agrégat humain est un univers sans individuation, sans objet de pensée reconnaissable, sans expérience. X devient ministre parce qu’il est entraîneur de rugby, casinotier et ami du président.

Avec Sarkozy, tout devient faux. Lors de ses vacances de l’été 2007, il affirme vouloir aller à la rencontre de l’« Amérique profonde ». Outre le fait qu’il oblige sa femme à jouer la comédie de la Première Dame de France, il ne rencontre aucun Noir, aucun chômeur, aucun Wal-Mart, aucun McDonald’s. Bush et Madame lui font l’aumône d’un Hamburger. C’est le camping de Palavas-les-Flots, en plus clinquant et en plus beauf. Pitoyable course à l’existence. Tout comme sera lamentable et médiocre son discours prononcé devant le Congrès où, en pleine démagogie, il fera appel à quelques emblèmes pour lui signifiants : John Wayne, Elvis Presley et le tellement consensuel Martin Luther King. Pas un écrivain, pas un scientifique, pas même Duke Ellington. Logiquement, c’est dans l’Empire du fun et du faux, DisneyLand, que Sarkozy offrira au monde sa dernière conquête féminine, un mannequin rencontré chez un roi de la publicité, donc de la com’, du factice.

Ce pourfendeur de Mai 68 a décidé de « jouir sans entraves ». Et aussi de penser « sans tabou », comme il serine depuis des années. Comme Monsieur Homais, il sait tout : « J’inclinerai, pour ma part, à penser qu’on naît pédophile. » Donc, comme tout est joué, pourquoi tenter de changer quoi que ce soit, pourquoi tenter de s’opposer au hasard et à la nécessité ? Les hommes d’affaires ont même le droit de naître affairiste : « Comment comprendre que, dans les cas qui ne mettent en cause que des intérêts privés et pécuniaires, il puisse encore être fait recours au droit pénal ? »

Sarkozy sait tout, jusqu’au ridicule : grand expert sportif, il nous assure que le Tour de France est propre, que Christophe Moreau est un vainqueur potentiel juste avant que celui-ci ne s’écroule dans la montagne ; il affirme aux joueurs de rugby français qu’ils vont gagner la Coupe du monde ; il encourage Guy Roux (malgré son grand âge), et ce de manière dérogatoire, dans ses nouvelles fonctions d’entraîneur avant que celui-ci abandonne sa charge pour raisons de santé.

En Sarkosie, nous dit Howlett, la culture est superfétatoire. Dans ce domaine, l’agitation sarkozienne ne trompe pas : « la visite au pas de charge de l’exposition Courbet, les sites historiques de Xian en Chine découverts avec désinvolture, la vallée du Nil parcourue en parvenus et Pétra visitée en famille recomposée avec exhibition indécente du fils de Carla Bruni sur les épaules présidentielles. A force de se regarder, Sarkozy est incapable de regarder. Le narcissisme l’aveugle. »

N’oublions jamais la scolarité de ce kleiner Mann : pas " magnifical " pour deux sous. C’est justement parce qu’il fut un élève médiocre qu’il impose depuis des années à tous ceux qui passent sous sa coupe, les militants de l’UMP puis les Français dans leur ensemble (y compris les ministres), un système d’évaluation tous azimuts. Le ministre de la Culture sera jugé à l’aune de la fréquentation des musées (combien vaut la Joconde ?). Évaluer, c’est obliger à se conformer à des critères, peut-êtres arbitraires, mais surtout idéologiques. C’est aussi, nous dit Howlett, asservir, maîtriser le réel et, pour finir, infantiliser la population. L’infantiliser aussi par le leurre du travail. Howlett cite Nietzsche (Aurore) : « Au fond, ce qu’on sent aujourd’hui à la vue du travail - on vise toujours sous ce nom le dur labeur du matin au soir - , c’est qu’un tel travail constitue la meilleure des polices, qu’il tient chacun en bride et s’entend à entraver puissamment le développement de la raison, des désirs, du goût de l’indépendance. Ainsi une société où l’on travaille dur en permanence aura davantage de sécurité : et l’on adore aujourd’hui la sécurité comme la divinité suprême. » Le philosophe allemand avait bien vu que la morale est la conséquence d’une histoire, fondée sur la tradition, les moeurs et, en dernier ressort, sur les réflexes et les habitudes d’obéissance.

La France de cet avocat d’affaires est un pays de solitude et de paupérisation absolue. La télévision n’a malheureusement pas attendu Sarkozy pour ne plus être le reflet des Français mais pour, selon Howlett, en être le rêve. S’est-on demandé quel impact les émissions de Ruquier, d’Ardisson et autres « pouvait avoir sur les hommes et les femmes enfermés dans leur solitude, en pleine atomisation sociale, loin des feux des médias ? »
La misère est programmée. On se souvient du cadeau fiscal, annuel, de 15 milliards d’euros. On n’a pas oublié, plus récemment, que « la mesure sur les droits de succession coûtera à l’État autour de 3 milliards d’Euros, alors que les mesures préconisées par Martin Hirsch en faveur des plus démunis s’élèvent à 25 millions d’euros. » Une étude de juin 2007 de Camille Landais et de Thomas Piketty (http://www.jourdan.ens.fr/~clandais/documents/htrev.pdf) montre une stagnation des revenus moyens déclarés (+ 0,82% en moyenne annuelle) et des revenus médians (+ 0,6% en moyenne annuelle) : en 2005, le revenu des 90% des foyers les moins riches n’est même pas supérieur de 5% à ce qu’il était en 1998. En revanche, au sein des 5% des foyers les plus riches, les revenus déclarés ont augmenté de 11% depuis 1998 ; au sein des 1% des foyers les plus riches, ils ont augmenté de 19% ; au sein des 0,1% les plus riches de 32%, et au sein des 0,01% de près de 43%. Là où le salaire moyen des 90% de foyers les moins riches stagne avec une croissance de 4% sur 8 ans, le salaire moyen des 0,1% et 0,01% des salariés les mieux payés augmente respectivement de 29 et 41%.

Solitude, pauvreté, rejet de l’autre : on est entré dans une sorte de xénophobie d’État (et ce ne sont pas, au contraire, les Yade, Amara et Dati qui y changeront quoi que ce soit). Le Parlement a proposé depuis cinq ans quatre lois sur l’immigration (quinze depuis 1981 !).

Et, pour couronner le tout, l’ordre maintenu de manière hystérique (les centres de désintoxication pour policiers alcooliques ne désemplissent pas). Chaque fois qu’une affaire médiatique éclate, Sarkozy propose une mesure qui ne sert à rien car des textes avaient déjà prévu le cas de figure, ou alors il propose une loi inapplicable, ou enfin une loi qui sera rendue caduque par une loi plus répressive encore. L’important est que les problèmes sociaux soient criminalisés, voire communautarisés.
Nous sommes prévenus.

Publié aux Éditions de l’Olivier, Paris 2008.

 
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