La conception religieuse de la politique est surannée

Ghaleb BENCHEIKH

Parmi divers points de vue sur la question : L’islam politique existe-t-il ? publiés par l'Humanité.fr, celui de Ghaleb Bencheikh m'a paru intéressant. M.D.

Notre nation a connu une terrible épreuve en début d’année civile. Et le temps de l’analyse doit succéder à celui du panurgisme émotionnel. Plusieurs décryptages ont fait concurrence. Des lectures sociologisante, politique, géostratégique, psychologique, millénariste et théologique ont été présentées doctement. Et, tout en reconnaissant à chacune d’elles sa pertinence propre, nous affirmons qu’aucune n’est susceptible d’épuiser seule le sujet. C’est pour cela qu’il faut plus de distanciation et de hauteur pour une vision panoptique des choses.

Certes, il y a des facteurs endogènes propres aux contextes islamiques et des raisons intrinsèques qui sont venues les alimenter et les aggraver. Mais le drame réside dans la politisation de la religion, et surtout dans le discours martial puisé dans la partie belligène du patrimoine religieux islamique – conforme à une conception du monde dépassée, propre à un temps éculé, qui n’a pas été déminéralisée ni dévitalisée.

Plus qu’un aggiornamento, c’est à une refondation de la pensée théologique islamique qu’il faut en appeler. En finir avec la «  raison religieuse  » et la «  pensée magique  », s’affranchir des représentations superstitieuses, se soustraire à l’argument d’autorité, déplacer les préoccupations de l’assise de la croyance vers les problématiques de l’objectivité de la connaissance relèvent d’une nécessité impérieuse et d’un besoin vital. L’on n’aura plus à infantiliser des esprits ni à culpabiliser des consciences.
Les chantiers sont titanesques et il faut les entreprendre d’urgence : le pluralisme, la laïcité, la désintrication de la politique d’avec la religion, l’égalité foncière et ontologique entre les êtres par-delà le genre, la liberté d’expression et de croyance, la garantie de pouvoir changer de croyance, la désacralisation de la violence, la démocratie et l’État de droit sont des réponses essentielles et des antidotes primordiaux exigés.

La relation triangulaire entre la démocratie, la religion et les droits de l’homme est centrale dans la pensée subversive qu’il faut élaborer. Elle est d’autant plus fondamentale qu’il faut savoir transgresser tous les tabous qui l’entravent et l’encombrent. Cette pensée héritière de l’Aufklärung et des secondes Lumières dans le sillage des maîtres du soupçon aura à déconstruire tout un patrimoine sclérosé. Elle saura déplacer les études du «  sacré  » vers d’autres horizons cognitifs et porteurs de sens. Le recours à la batterie de disciplines des sciences de l’homme et de la société ainsi que l’outillage intellectuel aiguisé pour les maîtriser constituent le mode opératoire qu’il faut adopter.

Ce n’est pas une raison de s’enferrer dans le patrimoine religieux lorsqu’il s’agit de produire du droit et d’établir la norme juridique. Cette norme est une émanation rationnelle des hommes s’appliquant aux hommes. C’est tout simplement la «  déjuridicisation  » de la révélation. Parce que la conception religieuse de la politique est surannée, ses implications dans la vie actuelle sont révolues. Il est temps pour les musulmans de donner une assise doctrinale à l’ensemencement de la matrice laïque par l’idéal éthique de fraternité et de solidarité, tout en sortant de la prison d’un temps présent calqué sur le modèle immuable et autarcique du tout-religieux.

L’aspect formel et technique de l’organisation de la Cité est une entreprise neutre exclusivement humaine. Il en résulte qu’il ne doit pas y avoir une doctrine politique qui soit, à proprement parler, purement coranique, en dépit des versets dits sentencieux, principiels, prescriptifs ou normatifs. La modernité est à ce tribut et elle ne pourra advenir que lorsque la théologie aura déblayé en amont une pensée de la liberté. Aussi le progrès sera-t-il la conséquence heureuse du passage opéré du tout-théocratique au tout-démocratique où l’impératif absolu du respect de la conscience humaine est non négociable. Il est le préalable à toute œuvre de démocratisation, à commencer par la liberté d’esprit au niveau individuel comme une révolution opérée dans les mentalités, avant de prétendre mener celle des nations entières. Le libre choix politique va de pair avec le libre examen métaphysique.

Ghaleb Bencheikh est islamologue 
et docteur 
en sciences

 http://www.humanite.fr/lislam-politique-existe-t-il-572036

COMMENTAIRES  

28/04/2015 11:24 par Jérôme Dufaur

Ce texte est bien sûr intéressant. Même si le travail qu’appelle l’auteur est d’ores et déjà mené par tout un tas de personnes (islamologues, notamment).

Le véritable drame c’est que ce travail est totalement méconnu au profit d’une représentation caricaturale de l’islam. Les principales forces d’opposition aux islamistes ce sont des musulmans eux-mêmes et ce sont des musulmans qui paient le plus lourd tribut face aux fous de dieu (10 fois plus de musulmans que de non musulmans seraient victime de Daesh ou de Boko Haram, a-t-on pu lire ça et là).

Alors que retenir d’un tel texte (monument d’idéalisme qui ne dit rien sur ce qui est à l’oeuvre dans le monde réel) ?

Le drame est-il vraiment la politisation de la religion ?
Par qui ? et pour quoi ? l’auteur n’en dit rien... c’est bien dommage.
Comme si l’instrumentalisation de la religion (idée bien plus opérante que celle de "politisation de la religion") s’était produite par enchantement ?

Ce texte à un seul mérite : appeler chaque musulman (et tout croyant car la politisation de la religion n’est pas qu’une affaire de musulman, il suffit de regarder les Etats-unis d’Amérique ou la Manif pour tous) à prendre des positions claire sur la religion, d’un point de vue religieux.

Il est certain qu’en tant que matérialiste et athée, ce n’est pas à moi de faire ce travail. C’est avant tout aux croyants quels qu’ils soient. Et encore une fois, ils le font (l’auteur ne le rappelle pas assez).

Parmi ceux qui le font, pour ne prendre qu’un exemple, il y a Tariq Ramadan.

Je ne peux pas m’empêcher de renvoyer vers une conférence de Tariq Ramadan et Michel Collon à propos de la situation malienne : https://www.youtube.com/watch?v=qUpVAUiy39I

L’ensemble de la conférence mérite d’être écouté. Ca fait du bien !!!
Je me contenterai de transcrire les propos de Tariq Ramadan entre 36:15 et 41:15

"J’entends bien ce que dit Michel Collon lorsqu’il dit que ça n’a rien à voir avec la religion. Malheureusement, ça a à voir avec la religion. Ça a à voir avec la religion. L’instrumentalisation n’a rien n à voir avec la religion mais c’est la religion qui est instrumentalisée. Il faut avoir un discours clair sur le fait religieux. [...] Alors, nous il faut qu’on prenne une position de principe et la position de principe c’est de dire : l’instrumentalisation du religieux n’est pas de la religion mais il faut prendre une position sur la religion en disant que ceux qui au nom de la lecture littéraliste se permettent de dire "un tel est dans l’islam, un autre n’est pas dans l’islam", "un tel je peux le tuer, un tel autre je ne peux pas le tuer" et qui vont jusqu’à la violence extrémiste et bien ceux là il faut dire "non, là nous ne sommes plus dans l’ordre de l’islam, là nous sommes sortis" Et c’est une condamnation ferme sur l’application soi-disant de la charia au nord-Mali. Il faut prendre ces positions là mais on est obligé de les prendre d’un point de vue religieux. Vous ne pouvez pas dire : "non, non ce n’est pas l’islam". Je suis désolé. Quelqu’un qui dit "Allahu akbar" et une main coupée. Si on dit "ça c’est pas la religion", vous allez faire comprendre ça à qui ? Qui va vous écouter ? Vous savez ce qu’on va vous dire : "double discours !" Et là, pour le coup, on a raison. Moi quelqu’un qui ne prend pas une position musulmane sur quelqu’un qui coupe une main et qui dit "ça ce n’est pas la religion, ce n’est pas l’islam"... Je suis désolé : il le fait au nom de l’islam. Quelle est ta réponse ? Comment tu te positionnes ? Donc il faut dire de ce point de vue là que cette interprétation là de l’islam, que le fait d’aller tuer des innocents, ce qui a été fait au nord-Mali... dire que d’un point de vue religieux : on s’y oppose."

Voila un discours qui ne sera pas relayé par Caroline Fourest. Et un discours bien plus constructif et ancré dans le réel, me semble-t-il, que celui de Ghaleb Bencheikh.

28/04/2015 14:40 par Dwaabala

L’auteur de cette intervention dit que la religion n’a à s’occuper que de ses affaires, c’est-à-dire du royaume des Cieux.
C’est effectivement la seule position de principe recevable.
Toute autre démarche intellectuelle n’a pas pour seul effet que de faire passer subrepticement et sous le nez de l’athée matérialiste le plus convaincu l’obscurantisme religieux dans le domaine ici considéré de la politique.

29/04/2015 06:47 par babelouest

De tous temps, en tous lieux, religions et politique ont été intriquées. Pourquoi ? Il y a là une question de pouvoir. Même dans l’Islam, qui réfute les questions de hiérarchie, des personnes viennent interpréter les textes pour en infléchir l’esprit. Dans pratiquement toutes les autres religions, c’est bien pire encore. C’est pire parce qu’il y a la plupart du temps une influence réciproque entre le glaive et "le goupillon" : ce n’est pas vraiment une lutte de Pouvoir, mais un partage des tâches.

Dire que cette conception religieuse de la politique est suranné, c’est il me semble nier la réalité. La religion influence plus que jamais la politique dans notre pays : c’est d’ailleurs profondément regrettable, et dangereux. Il s’agit bien d’une régression, et elle est surtout et de loin, le fait de ce qui se considère comme une élite éclairée. Ce ne sont que des écureuils borgnes qui tournent en rond, pendant que de simples citoyens appellent tout le monde à ouvrir les yeux, et à considérer tous les humains comme des frères par-delà toutes les pensées, les philosophies et les croyances.

On notera que je n’incrimine nullement l’Islam en tant que tel, moi l’athée. C’est certainement, en son essence, la ligne de vie la plus mesurée, bien qu’elle se mêle de toute la vie à l’instar de ses concurrentes. C’est bien entendu le grand reproche : refuser à quelqu’un d’avoir des idées, et d’en changer, c’est lui interdire de vivre.

29/04/2015 12:01 par Jérôme Dufaur

"L’auteur de cette intervention dit que la religion n’a à s’occuper que de ses affaires, c’est-à-dire du royaume des Cieux. C’est effectivement la seule position de principe recevable."

Tout à fait. Il y a un célèbre... religieux qui l’a d’ailleurs dit il y a plus de 2000 ans. "Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu".
Ceux qui se réclamaient et se réclament encore de lui, n’ont pas suivi et ne suivent pas tous cet enseignement. C’est le moins que l’on puisse dire. Un petit tour par Cuzco ou Potosi est éclairant à ce sujet...
Pourquoi ? Question de pouvoir évidemment. Instrumentalisation du religieux à des fins politiques (bien plus que l’inverse, hier comme aujourd’hui).

"Dire que cette conception religieuse de la politique est surannée, c’est il me semble nier la réalité."
Tout à fait. Dès lors que faire ? Tariq Ramadan, cité plus haut, propose une réponse. Ce n’est peut-être pas la bonne. Mais au moins, dans cette réponse, le problème est pris au sérieux.

"La religion influence plus que jamais la politique dans notre pays : c’est d’ailleurs profondément regrettable, et dangereux"

Oui et non.

Les convictions religieuses peuvent être l’un des moteurs d’un engagement émancipateur véritable. Il suffit d’aller voir le film "Selma" pour s’en rendre compte.
Et puis j’ai exhumé une petite citation : « Je ne peux pas m’empêcher d’espérer que le temps n’est pas loin où les gibets, le pilori, l’échafaud, le fouet, la roue seront, dans l’histoire des supplices, considérés comme les marques de la barbarie des siècles et des pays et comme les preuves de la faible influence de la raison et de la religion sur
l’esprit humain
 » C’est de Rush en 1787, cité par Foucault dans Surveiller et Punir. Etonnant, non ?

Et s’il n’y avait que la religion qui influence la politique... Ca sera plus simple mais il y aurait encore du boulot.
C’est au nom du "communisme" (transformé en prêt à penser scientiste, alibi parfait) que le stalinisme a commis des crimes de masse (dont des communistes ont été victimes... en masse).

Donc, si on ne veut pas nier le réel, il me semble utile (pas forcément suffisant mais utile) :
- pour un croyant de produire un point de vue religieux sur le religieux
- pour un communiste de produire un point de vue communiste sur le communisme.

Faire cela ne veut pas dire que l’on souhaite que le politique soit phagocytée par le religieux ou l’idéologique.

Car dans le monde réel :
- il importe de savoir si le fait de couper une main ou une tête est compatible avec l’islam.
- il importe également de savoir si les purges staliniennes (ou autres) sont compatibles avec le communisme.
Personnellement, sur ce dernier point (où je m’estime plus compétent que sur le premier), je me suis fait ma religion depuis longtemps. Si j’ose dire...

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