Sur France 2, quand Benoit Duquesne enquête sur l’ école . . .

Lundi 5 avril 2004, Émission "Complément d’enquête", France 2, 23h05

- Titre de l’émission : "Faut-il changer les profs ?"

QUAND BENOIT DUQUESNE ENQUETE SUR L’ECOLE : MIEUX QUE TERMINATOR ...

Par Antonio Molfese

A en croire M. Duquesne, l’école est en crise, et les responsables seraient tout trouvés : les professeurs. Peut-être ... Mais avant de répondre, analysons rapidement les raisons pour lesquelles cette émission d’ "enquête" n’en est pas une, et pourquoi on peut douter que M. Duquesne apporte un quelconque "complément" au sujet qu’il veut traiter....

Bande-annonce, bourrage de crâne et démagogie

Selon un procédé désormais bien rôdé sur France 2, l’émission est précédée d’une bande-annonce catastrophiste, martelée des jours durant sur la chaîne, et dont le titre, loin d’annoncer un quelconque thème d’investigation, constitue à la fois le programme, la thèse, et le seul contenu : "Faut-il changer les profs ?".

Comme d’habitude, la question, loin d’être neutre, est orientée. Poser la question "Faut-il changer les profs ?", c’est éliminer toutes les autres questions, pourtant pertinentes, possibles :

- accuser les profs avec une telle agressivité, c’est présupposer immédiatement que l’École est en crise, et dans une crise d’ailleurs si grave qu’il s’agit de débusquer rapidement des coupables identifiables, et de les désigner au jugement populaire (France 2 se pose ainsi en tribunal médiatique de la classe enseignante)

- faire porter l’accent sur les profs, c’est subtilement mettre hors-jeu les responsabilités institutionnelles (au hasard : la politique du gouvernement, les moyens budgétaires dont dispose l’éducation nationale, la gestion des rectorats, etc.)

- insister ainsi sur les profs, c’est les isoler du système éducatif auquel ils appartiennent et dont ils sont indissociables, en laissant entendre que les enseignants constituent une entité, responsable à elle seule des dysfonctionnements de l’éducation nationale. Comme si la main était responsable de la maladie du corps tout entier ...

- enfin demander s’il faut changer les profs, c’est aussi marquer un mépris ahurissant pour les enseignants, puisqu’on propose de les changer, comme s’il n’y avait, au fond aucun remède possible pour soigner la classe enseignante, atteinte sans doute d’une maladie mortelle ( au hasard : protester contre la baisse des postes, dénoncer la fragilisation de l’Éducation Nationale, exiger des moyens supplémentaires pour enseigner, avoir le courage de faire grève ...). Le prof, comme un peu crevé, comme une chaussure trouée, devrait être changé, mais sûrement pas le système éducatif en son entier, ni ceux qui nous gouvernent ...

Fort de cette "mise en bouche", mijotée à grand renfort de sauce démagogique (car rien n’est plus facile que d’accuser le prof, qui n’est jamais qu’un fonctionnaire, donc un privilégié, donc une sangsue de la société, donc, au fond, un objet inutile qu’il faudra sûrement, un jour ou l’autre, changer ...), Benoît Duquesne, avant même que son émission n’ait été diffusée, a déjà enfoncé dans le crâne des spectateurs les contrevérités suivantes :

- L’École est dans une crise gravissime

- Ni la politique du gouvernement, ni la gestion des personnels par les Rectorats, ni la baisse du recrutement de professeurs au concours en 2004, ni la suppression des postes de surveillants, ni la politique de régression sociale de Raffarin touchant les classes populaires ne sont, en aucune manière, et à aucun degré, responsables de cette crise

- Seuls les professeurs sont susceptibles d’être la cause de cette crise

- Les professeurs sont d’ailleurs tellement atteints, que la seule solution possible semble être de les changer eux (et pas le système éducatif, ni la politique du gouvernement, etc.)

Démonstration, Préjugés et Manipulation

Dès lors, la "démonstration" peut commencer ...

On ira trouver des profs absents dans des collèges et des lycées, en oubliant que, comme tous les êtres humains, les profs ne sont pas invulnérables.

On parlera systématiquement d’ "absentéisme", ce mot emportant l’idée d’une absence volontaire et répétée, alors que les faits indiquent simplement des "absences", dont les causes sont soit évidentes (congé de maternité) soit garanties par un jugement médical confidentiel (maladie, accident, etc.)

On ira confirmer ce sentiment par une visite au rectorat de Versailles, où une gestionnaire du personnel se lamentera sur les 50 absences du jour, alors que l’Académie de Versailles compte plus de 35000 profs, ce qui donne un taux d’absentéisme quotidien de 0,14 % (qui semble parfaitement normal au vu de la masse de personnels en fonction : quelle entreprise de 35000 salariés peut-elle afficher un taux de 0% d’absences ?). On fera un long plan resserré sur le sourire en coin de cette gestionnaire à la question de savoir "si tout cela est bien normal" ...

On évoquera vaguement l’absence de contrôle des professeurs, le manque d’inspection régulières, sans jamais mentionner le faible nombre d’inspecteurs académiques recrutés.

Même si l’on montrera une prof d’arts plastiques bien notée par sa hiérarchie, on laissera entendre que l’inspection des profs est viciée dans son principe, puisqu’un mauvais professeur peut toujours faire illusion le jour de l’inspection, et qu’aucune sanction sérieuse ne menace un prof même si l’inspection se passe mal.

On se gardera bien de mentionner le manque de moyens proposés pour la formation continue des profs, la constante précarisation de leur métier, la dégradation de leurs conditions de travail.

Dans tous les cas, on ne mentionnera jamais la noblesse du travail d’enseignant, on ne montrera pas des profs heureux d’enseigner, des profs qui ne sont pas absents, des profs qui travaillent dur pour donner un enseignement de qualité à leurs élèves, des profs qui s’investissent dans la vie de leur établissement, des profs qui arrivent à exister en étant affectés sur trois lycées différents, des profs qui continuent de croire à leur métier malgré les attaques gouvernementales, malgré le mépris médiatique, et malgré les émissions de Benoît Duquesne ...

Et on jugera de l’absentéisme et de la qualité des profs uniquement grâce à l’avis distingué d’un représentante de la P.E.E.P, fédération de parents d’élèves bien connue pour sa haute estime du corps enseignant, pour sa critique radicale de la politique gouvernementale, et pour être totalement minoritaire parmi les parents d’élèves ...

Conclusion, Question et ... Question

Voilà une "enquête" rondement menée ! Chacun peut, en effet, constater à quel point l’absence de parti-pris, l’établissement objectif des faits et la rigueur de l’analyse sont les points forts de l’émission. De même, chacun peut voir comment l’émission, en tapant seulement sur les profs, en n’abordant jamais la question de la politique gouvernementale, du système éducatif en son entier, ou de la crise sociale et économique, apporte un réel "complément" à l’étude des problèmes de l’école.

Devant une telle profusion de scientificité et de déontologie journalistique, on ne peut que s’incliner, sans toutefois se poser deux petites questions, dans lesquelles il ne faudra chercher, bien, sûr, aucune "orientation" :

- Benoît Duquesne était-il aussi qualifié pour présenter une émission sur l’école que pour interviewer Chirac en scooter ?

- Avant que France 2 ne s’interroge sur d’autres questions cruciales (telles que : "Faut-changer le Peuple ?" ou "Faut-il changer les résultats des élections régionales ?"), serait-il possible qu’elle se demande " Faut-il changer les médias ?"

Antonio Molfese

Source : PeADk : pea.dk@laposte.net.ns

COMMENTAIRES  

08/04/2004 23:42 par Anonyme

c’est clair, ils nous prennent vraiment pour des cons !!
les statistiques de l’insee montrent même qu’il y a MOINS d’absentéisme chez les profs que dans le privé !
duquesne, reprend ton scooter et va sonder les français pour savoir s’"il faut changer Chirac " !!

12/04/2005 15:43 par Anonyme

Je suis a 100% d’accord avec votre opinion et surtout sur la médiocrité de ce "journaliste" Benoît Duquesne qui n’en n’est pas un.
Et dire que je paye ce bouldougue...

17/04/2004 11:36 par Pascal

Maigre consolation, tant que ce genre de propagande (lire article paru sur le site de l’acrimed) est diffusée à une heure aussi tardive en semaine, l’effet propagande reste limité auprès du plus grand nombre. En revanche, les profs étaient certainement plus nombreux (proportionnellement) devant leur TV.

1/ je partage la critique faite à l’encontre de ce genre de journalisme.

2/ Que font les profs de leurs beaux avantages, que je souhaite au plus grand nombre, (formation intellectuelle de qualité, rémunération correcte, temps libre supérieur à la moyenne) ? N’ont-ils pas aussi massivement que les autres catégories de la société, déserté le champs de la politique citoyenne pour sacrifier aux sirènes de la société de consommation. Eux qui intellectuellement pourraient jouer un rôle de vigies au service du peuple pour l’éclairer face aux dérives mercantiles et obscurantistes de cette société, ils ne sont peut-être pas suffisament nombreux engagés auprès du peuple aux avant-postes de la résistance.

Les profs ne sont-ils pas confrontés à un dilemne ? Un, ils profitent amplement des séductions offertes par notre société ; deux, ils sont confrontés en permanence aux exclus de cette société qui en deviennent les inadaptés puis les déviants.

Les profs occupent une place sensible, coincés qu’ils sont entre le marteau et l’enclume. D’un côté les dérives de la société, de l’autre un public jeune qui grandit au milieu de ces dérives.

Peut-on penser que des moyens supplémentaires suffiront à résoudre les problèmes de l’école ? Est-il logique de dénoncer d’un côté les méfaits du libéralisme et des restrictions budgétaires sur l’état de notre société et de l’autre se contenter de réclamer des moyens supplémentaires pour panser les plaies au mieux ?

Il semble évident que le modèle de société qu’on nous propose est en panne. Notamment en raison du fait qu’un de ses principaux piliers est le matérialisme et son corrolaire de méfaits : individualisme, gaspillage, injustice, pollution. Pour que les uns profitent toujours plus dans une fuite en avant qui s’accélère, les autres sont repoussés vers les rives de la misère.

Où nous situons-nous, quelle est notre part de complicité à nous individus citoyens, c’est-à -dire responsables et pas seulement consommateurs, dans la perpétuation de ce modèle ? Ne peut-on en penser un autre plus humain qui tienne compte des erreurs du passé ? Ou l’histoire est-elle achevée ? La belle faribole que voici, si séduisante après la chute du mur de Berlin, mais aussi dangereuse car elle constitue à elle seul un autre mur, symbolique celui-là  : se résigner à l’idée que seul ce monde est possible.

C’est là qu’intervient l’effort de résistance. En chacun de nous sommeille un (petit) héro capable de briser les chaînes qui entravent notre capacité à concevoir et à créer un autre monde. Utopie ? Aujourd’hui peut-être. Mais ne peut-on voir dans l’utopie d’aujourd’hui l’action de demain et l’autre monde d’après-demain ?
Là où Schmitt disait il y a de celà une vingtaine d’années (c’est ce que j’apprenais au lycée !) : "Les profits d’aujourd’hui sont les investissements de demain et les emplois d’après-demain" pour justifier le refus du patronnat d’augmenter les salaires quand la croissance et les profits étaient durablement au rendez-vous.

Il serait bien que les profs, comme tout un chacun, voire davantage, fasse preuve d’audace citoyenne. Nous aussi, citoyens du XXIe siècle, nous avons une responsabilité face à l’histoire qui se fait. Certes le poids de la propagande est prégnant. Mais nous avons à notre disposition des outils pour lui faire échec, en diffusant nos critiques et nos propositions afin de faire notre monde, d’y contribuer : la preuve ! Et si dans l’histoire de notre vie nous mettions un peu d’histoire tout court !

11/02/2006 18:54 par Boyer Paul

Comment ne pas être d’accord pour peu que nous ayons charge d’âme ?
Paulo l’ancien.

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