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J’ai bien connu un déconneur nommé Ortiz*
Maxime VIVAS

J’étais à Lescar-Pau, chez les compagnons d’Emmaüs où Jean Ortiz faisait un peu partie de la famille. Vers midi, il me dit : « Viens, on va manger au réfectoire ». Il pousse la porte d’une pièce où quelques dizaines de compagnons déjeunaient. J’ai remarqué qu’il y avait de la soupe et pas de vin. La grande silhouette noire (habits, cheveux) d’Ortiz s’inscrit dans la clarté de l’ouverture. Il dit un truc, très fort, pour qu’on le remarque (il aimait ça). Les compagnons tournent la tête vers nous. Il me désigne d’un geste large en disant : « Je vous présente Maxime Vivas ».

Les compagnons (qui n’en avaient rien à fiche) se remettent à manger. Alors, Ortiz, d’une voix de stentor : « Il est homosexuel ». Silence dans la pièce, les cuillères se figent au-dessus des assiettes. Des dizaines d’yeux sont fixés sur moi. Alors, cézigue-déconneur : « Mais il pratique pas ».
Ha ! Ha !

Une autre fois, toujours chez Emmaüs, Jean Ortiz interviewe Romain Migus. L’interview est filmée par un compagnon d’Emmaus, Dominique Gautier qui réalise pas mal de vidéos, dont l’une a été co-financée par Le Grand Soir (1).

Le sujet de l’interview est l’Amérique latine. Ces deux hommes sont des spécialistes pointus. Ils y ont vécu des années. Dans leurs tripes, il sont Cubains, Vénézuéliens, Boliviens, Equatoriens, Nicaraguayens... Ils savent ce qui se joue là-bas et comment et pourquoi. Comme ils sont de surcroît intelligents, leur prestation est éblouissante. Haut de gamme. Ils énoncent : les dates, les chiffres, les noms, les événements, totalement possédés par un sujet qu’ils maîtrisent et sur lequel ils pourraient être intarissables. Un festival ! Ils font assaut d’érudition dans ce qui n’est pas une joute, mais un échange, un match amical en terrain neutre, une valorisation réciproque. Debout, à côté du caméraman, je suis admiratif et heureux. Au bout de quelques dizaines de minutes, qui me paraissent courtes, Ortiz conclut :

 « Je vous remercie, Romain Migus. Il ne me reste plus qu’à vous dire d’aller vous faire foutre ».
Ce à quoi un Migus débonnaire répondit :
 Je n’y manquerai pas et, de mon côté, je vous conseille d’aller vous faire enculer ».

Effaré, j’ai tourné la tête vers le caméraman qui, pas surpris, se marrait silencieusement. Il a agité vers moi deux doigts en ciseaux, me signifiant qu’il y aurait une troncature finale.
Ha ! Ha !

Ortiz me manque.

Le 7 novembre 2019, il a rempli la librairie de l’Espace culturel de Pau pour une conférence et pour présenter son « dernier » ouvrage. C’était, mine de rien, une soirée d’adieu. Les forces quittaient ce colosse si doux.

J’étais venu de Toulouse avec Migus (encore lui !) en provenance de Marseille où il habitait et nous étions en retard. Alors, au lieu de nous glisser en catimini dans la salle, nous avons interrompu la conférence en braillant des c...ies (surtout Romain). Et 200 têtes désapprobatrices se sont tournées vers nous. A la tribune, Ortiz et sa compagne Marielle avaient le sourire. Marielle se tenait près de lui, pour lui souffler discrètement des mots et des noms car sa mémoire commençait à le trahir.

Jean a signé 120 livres, c’est énorme (d’une écriture illisible, à vous arracher des larmes).

« Franco n’est pas mort Culo al sol ! » est un recueil de textes écrits dans la douleur par un vieux toro negro. C’est l’aboutissement d’une réflexion de l’homme aux mille combats auquel se rajoute celui contre la maladie. Principalement axé sur la guerre d’Espagne, la République espagnole, ce livre documenté est étayé par des gravures originales d’une grande beauté.

Après un échange soutenu avec le public, Jean Ortiz a cédé la place à un guitariste hors pair, Manolo Rodriguez, virtuose et créatif. Il compose certaines de ses musiques, dont l’une était dédiée à Jean Ortiz, une sorte de récit musical de ce que furent les combats de Jean tout au long de sa vie.

Puis Marielle et lui ont invité une quinzaine d’amis chez eux, pour boire et grignoter. Le rhum Habana Club coula à flots, un « coffre au trésors liquides » en contenait à suffisance. Manolo Rodriguez était à la guitare. L’intérieur de l’appartement est à l’image de la vie politique foisonnante de Jean. D’une photo du Che à une « Une » de l’Huma fêtant le programme commun, des piles bancales de livres soutenant elles-mêmes d’autres livres, l’espace est comble (et c’est un euphémisme). Dans la pièce principale, le canapé fatigué (pour ne pas dire « défoncé ») où dormit un syndicaliste paysan latino-américain qui n’avait pas d’argent pour se payer une chambre d’hôtel à Pau. C’était le futur président de la Bolivie : Evo Morales, qui était venu parler au festival Culturamerica (créé par Jean Ortiz).

Une soirée culturelle, une soirée politique, une soirée d’amis, une soirée chaleureuse. T’en souviens-tu Romain, nous ne savions pas que ça serait la dernière.

Juan, bandido, ¿ Por qué nos dejas solos ?

Maxime VIVAS

* Tranquilos, amigos y compañeros : il aurait aimé que je raconte ça, pour sourire là, maintenant, au milieu des larmes.
Note (1) Voir « Marinaleda ; l’ardente impacience  ». Un film de Dominique Gautier et Jean Ortiz (11 mn 35.

 
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