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Il y a 60 ans, l’Affiche rouge.

DIVERS

Le 21 février 1944, les membres du groupe Manouchian étaient éxécutés par les nazis au Mont-Valérien.

Missak Manouchian, de la poésie à la lutte armée

Missak Manouchian, responsable des FTP-MOI de Paris (été 1943), est né le ler septembre 1906 dans une famille de paysans arméniens du petit village d’Adyaman, en Turquie.

Il a huit ans lorsque son père trouvera la mort au cours d’un massacre par des militaires turcs. Sa mère mourra de maladie, aggravée par la famine qui frappait la population arménienne.

La résistance arménienne à la domination turque accentuée par le conflit religieux opposant les deux nations, les premiers étant chrétiens orthodoxes entraîne de terribles massacres par le gouvernement turc. Près de deux millions d’arméniens, hommes et femmes, y ont trouvé la mort (1915-1918).

Agé de neuf ans, témoin de ces atrocités qu’on qualifie aujourd’hui de génocide par référence à celui des Juifs durant la Seconde Guerre mondiale Missak Manouchian en restera marqué pour la vie. De nature renfermée, il deviendra encore plus taciturne ce qui le conduira, vers l’âge de douze ou treize ans, à exprimer ses états d’âme en vers : "Un charmant petit enfant /A songé toute une nuit durant/ Qu’il fera à l’aube pourpre et douce / Des bouquets de roses". Recueilli comme des centaines d’autres orphelins par une institution chrétienne après avoir été hébergé dans une famille kurde, Missak gardera toujours le souvenir du martyre arménien mais aussi de la gentillesse des familles kurdes, ce qui le rapprochera, 25 ans plus tard, de ses camarades juifs de la résistance en France, eux-mêmes confrontés au génocide de leur peuple.

Arrivé en 1924 avec son jeune frère à Marseille, Missak apprendra la menuiserie et s’adonnera à des métiers de circonstance. Il consacrera les journées de chômage aux études, fréquentant les "universités ouvrières" créées par les syndicats ouvriers (CGT). Il fonde successivement deux revues littéraires, Tchank (Effort) puis Machagouyt (Culture). Dès 1937, on le trouvera en même temps à la tête du Comité de secours à l’Arménie, et rédacteur de son journal, Zangou (nom d’un fleuve en Arménie).

Le tragique rendez-vous du 16 novembre 1943 à Évry Petit-Bourg Rien à signaler sur les divers fronts. Mais ce matin-là , sous un ciel lourd, aux environs immédiats de la gare d’Évry Petit-Bourg (Essonne), va se jouer un épisode dramatique du " front invisible " où s’affrontent, à armes inégales, les Francs-Tireurs et Partisans immigrés (FTP-MOI) et les Brigades Spéciales de la police française aux ordres de la Gestapo.

" Filé " à partir de son domicile parisien, Missak Manouchian devait rencontrer, sur les berges de la Seine, Joseph Epstein, responsable des Francs-Tireurs Français pour l’Ile-de-France. Ils seront capturés sur la rive gauche après avoir tenté d’échapper aux policiers en civil lancés à leurs trousses. Ainsi a pris fin l’une des plus grandes opérations de police contre la résistance, notamment la formation militaire des volontaires immigrés d’origines juive, italienne, espagnole, arménienne... dont les faits d’armes, dans la capitale même, furent autant de coups portés au prestige de l’occupant. Ce qui leur valut la colère de Berlin qui exigeait de mettre rapidement les "terroristes juifs et étrangers hors d’état de nuire".

Missak Manouchian tombera au Mont-Valérien, avec vingt-et-un de ses camarades, sous les balles de l’ennemi, le 19 février 1944. Également condamnée à mort, la jeune femme, Olga (Golda) Bancic, sera décapitée en Allemagne. Joseph Epstein et vingt-huit autres partisans français seront fusillés le 11 avril 1944. Louis Aragon a écrit sur cet épisode un poème magnifique, chanté avec beaucoup d’émotion par Léo Férré.

L’affiche rouge

Vous n’avez réclamé ni gloire ni les larmes
Ni l’orgue ni la prière aux agonisants
Onze ans déjà que cela passe vite onze ans
Vous vous étiez servis simplement de vos armes
La mort n’éblouit pas les yeux des Partisans

Vous aviez vos portraits sur les murs de nos villes
Noirs de barbe et de nuit hirsutes menaçants
L’affiche qui semblait une tache de sang
Parce qu’à prononcer vos noms sont difficiles
Y cherchait un effet de peur sur les passants

Nul ne semblait vous voir Français de préférence
Les gens allaient sans yeux pour vous le jour durant
Mais à l’heure du couvre-feu des doigts errants
Avaient écrit sous vos photos MORTS POUR LA FRANCE

Et les mornes matins en étaient différents
Tout avait la couleur uniforme du givre
A la fin février pour vos derniers moments
Et c’est alors que l’un de vous dit calmement
Bonheur à tous Bonheur à ceux qui vont survivre
Je meurs sans haine en moi pour le peuple allemand

Adieu la peine et le plaisir Adieu les roses
Adieu la vie adieu la lumière et le vent
Marie-toi sois heureuse et pense à moi souvent
Toi qui vas demeurer dans la beauté des choses
Quand tout sera fini plus tard en Erivan

Un grand soleil d’hiver éclaire la colline
Que la nature est belle et que le coeur me fend
La justice viendra sur nos pas triomphants
Ma Mélinée ô mon amour mon orpheline
Et je te dis de vivre et d’avoir un enfant

Ils étaient vingt et trois quand les fusils fleurirent
Vingt et trois qui donnaient le coeur avant le temps
Vingt et trois étrangers et nos frères pourtant
Vingt et trois amoureux de vivre à en mourir
Vingt et trois qui criaient la France en s’abattant

Louis Aragon. Chanson interprétée par Léo Ferré.

La dernière lettre de Manouchian.

Ma Chère Mélinée, ma petite orpheline bien-aimée,

Dans quelques heures, je ne serai plus de ce monde. Nous allons être fusillés cet après-midi à 15 heures. Cela m’arrive comme un accident dans ma vie, je n’y crois pas mais pourtant je sais que je ne te verrai plus jamais.

Que puis-je t’écrire ? Tout est confus en moi et bien clair en même temps.

Je m’étais engagé dans l’Armée de Libération en soldat volontaire et je meurs à deux doigts de la Victoire et du but. Bonheur à ceux qui vont nous survivre et goûter la douceur de la Liberté et de la Paix de demain. Je suis sûr que le peuple français et tous les combattants de la Liberté sauront honorer notre mémoire dignement. Au moment de mourir, je proclame que je n’ai aucune haine contre le peuple allemand et contre qui que ce soit, chacun aura ce qu’il méritera comme châtiment et comme récompense. Le peuple allemand et tous les autres peuples vivront en paix et en fraternité après la guerre qui ne durera plus longtemps. Bonheur à tous... J’ai un regret profond de ne t’avoir pas rendue heureuse, j’aurais bien voulu avoir un enfant de toi, comme tu le voulais toujours. Je te prie donc de te marier après la guerre, sans faute, et d’avoir un enfant pour mon bonheur, et pour accomplir ma dernière volonté, marie-toi avec quelqu’un qui puisse te rendre heureuse. Tous mes biens et toutes mes affaires je les lègue à toi à ta soeur et à mes neveux. Après la guerre tu pourras faire valoir ton droit de pension de guerre en tant que ma femme, car je meurs en soldat régulier de l’armée française de la libération.

Avec l’aide des amis qui voudront bien m’honorer, tu feras éditer mes poèmes et mes écrits qui valent d’être lus. Tu apporteras mes souvenirs si possible à mes parents en Arménie. Je mourrai avec mes 23 camarades tout à l’heure avec le courage et la sérénité d’un homme qui a la conscience bien tranquille, car personnellement, je n’ai fait de mal à personne et si je l’ai fait, je l’ai fait sans haine. Aujourd’hui, il y a du soleil. C’est en regardant le soleil et la belle nature que j’ai tant aimée que je dirai adieu à la vie et à vous tous, ma bien chère femme et mes bien chers amis. Je pardonne à tous ceux qui m’ont fait du mal ou qui ont voulu me faire du mal sauf à celui qui nous a trahis pour racheter sa peau et ceux qui nous ont vendus. Je t’embrasse bien fort ainsi que ta soeur et tous les amis qui me connaissent de loin ou de près, je vous serre tous sur mon coeur. Adieu. Ton ami, ton camarade, ton mari.

Manouchian Michel.

P.S. J’ai quinze mille francs dans la valise de la rue de Plaisance. Si tu peux les prendre, rends mes dettes et donne le reste à Armène. M. M.




COMMENTAIRES  

20/02/2004 21:50 par Carlo

A voir aussi :

"L’Affiche rouge, 21 février 1944" de Benoît Rayski, Éditions du Félin, 2004.

09/10/2007 16:56 par pianoblue

ou puis-je me procurer un exemplaire de cette affiche (sites ou tel,adresse)
Merci beaucoup

19/11/2007 14:24 par mango

Bonjour,
j’ai lu votre message et je me demandais si vous avez reçu des réponses à votre questions "comment peut-on se procurer L’Affiche Rouge ?"
J’ai l’intention de l’offrir à mon père, mais cela fait maintenant 2/3ans que je cherche sans trouver de résultats.
Merci d’avance pour tout.

18/11/2007 19:27 par fuio

Comment les nazillons d’hier ceux qui faisaient pire que la gestapo et les SS osent venir aujourd’hui essayer de modifier l’histoire pour cacher le rôle épouvantable joué par l’extrême droite avant la guerre et pendant l’occupation ? Oui les résistants étaient communistes dans la grande majorité ! Oui les résistants ont mis un certain temps à organiser les luttes ! Les blablas de l’extrême droite sur la nature des relations avec tel ou tel pays ne peuvent masquer que l’extrême droite qui ose se dire française était aux côtés de ceux qui occupaient notre pays, de ceux qui pillaient, de ceux qui torturaient, de ceux qui massacraient.
Oui les méthodes employées par ces gens d’extrême droite ont un nom : LE REVISIONNISME !

23/02/2004 00:40 par Koala

Ecoutez en ligne les 2 émissions de Là -bas si j’y suis, présentées par Daniel Mermet diffusées sur France Inter les 18 et 19 septembre 2003.

Affiche Rouge

Entretiens avec les proches des fusillés

Lectures des dernières lettres de ces condamnés, anonymes ou célèbres , Guy Môquet, Jean-Pierre Timbaut, Honoré d’Estienne d’Orves, Louis Coquillet et bien sur Michel Manouchian par des jeunes gens ayant leur âge au moment de l’éxécution.

Le tout accompagné par la merveilleuse chanson de Léo : l’affiche rouge.

- l’émission du 18 septembre 2003 www.la-bas.org

- l’émission du 19 septembre 2003 www.la-bas.org

Sijysuis www.la-bas.org

20/11/2005 10:34 par Israel55

c’est vraiment horrible..
Je suis choqué..
Que D.. Repose leurs Ames..

Amen..

29/11/2005 20:16 par Christophe

Que l’histoire nous serve de mémoire...
Les étrangers si souvent conspués sont aussi morts pour la France. Malheureusement, les erreurs sont en train de se répéter.

27/12/2005 23:59 par Anonyme

Personne ne doit oublier que parmi tous ceux qui sont morts pour la FRANCE, beaucoup ne s’appellaient ni MARTIN, ni DURAND, n’étaient ni bretons, ni auvergnats, n’étaient pas français...

Cette épisode tragique, a montré que ces immigrés (MOI = Main-d’Oeuvre Immigrée) étaient FRANCAIS par leurs actes et leur sang versé.

La FRANCE est une terre d’asile, qui n’a pas à "trier", comme le propose M. SARKOZY, parmi tous les immigrés qu’elle accueille.

24/07/2007 05:45 par Anonyme

Il est curieux que le PCF, qui se fait gloire de réclamer les mêmes droits pour les travailleurs immigrés et français, ait discriminé les résistants immigrés (FTP-MOI) des résistants français de souche (FTPF = Francs-Tireurs Partisans Français).

C’est le seul mouvement de résistance qui ait osé faire cette discrimination !!!

60 ans après, ces gauchistes qui donnent sans vergogne des leçons de démocratie, me font rigoler.

17/02/2006 13:10 par Cesam

"Vingt et trois qui criaient la France en s’abattant"

Ce qui est faux. Les "vingt et trois" ont chanté l’Internationale en tombant. Mais le PCF modifiera ce fait à la Libération dans sa politique de soutien au rétablissement de l’état bourgeois, sous ordre de l’URSS.

10/03/2006 10:56 par Michel 8

Bonjour à vous, c’est en écoutant le superbe album hommage à Léo Ferré "Du côté de chez Léo" par l’immense artiste MAMA BEA et son interprétation bouleversante que j’ai été amené à aller sur le net, comme ici, pour comprendre mieux ce tragique évènement. Je vous invite à aller sur le site de cette artiste atypique ^ù vous pourrez vous interesser à son univers artistique, commander ce CD, comme d’autres tous aussi magiques.

19/05/2006 16:37 par Paul

Bonjour,

Le disque de Mama Béa qui chante les chansons du Grand Léo, est magnifique, je le confirme.

Mama béa est vraiment une grande dame de la chanson.

A découvrir très vite.

Paul

16/02/2007 09:13 par Paul Euzière

Confondre un poème et un reportage, c’est faire un contre-sens majeur.
Aragon n’a pas prétendu faire oeuvre d’entomologiste. Il a par contre traduit une réalité.

Oui, "ces étrangers étaient nos frères pourtant" et ils sont morts pour la liberté de la France et celle du monde. Comme ceux des Brigades Internationales.

Réécrire anonymement l’histoire de ces militants communistes en cherchant à les opposer -60 ans après- au parti auquel ils appartenaient est un geste minable qui n’honore pas son auteur.

01/11/2007 22:03 par badol

"Vingt et trois qui criaient la France en s’abattant"

Ce qui est faux. Les "vingt et trois" ont chanté l’Internationale en tombant. Mais le PCF modifiera ce fait à la Libération dans sa politique de soutien au rétablissement de l’état bourgeois, sous ordre de l’URSS...
je ne connaissais par ce fait. En êtes-vous sûr ?Excusez ma prudence car la modification est de taille. Quelle est la responsabilité d’Aragon dans cette histoire ? Merci
Yves

13/05/2007 16:11 par Flora, alias Cixi

Bonjour, je suis collégienne et c’est la première fois que je viens sur ce site .
Je suis en troisième et notre professur de Français vient tout juste de nous donner ces articles ( qu’elle a dut je pense copier ici ) mais ce n’est pas important .
J’ai trouvé ce site par hasard et je trouve cela vraiment incroyable et courageux de la part de Missak Manouchian, dit Michel .
J’avais déjà entendu parlé du groupe Manouchian mais pas plus que celà et franchement je suis contente d’avoir enfin trouvée une réponse à mes questions même si nous ne l’avions jamais étudiés auparavant .
Je trouve que c’était une guerre terrible et il y avait de quoi en avoir plein la tête !

Bravo à tous ceux qui ont osés participer à la Libération car c’est une preuve de courage .

23/10/2007 11:50 par Valy 1974

Excellent article et très touchant !
Guy Môquet , c’est bien , mais il fallait y ajouter Manoukian et peut-être d’autres !

24/10/2007 21:54 par Marana

Et bien, c’est drôle mais moi aussi, avec toute cette polémique autour de Guy Môquet et de son émouvante lettre... "Faut-il la lire ? Faut-il pas ?" j’ai pensé à Manoukian, au poème d’Aragon, aux derniers moments de ces hommes morts pour et par l’homme... Je trouve dommage que l’on instrumentalise, à droite comme à gauche, les gestes, les propos de ces gens-là , qui avaient dépassé les querelles politiciennes, quoique politisés, pour être humains, "à en mourir" comme l’a écrit Aragaon et chanté, avec ô combien d’émotion, Léo Ferré. Messieurs les politiques, devenez un peu plus universels, et sûrement pas dans le sens de la "mondialisation" de vos technocrates à sous...

27/10/2007 09:05 par Neofit

Bonjour,
En pénétrant dans la salle des professeurs, j’ai lu pour la première fois cette poignante lettre du jeune Guy adressée à sa mère. La lire ou ne pas la lire ? La réponse est venue promptement et simplement : Cette lettre, il l’a écrite à sa mère : L’à clamer en publique sur un ton officiel aurait contredit l’authentique pudeur de ce témoignage.

31/10/2007 17:50 par Loïc

Moment inoubliable et à ne pas oublier de notre histoire. Mais l’article rogne quant à l’engagement de Manouchian (gros vide de 1937 à 1943) et qui est cette jeune femme qui arrive tout à la fin de l’article ?

01/11/2007 21:58 par badol

"L’Affiche Rouge", lettre de Guy Moquet... Comment et pourquoi établir des hiérarchies quant à ces témoignages poignants de cette époque qui n’en finira jamais. Professeur, aurais-je lu cette lettre ? peut-être mais d’autres aussi et aurait probablement fait résonner les murs de la classe de la mise en musique de Léo Ferré. Ai lu à l’instant et sur cette page un argument qui me paraît assez juste mais que, personnellement, je n’aurai pas retenu "Cette lettre écrite à sa mère devait rester de l’ordre du privé, elle était intime". Oui, c’est vrai, mais... Yves

09/11/2008 11:56 par fifi la jaune

Mettre des prioritées ou devoir mettre tout les textes !!!...je crois que les professeurs seront dire et montrer se qu’il faut pour que nos enfants n’oublient pas. Et sinon à se jeux la parlera t-on de mon grand-pére paternel qui à la SNCF "planquait" les resistants dans les bogies et militait à la CGT ou de mon grand-pére maternel qui en bon comuniste allait militer en vélo dans la nuit et fesait des coups de mains avec les résistants charentais ???
Je crois que l’école aporte une partie de l’histoire et à nous de compléter et de mettre des nom sur cette magnifique armée de l’ombre

21/04/2011 17:35 par roupen

"sans l’affiche rouge on ne se souviendrait meme pas de mon frère et de son groupe..."je cite ce qu’a dit meliné-la soeur du commandant manouchian-

pourquoi la france a ce jour ne reconnait pas-independamment de l’affiche rouge-le sacrifice et l’existence du groupe manouchian ?

quand va t elle enfin satisfaire la requete de la soeur du commandant-au nom de manouchian-MORT POUR LA FRANCE-

16/05/2012 19:20 par Dimi9707

C’est vraiment horrible !!! Heureusement que des résistants comme eux ont existés pour sauver ce pays !

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