10 

La CGT, le syndicalisme et le politique

Cela fait à peine 11 mois que M ; Macron est élu et un vent de rébellion commence à souffler parmi les salarié-e-s mais aussi les professions libérales, les magistrats, les agriculteurs, les étudiants…M. Macron qui a voulu reprendre à son compte la stratégie de la guerre éclair et tous azimuts, prônée par le candidat battu Fillon se heurte à la résistance du peuple. Les organisations qui patiemment ont démonté les mesures et les arguties gouvernementales ont joué et jouent un grand rôle dans cette montée du mouvement social.

C’est dans ce moment que vient sur le devant de la scène, un débat sur la CGT, le syndicalisme et le politique ainsi que leurs rôles respectifs. Et l’on reparle même de la charte d’Amiens ce texte de 1906 certains voulant le jeter à la poubelle, d’autres en faisant une lecture quasi religieuse et d’autres encore une interprétation actuelle qui les arrange et donc peu rigoureuse…
Il semble donc important d’y revenir au moment où la bataille engagée concerne un choix politique de société.

La Charte d’Amiens

Il faut d’abord savoir que ce texte adopté lors du congrès de la CGT en 1906 est un texte de compromis.

En effet la CGT s’est créée en France plus tard que dans d’autres pays industrialisés à cause de la loi Le Chapelier édictée plus de 100 ans avant, en pleine révolution française, par une bourgeoisie qui avait peur que le peuple s’organise pour prendre le pouvoir et lui interdisant toute organisation des travailleurs. Ce retard a paradoxalement permis à la CGT française de bénéficier de l’expérience du syndicalisme existant dans les autres pays du monde où il y avait et il y a encore, inscrit dans les statuts, un lien organique entre le syndicat et le parti social-démocrate.

Ainsi quand on adhère à l’AFL-CIO aux USA, au TUC britannique, au DGB allemand…une partie de la cotisation finance le parti.

Le congrès d’Amiens vit l’affrontement de deux courants. Celui emmené par les partisans de Jules Guesde [1] prônant la reprise du schéma en cours alors dans le monde et donc de fait l’alignement du syndicat sur le parti et l’autre courant prônant l’indépendance totale vis-à-vis de toute force extérieure.

La charte votée à Amiens est issue de ce compromis où les partisans de l’indépendance ont eu gain de cause alors que le premier courant a pu se féliciter du fait que le texte affirme le caractère révolutionnaire de la CGT en revendiquant « l’expropriation capitaliste ». Depuis 1906 la CGT s’est toujours référée à ce texte jusque dans ses statuts et à la notion de « double besogne » qu’il exprime : défense quotidienne des salarié-e-s et lutte pour la transformation sociale.

Faire dire à ce texte qu’il interdit toute relation de la CGT avec le politique ou qu’au contraire il l’enchaîne à lui est une bien curieuse lecture ! Dans son histoire la CGT, justement en fidélité à ce texte, a pu intervenir en toute indépendance sur le champ politique. Elle l’a fait entre autres dans la résistance et en participant à la construction du programme du CNR au point qu’Ambroise Croizat a déclaré que sans la CGT il n’aurait pas pu mettre en place la sécurité sociale, elle l’a fait au moment des guerres coloniales quand d’autres centrales au nom de l’apolitisme se taisaient dans un silence complice…etc.

Il est tout à son honneur qu’elle continue à le faire aujourd’hui quand les gouvernements publient leurs lois anti-migrants ou quand il s’agit de la paix et de la solidarité internationale deux questions où les organisations de la CGT se retrouvent souvent bien seules en tant qu’organisations syndicales.

Quand les choix du gouvernement Macron sont des choix de société qui veulent soumettre le monde du travail à la loi des multinationales, l’intérêt bien compris des salarié-e-s est bien celui d’impulser la « double besogne » de notre temps en s’alliant, chaque fois qu’elle le juge nécessaire, à toutes les forces syndicales, politiques, associatives qui ont en commun le rejet du capitalisme prédateur que l’on veut nous imposer.

Depuis des années le pouvoir non seulement a non seulement une grande responsabilité dans la décrédibilisation du politique, mais il s’est en plus attaché à dénier aux syndicalistes le droit de s’y intéresser alors que celui-ci conditionne l’aboutissement pérenne des revendications du monde du travail.

Des syndicalistes, y compris dans les rangs d’organisations de lutte, au nom d’une lecture tronquée de la charte d’Amiens, ont voulu que la CGT elle aussi s’en désintéresse. Cela s’est bien vu au moment du débat sur la constitution européenne et heureusement que majoritairement les organisations de la CGT ne se sont pas laissées entraînées sur ce terrain. Les syndicalistes, parce qu’ils sont au premier rang de l’animation des luttes, doivent s’intéresser au politique pour au moins deux raisons :

  • - En tant que moyen de répondre durablement aux aspirations du monde du travail
  • - En tant que moyen d’alimenter leur réflexion sur la nature des propositions à mettre en œuvre.

On a vu dans le monde des révolutions sociales être détournées par la classe dominante à son profit justement par manque de conscience politique des animateurs de la lutte. Si les syndicalistes ne veulent pas se faire déposséder de leur combat et de son contenu, ils doivent se mêler de tout ce qui les regarde, le politique en faisant grandement partie.

Dans ces conditions quel peut être le rôle du politique ? Soutenir ? Oui bien sûr. Mais pas seulement. Il doit, en s’appuyant sur les luttes et les revendications, proposer toutes initiatives de nature à renforcer le rapport de forces et la conscience de la possibilité de changement, qu’il s’agisse d’initiatives d’actions ou de propositions de solutions politiques.

Il n’y a pas deux forces, le syndical et le politique qui marcheraient côte-à-côte de temps en temps, voire qui s’opposeraient, mais un même mouvement social dont les différentes branches doivent se nourrir l’une l’autre.

Les plus grandes conquêtes de l’histoire sociale ont été celles où l’on a vu se conjuguer luttes sociales et pouvoir politique à l’écoute de ses luttes et se nourrissant d’elles. Quand telle organisation politique propose une action elle est dans son rôle. Au syndicat de voir en toute indépendance si cela apporte un plus au mouvement social, si cela ajoute à la dynamique de rassemblement.

Pour nous ANC, il y a un lien dialectique entre le syndical et le politique.

  • - Pour le syndical rompre ce lien serait se limiter à la défense quotidienne pied à pied, certes nécessaire, mais insuffisante pour à elle seule impulser le changement de société.
  • - Pour le politique cela serait se condamner à être hors sol, ne pas prendre en compte ce qui monte dans les luttes.

Et ce n’est pas un hasard si nous nous reconnaissons dans les propos du dirigeant du SACP, le parti communiste sud-africain : « ils n’arriverons pas comme en Europe à créer ici un gouffre entre le syndicat et le parti ».

C’est forte de ses convictions que, partie prenante du mouvement social et se nourrissant de lui, l’ANC continuera à proposer des issues politiques allant dans le sens de la paix, de la justice, du progrès social et du changement de société nécessaires pour répondre aux aspirations et revendications que les luttes font émerger.

Charles Hoareau
Président de l’ANC

[1] Le même qui deviendra plus tard ministre de l’union sacrée pour la plus grande boucherie de l’histoire ce qui prouve que les trahisons et les dérives idéologiques ne sont pas d’aujourd’hui

COMMENTAIRES  

10/04/2018 02:48 par Georges SPORRI

En 2002 et 2017, certains dirigeants syndicaux qui font des manières n’ont pas hésité à quasiment nous obliger à voter pour Chirac ( 2002 ) et pour Macron ( 2017 ) . Cela n’est pas conforme à la Charte d’Amiens mais ils ont présenté ça comme de l’anti fascisme héroïque . En 2002 le choc émotionnel était énorme et on aurait pu bloquer la France entre les 2 tours et continuer jusqu’aux législatives que la gauche aurait gagnées niquant ainsi Chirac . En 2017 il fallait carrément appeler à l’abstention pour limiter la victoire de Macron et laisser la FI remporter 4 X plus de sièges aux législatives + obliger PS et LR à fayotter Macron qui n’aurait pas eu de majorité absolue ...

10/04/2018 13:46 par joel

Il auait donc fallu en 2002 voter pour le premier ministre de chirac (et accessoirement son sous ministre de l’enseignement technique ?)
Ce qui nous a mis dans cette situation en 2017 c’est le refus de melenchon et de hamon de s ’entendre. C’est pierre laurent qui avait raison ; il fallait tout faire pour s’entendre. nous n’en serions sans doute pas là aujourd’hui. Pour ce qui est du deuxieme tour de 2017, le responsable d’un parti doit prendre position et ainsi donner la position de son organisation. Mélenchon et hamon nous ont mis dans l’obligation d’un choix impossible et apparemment ce n’est pas fini ; c’est macron qui rigole.

11/04/2018 02:12 par Emilium

Bonjour,
En quoi le responsable d’un parti "doit-il" donner la position de son organisation lors d’un Macron VS Lepen ? Plus fondamentalement, en quoi l’organisation elle-même doit-elle prendre position ? car il faut le rappeler, le responsable d’une organisation n’est pas lui même cette organisation. Vous viser le FI sans le dire : mai je ne vois pas que les militant de la FI ait été frustré que leur organisation ne prenne pas position pour la FI, chacun prenant position sur pour lui-même, le mouvement jugeant qu’il n’y a a prendre position que sur ce que le mouvement juge qu’il y a lieu de trancher. Mais surtout : qui d’extérieur au mouvement a-t-il l’autorité pour dire ce qu’une organisation doit faire en pareille occasion. Il est évident que la question divisait dans la FI. La trancher dans l’urgence et de façon autoritaire (comment aurait-il pu en être autrement ?) n’aurait pas maqué de de créer de graves tensions, dont la FI n’avait pas besoin. ceux qui en l’occurrence ont déploré l’absence de consigne de vote, car c’est bien de cela qu’il s’agit, ne peuvent avoir d’autre but, avoué ou non, que de voir la FI se fracturer. Cela se voit également à la chose suivante : ceux là mêmes qui disent que la FI est pyramidale et autoritaire, sous la coupe de Mélenchon, sont les mêmes qui auraient voulu que Mélenchon donne une consigne de vote dans l’urgence de façon autoritaire. Personnellement , avec le recul, je trouve ça intéressant de se demander quelle était la meilleur attitude, pour la FI et pour chacun individuellement, tant qu’on ne se crêpe pas le chignon pour ça, nous avons mieux à faire, et en particulier en ces moment de printemps social. Fainéants, illettrés, cyniques qui ne sont rien, pensons printemps !

11/04/2018 02:39 par depassage

@joel
Je n’aime pas jouer à l’épicière qui passe son temps à peser des marchandises sur une balance branlante, mais en quelque sorte, vous m’invitez à le faire. Je crois que vous avez le souvenir court et que l’époque toutefois récente vous indiffère. J. L. Mélenchon paraissait comme un homme nouveau en initiant un nouveau mouvement, la France Insoumise. avait toutes les chances de l’emporter si le parti communiste et Benoît Hamon s’étaient ralliés à lui d’une manière franche et directe sans tergiversations et autres petits calculs de marchand de navets. L’exemple de Macron montre que cela était possible. Pourquoi ? c’est parce que ni le PCF ni Benoît Hamon ne peuvent apporter ne serait-ce une once de renouveau. Le premier s’est gelé depuis longtemps et mobilise peu de citoyens ou toujours les mêmes et le deuxième appartenait à un parti socialiste qui avait épuisé son capital de sympathie jusqu’à la dernière goutte ou la dernière pièce par son exercice du pouvoir, du moins du pouvoir symbolique. car le pouvoir réel échappe aux peuples un peu partout en Europe et resurgit en pouvoir démagogique.(un pouvoir qui flatte, mais n’apporte pas d’issue).

11/04/2018 09:29 par AF30

à Joel, si je me souviens bien le 1er ministre de Chirac dirigeait un gouvernement soutenu par le PCF et dans lequel siégeait un certain Gayssot qui " préserva la SNCF de la privatisation, sans toutefois revenir sur l’existence de Réseau ferré de France, malgré la promesse faite à l’Assemblée Nationale lors d’un discours pour combattre la création de RFF "ce que la droite a fait nous le déferons", créé en février 1997 par son prédécesseur Bernard Pons, ministre des transports du gouvernement d’Alain Juppé.". Il est vrai cependant qu’il " garantit le statut et le régime particulier de sécurité sociale des cheminots. Il relança le projet de TGV-Est et le viaduc de Millau ".
Comme quoi de cette période nous pourrions en débattre longuement. Nous pouvons constater aujourd’hui que le parcours de celui que vous évoquez, à savoir JLM, et celui de Gayssot se sont croisés. L’un approfondissant son encrage à gauche, l’autre s’en éloignant ( définitivement ? ) Mais au delà de ces polémiques sur un passé qui semble pour vous sceller à jamais toute personnalité ce qui importe aujourd’hui et ici ce sont les questions de justice fiscale donc du chômage, d’écologie, de nucléaire, de paix, etc..et non quelques petits arrangements qui feront que les choses iront comme elles peuvent. Hamon veut’il remettre en cause le rôle actuel de l’euro, de l’Europe.par exemple ? Il est regrettable que les débats tournent autour des personnes. Particulièrement pour un homme ou une femme de gauche. Ce qui est proposé convient-il ? Oui ? Non ?

11/04/2018 16:34 par Georges SPORRI

Le sujet de l’article du camarade Charles HOAREAU c’est : les syndicats peuvent ils agir en coordination avec des forces politiques ? Et son corolaire : les partis peuvent ils critiquer les syndicats et proposer des actions pour les rendre plus combattifs et plus efficaces ? L’ épisode 23 septembre 2016 avec son brouhaha de " on ne veut pas se mettre à la remorque " et autres " on y va pour déborder et gesticuler " + " les syndicats n’ont aucun conseils à recevoir " fut édifiant // Quand on se trémousse de la sorte, il faut ensuite ( ou auparavant ) faire mieux ! // Alors le camarade Hoareau intervient pour rappeler des trucs simples du style " marcher séparément - frapper ensemble " ... Les camarades qui ont peur d’être instrumentalisés par FI peuvent ne pas foutre leurs drapeaux sur les banderoles unitaires et se joindre sous leurs propres couleurs / Ils peuvent aussi exiger la création d’une coordination unitaire qui ne soit pas un cartel d’organisations et où tous pourraient s’inscrire sans se poser des questions méta - trans ou crypto identitaires à la con ...

16/07/2018 21:24 par Vagabond

Je me résous à vous poser la question ici.
Je ne connais rien aux syndicats etc.
Est-ce que quelqu’un pourrait me dire lequel choisir ? Le plus courageux ? Le plus convaincu ?
Merci par avance.

16/07/2018 21:28 par legrandsoir

Pas la CFDT

16/07/2018 21:37 par Vagabond

Merci LGS !
Alors lequel quand on dépend plutôt de la CFDT ?

17/07/2018 19:12 par vagabond

Peut-être une réponse quand la frénésie footeuse sera passée.

(Commentaires désactivés)