Les questions de coalitions reviennent comme un refrain à chaque échéance électorale ; et du fait on ne peut que constater qu’elles traduisent une des principales perversions de la démocratie représentative : le fait qu’elles encouragent à définir des idées et programmes "lissés" pour ne déranger personne, et jusqu’à dénaturer tout effort à définir de véritables priorités sociales, qui, normalement, devraient rendre les programmes beaucoup moins importants, puisque les réduisant à la dimension exécutive.
Il est pénible de lire encore et encore toute cette littérature incantatoire vantant les mérites d’une unité, tout en se passant systématiquement de définition préalable claire des objectifs.
Sortir de l’Euro, sortir de l’Otan, remettre en cause les unités par le marché, tout ça est bien joli mais pour quoi faire ? Quels doivent être les objectifs des forces progressistes sur le long terme ?
Il existe un unique objectif prioritaire à atteindre à la fois dans nos frontières et hors de celles-ci : donner la priorité absolue à la valeur de la vie et par voie de conséquence à celle des vies humaines.
Poursuivre clairement cet objectif imposerait de mettre toute considération économique a minima à un rang secondaire, autrement dit d’asservir l’économie à la véritable prospérité humaine quand la société d’aujourd’hui fait exactement le contraire.
La sortie des dispositifs internationaux soumis au desiderata des puissances financières n’aurait absolument aucun sens s’il fallait dans le même temps maintenir la mainmise impérialiste sur les conditions de vie dans les pays pauvres, qui, spoliés de leurs ressources, corrompus par un jeu savant de favoritisme élitiste et d’interventions militaires, nous ont conduit à nous organiser à l’intérieur en sorte de perdre notre propre capacité à l’auto-suffisance. Aujourd’hui la suprématie financière a produit des déséquilibres absolument partout, privant les peuples de leur autonomie vivrière. Ce point n’est pas un détail, qui démontre la contradiction totale entre la croissance spéculative abstraite et la prospérité humaine véritable.
De fait, aucun des enjeux des transformations sociales vitales pour les peuples ne saurait se démêler seulement à l’échéance d’un voire deux mandats présidentiels. La plus grande part des enjeux majeurs suppose la capacité des puissances publiques à engager des transformations à un horizon minimal d’une vingtaine d’années. Il faudrait bien entendu un livre pour les détailler. Mais prenons un exemple.
L’industrie automobile domine aujourd’hui dans l’organisation logistique des déplacements des biens et des personnes. Depuis les années 70 nous connaissons très bien le degré d’absurdité de ce système qui, fondant son efficacité sur la systémique de production-consommation-profit des entreprises et inféodant les nations développées à la capacité de domination armée des filières de production énergétique et des matières premières.
Nous avons donc favorisé cette filière notamment pour prétexte des emplois innombrables que son recours nécessite. Mais les résultats sociaux en demeurent dans la durée une totale calamité : agrégations urbaines étalées et polluées, accroissement exponentiel des besoins énergétiques et, il faut le mentionner pour ne pas être détail, vies de merde. Vies de merde dans les embouteillages, à respirer les vapeurs fétides des villes, à meubler nos quotidiens d’espaces-temps de plus en plus conséquents dits de "transit", à courir pour beaucoup après les moyens d’alimenter et entretenir tous ces engins.
Mettre en place des systèmes de déplacement éco-efficients et plus pratiques a toujours été à notre portée, et qui permettraient de limiter à l’essentiel les équipements automobiles autonomes. Le résultat en serait la réduction drastique de la facture énergétique, une amélioration sans précédent de l’état de santé, notamment respiratoire mais pas que, des habitants des zones urbaines, sans compter un allégement considérable des coût de la vie pour un très grande majorité des citoyens. Si on ne s’y est pas attelé, c’est précisément du fait du chantage par lequel la puissance capitaliste soumet nos conditions de survie au maintien de ses instruments de production. Pour le cas, en cela symptomatique, au profit de technologies dont la systémique même est complètement absurde et écologiquement suicidaire, quand des alternatives existent mais que le pouvoir s’arrange à laisser flétrir dans des cartons.
Cet exemple civil peut sembler limitatif, mais en regardant ce qui se passe actuellement en Chine, où le même principe s’est mis en oeuvre à vitesse accélérée, on est en droit de se demander quand la raison viendra aux peuples de s’enlever les doigts du cul pour questionner toutes les solutions techniques aberrantes qui prévalent dans leur choix logistiques. En sorte, il s’agirait non pas seulement de prendre en compte l’iniquité du système capitaliste, mais tout autant sa débilité. Si bien sûr l’industrie de l’armement et ses surenchères seraient un autre exemple de dévoiement de l’instrumentation de la prospérité vers des objectifs qui y soient clairement antagonistes, il semble nécessaire de questionner tout autant les "progressistes" pour ce qui relève de la débilité de l’organisation capitaliste civile.
Il y a peu dans le journal "Le Monde", on pouvait lire à la rubrique "Afrique", un article s’affligeant du manque d’équipement médical oncologique et notamment de gros matériel onéreux tels que nous en produisons, alors qu’il soit attesté qu’on y assiste dans de nombreux pays à un accroissement effrayant du nombre de cancers. Pour qui aurait lu "l’Or Nègre" de Camille de Vitry, et qui détaille par le menu comment, en multipliant l’extraction sauvage d’or et de métaux rares à grand renforts de cyanure et d’autres produits extrêment toxiques et cancérigènes, rejetés sans précaution ou si peu directement dans l’environnement, comprend qu’on ait là affaire au cycle infernal du commerce, et qui délibérément entend profiter autant de la mise en danger des peuples que de la commercialisation d’instruments pour prétendre ensuite les soigner...
Ces beaux principes qui sur le fond dévoient tragiquement les principes d’intérêt général qui devraient logiquement guider l’organisation collective, agrègent actuellement sans qu’il soit encore possible d’y démêler les responsabilités publiques des responsabilités privées, désignent une forme de corruption généralisée du système social dont il faille bien convenir qu’elle pose la question de nous acheminer vers un progrès véritable comme un tâche épineuse. Telle tâche de surcroît, ne pouvant s’aborder sans examen approfondi et considération pour le désordre calamiteux des relations internationales.
J’attendrais donc des dirigeants putatifs ou supposés des mouvances se réclamant du "progressisme" d’avancer avant toute chose des positions concrètes sur des questions de cet ordre là, plutôt que des déclarations d’intentions sur des réformes d’ordre cosmétique qui aucune ne propose de voie lisible pour changer sur le fond une logique sociale dont les ressorts nous exterminent ou nous conduisent à plus ou moins brève échéance à l’extermination.