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Il y a tout juste trois siècles...
Michel J. CUNY

Eu égard aux agissements actuels de la finance internationale, le livre publié en 1714, et dans sa version définitive, par un auteur de langue anglaise, Bernard Mandeville, peut nous ouvrir une intéressante piste de réflexion : il a été accueilli avec enchantement par Voltaire qui s'en est directement inspiré pour écrire son très long poème : Le Mondain. C'est un signe qui ne peut pas tromper.

Il s’agit de La fable des abeilles. Qu’y avait-il donc de si passionnant chez Mandeville pour ce Voltaire, poète de cour dont quelques heureuses spéculations plus ou moins crapuleuses venaient de faire, en très peu d’années, un homme très riche ? Tout simplement l’essentiel du schéma idéologique et politique qu’il allait développer, en particulier dans sa Correspondance, jusqu’à son dernier souffle.

Chez Mandeville, et par suite, chez Voltaire, ce qui surplombe le tout, parce qu’il s’agit de l’étalon de l’extrême richesse et d’un étalon destiné à enflammer le regard de tout un chacun, c’est le luxe. Voici donc un premier extrait de La fable des abeilles  :

« Le luxe complet ne se voit que dans les nations très peuplées, et encore seulement dans leur partie supérieure ; et plus cette partie est considérable, plus étendue encore sera proportionnellement la partie la plus basse, la base qui supporte tout l’édifice, la multitude des pauvres qui travaillent. »

Pauvres, certes, mais qui travaillent : tout est dit. Le font-ils de gaieté de cœur ? Évidemment non :

"Tout le monde sait qu’il existe une foule d’ouvriers tisserands, tailleurs, drapiers, et vingt autres encore, employés à la journée qui, s’ils peuvent subsister avec quatre jours de travail par semaine, se laisseront difficilement persuader de travailler le cinquième jour ; on sait aussi qu’il y a des milliers d’ouvriers de toutes sortes qui ont du mal à subsister et qui pourtant s’exposeront à cent désagréments, déplairont à leurs maîtres, se priveront de manger, et feront des dettes pour prendre des vacances. Quand les hommes montrent une propension aussi extraordinaire à la paresse et au plaisir, quelle raison avons-nous de penser qu’ils se mettraient au travail s’ils n’y étaient forcés par une nécessité immédiate ? »

Comme on peut le constater, pour les propriétaires des moyens de production, il est totalement inadmissible que la main-d’œuvre puisse le moins du monde faire référence, elle aussi, au "désir" et à la "liberté" de "jouir". Dès que, par ses pratiques, elle semble peu ou prou en prendre le chemin, cela choque la bonne conscience de ses maîtres... Plus précisément, ils veulent y voir, avant tout, une faute morale.

Bernard Mandeville va se charger de nous expliquer en quoi consiste cette faute "morale", si, du moins, c’en est une :

« Tous les hommes, fait justement remarquer Sir William Temple, sont plus enclins au repos et au plaisir qu’au travail, quand ils n’y sont pas poussés par l’orgueil et la cupidité, lesquels ont rarement une action puissante sur ceux qui gagnent leur vie par leur travail journalier. De sorte que rien ne les pousse à se rendre utiles que leurs besoins ; à ces besoins il est sage de subvenir, mais il serait fou de porter remède. »

Si nous y regardons de plus près, nous découvrons cette distinction significative : les pauvres ignorent ces deux passions que sont l’orgueil et la cupidité ; il y a certes leur paresse, mais c’est en quelque sorte une absence de passion ; ils n’ont donc finalement pas de "désir" ; or, ils ont des "besoins" et, pourrait-on dire, c’est bien "naturel" puisque c’est ce qui fait que, tout de même, ils ne se laisseront pas facilement mourir de faim, par exemple.

"Désir" pour les maîtres, "besoins" (qu’on peut, par dérision, ranger sous la rubrique : "désir de conservation") pour les serviteurs : nous voyons bien qu’aujourd’hui encore...

Tant qu’il se sait dans le besoin - et sa famille avec lui - le travailleur est utilisable. Ce à quoi "il serait fou de porter remède". En effet, l’employeur ferait un tort moral considérable à l’ouvrier s’il s’avisait de diminuer un tant soit peu cette force souveraine que la nature donne aux différents "besoins" qu’on dira vitaux. Mais, au-delà, l’employeur se fait surtout du bien à lui-même :

« La seule chose qui rende un ouvrier travailleur, c’est de l’argent en quantité modérée ; car trop peu d’argent, selon son tempérament, l’abattra et le poussera aux extrémités, et trop d’argent le rendra insolent et paresseux. »

En adoptant le tarif médian, on obtient un double bénéfice : la paix sociale et la modération salariale...

Si maintenant nous voulons considérer le problème sous un angle macro-économique, nous pouvons, avec Bernard Mandeville, énoncer deux règles générales qui prennent appui sur l’effet stabilisateur d’une bonne gestion des "besoins" de la main-d’œuvre de base :

« C’est pour cela qu’il faut que la quantité de monnaie qui circule dans un pays soit toujours proportionnée au nombre des gens au travail, et le salaire des ouvriers au prix des denrées. »

Le dernier point soulevé montre, en particulier, qu’une hausse des salaires ne prendrait pas vraiment un caractère dangereux si, tout simplement et à condition de n’être pas exagérée, elle s’accompagnait d’une hausse équivalente du prix des produits nécessaires à la survie de l’ouvrier et de sa progéniture. Cela s’appelle l’inflation, et c’est aussi une façon de gérer la paix sociale et la modération salariale tout en laissant subsister, par la hausse nominale des salaires, une impression de progrès généralisé...

Grâce à la doctrine des "besoins", la pureté morale des possédants est sauvegardée : ils ne font que rendre grâce à l’équilibre naturel, de même qu’ils savent le faire en élevant leurs chevaux, en promenant leurs chiens ou en se livrant à la protection des espèces qu’ils jugent rares ou en voie de disparition. Bernard Mandeville nous le confirme volontiers :

« C’est la loi de la nature, qui veut qu’aucun être n’ait d’appétit et de passion qui ne tende directement ou indirectement à sa propre préservation ou à celle de son espèce. »

Pour rappel : François Hollande est bien issu, comme quelques autres, de la promotion Voltaire de l’École Nationale d’Administration, tandis que le lycée ouvert à Doha (Qatar) par lui et son prédécesseur Sarkozy porte effectivement ce même nom.

(Toutes les citations sont reprises de Michel J. Cuny "Quand le capital se joue du travail", Editions Paroles Vives 2012)

 
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