Banlieues : n’attendons pas il y a cinq ans !

Crédit photo : Paul Bourdrel
Élie

A l’heure où l’Allemagne a célébré jusqu’en demi-finale l’épopée en Coupe du monde d’une équipe nationale à l’image du pays, un rapport de cause à effet est établi entre le problème des banlieues françaises et le fiasco des Bleus (1). Procédé inductif dont tout le monde connaît les dangers, lier les deux est réducteur. Il est insensé de considérer le comportement des onze titulaires de l’équipe de France comme révélateur de quoi que ce soit. C’est une insulte aux jeunes des banlieues tout à coup montrés du doigt parce qu’un milliardaire issu du même milieu social se paye le culot de lâcher un « fils de pute » du haut d’une place que beaucoup lui envient. D’autre part, en terme de représentation, on aurait pu mieux faire. Où sont les femmes et les autres générations ?

En plus d’être réducteur, ce rapport de cause à effet est falsifiable. Prenons le mondial de 1998 ; il y a douze ans, on célébrait fièrement le succès d’une France multiculturelle et propulsait un fils d’algériens kabyles au rang de héros national. Pourtant, il y a douze ans, les cités existaient déjà et elles allaient déjà très mal. Mais dans l’euphorie du sentiment nationaliste, le problème ne méritait pas d’être posé. La souffrance n’est pas une raison suffisante pour s’interroger ; il nous faut des novembre 2005, il nous faut des catastrophes. En 2010, la médiocrité de l’équipe de France exige un coupable ; on stigmatise les banlieues.

Si le lien de causalité est invalide, les deux parties sont indépendamment indéniables : le mondial 2010 de l’équipe nationale a été un fiasco et les banlieues françaises vont très mal - depuis des décennies, serait-il bon d’ajouter. Pour ce qui est du football, la question est suffisamment traitée. Interrogeons seulement le philosophe Alain Finkielkraut quant à ses déclarations sur Europe 1 et France Inter. « On ne peut pas sélectionner en équipe de France des gens qui se foutent de la France », a-t-il dit avant d’inviter à recruter des « gentlemen », prenant l’exemple d’un footballeur s’exprimant dans « une langue élégante et irréprochable ». Pourquoi un footballeur devrait-il s’exprimer dans un français élégant et irréprochable, a fortiori quand les jeunes générations, tout milieux sociaux confondus, en sont incapables ? Plus intéressant, les « gens qui se foutent de la France » sont tout aussi français qu’Alain Finkielkraut. Pourquoi des gens se foutent-ils de la France et d’autres pas ?

Les frasques de l’équipe nationale et le rapprochement illégitime avec la situation des banlieues est une aubaine ; elle offre une possibilité de s’interroger. Pourquoi les banlieues françaises vont très mal ? Les gens des cités sont en colère ; certains jeunes des cités le manifestent. Le problème ? Les solutions apportées n’en sont pas. Le gouvernement cherche vainement à éradiquer ces manifestations de colère, non pas à la comprendre. Le flicage à outrance met de l’huile sur le feu, multipliant les injustices. Pourquoi un jeune Français issu de l’immigration maghrébine a-t-il mille anecdotes de contrôles policiers à raconter quand le jeune Français blanc de peau n’en a pas ? Pour les délits effectifs tel le trafic, la répression policière est un facteur aggravant. Les prisons sont surpeuplées, les juges ne savent plus où placer les délinquants. Vendre de la drogue n’amuse personne, dealer est un recours pour survivre quand on est victime de discrimination à l’embauche. On rate lamentablement le coche ; on envoie les dealers de marijuana en prison, pas les recruteurs racistes. Les lois anti-immigration et celles sur la laïcité visant en réalité l’islam accroissent le sentiment d’exclusion et on s’apprête à semer la guerre au sein des familles elles-mêmes avec le projet de loi sur la responsabilité des parents de délinquants mineurs.

Le débat sur l’identité nationale aurait été une idée constructive s’il avait été mené de bonne foi, c’est-à -dire, s’il n’avait pas été un cri de panique visant à ressusciter des valeurs qui prévalaient jusqu’à il y a soixante ans mais la verbalisation de faits : la société s’est transformée et ces valeurs-là n’existent plus. La France est faite de citoyens à l’identité culturelle multiple, on ne plus continuer de l’ignorer. Tant que ce sera le cas, les Français nationalistes se mentiront à eux-mêmes et des Français descendant d’immigrés continueront d’être en colère. Le mensonge engendrant l’immobilité et la colère, la cécité, nous n’avancerons pas sans reconnaître l’évidence.

Ce comportement nihiliste suscité par la peur, probablement liée à l’incapacité française de reconnaître un passé colonialiste, rend le problème insoluble et ce sera le cas tant que les gens voteront pour des politiques aux actions répressives. La première réponse n’est même pas celle de l’éducation prônée par certains opposants auxdits politiques. La première réponse est une question d’acceptation et ce n’est pas aux exclus qu’il incombe d’y répondre !

Il faut au plus tôt et radicalement changer de perspective. Cela signifie accepter que les descendants d’immigrés sont des citoyens français à part entière et cesser de les stigmatiser puisqu’ils sont partie intégrante de la France. Il est grand temps de construire ensemble un pays commun et de balayer la peur sédentaire qui le pourrit, c’est-à -dire faire le deuil de valeurs qui n’existent pas pour vivre dans le présent. Les situations de crise sont nécessaires ; elles offrent aux sociétés la possibilité d’inventer et de construire en s’émancipant de ce qui ne fonctionne plus.

Il est urgent d’arrêter de se renfermer sur soi-même pour adopter une posture ouverte, en termes autant géographiques qu’humains. Dans les villes, l’embourgeoisement des quartiers populaires doit cesser et celles-ci, elles-mêmes cesser de se fermer aux périphéries (2). La dé-ghettoïsation de la France passera par une évolution des mentalités des citoyens, des acteurs du marché du travail et des politiques.

Et à qui rétorque que le bien vivre ensemble d’individus issus de milieux sociaux, de culture ou de niveaux d’éducation différents est un leurre, répondons que l’effort, non seulement de respect mais aussi d’intérêt pour autrui, est un travail avant tout individuel. La première responsabilité d’un être humain est sa propre personne ; pourquoi ne pas commencer par s’ouvrir l’esprit avant de préparer la révolution, avant de voter extrême droite, avant de brûler des voitures ? Demandons-nous pourquoi la colère existe avant de prendre des mesures contre. Questionnons dès aujourd’hui les mauvaises réponses des politiques ; le changement est un effort de longue haleine et l’état actuel de la France ne nous offre pas le luxe d’être pessimistes.

Elie

(1) Écouter les interviews d’Alain Finkielkraut sur Europe 1 et France Inter où celui-ci explique que les cités ont tout à voir avec les évènements du mondial car on y retrouve les mêmes divisions ethniques et religieuses avec exclusion du premier de la classe.

(2) Dans le livre La guerre des banlieues n’aura pas lieu (Cherche Midi, 2010) l’écrivain et musicien Abd al Malik note qu’on n’agit pas de la même manière selon qu’on se trouve au centre ou à la périphérie des choses.

COMMENTAIRES  

24/07/2010 12:52 par Cpt Anderson

Je ne suis plus du tout d’accord avec ses analyses. Il y en a ras le bol de trouver des excuses à tout, tout le temps et souvent avec des arguments qui ne tiennent pas la route.

Rien que l’expression "on aide pas les gens des banlieues", ca me fatigue. Qui m’a aidé moi ? personne. A l’école, j’ai eu le choix, soit je bosse, soit je ne fou rien. On l’a tous eu mais si tu choisis de rien faire et de foutre le bordel, ne viens pas te plaindre après.
La discrimination à l’embauche ? dans ma section, j’avais un type qui venait du fin fond de Vaulx-en-velin, le type a eu son BTS et avant lui un autre aussi l’a eu. Nul doute aujourd’hui qu’ils travaillent. Ceux qui veulent y arriver, peuvent le faire. Il faut arrêter de faire croire que les gens sont tous racistes.
On parle de souffrance, mais la souffrance de qui ? des gens dans les banlieues ? ils souffrent de quoi ? faut aller voir les bagnoles qu’il y a sur les parkings. Pis tout le monde a son écran plat et son abonnement canal+.
On va me donner l’argument qu’en banlieue, les boites aux lettres sont cassés, la peinture s’effrite etc ben oui mais ce sont les gens qui vivent la qui détériorent les immeubles. On pisse dans les allées, on casse tout. Tant pis pour eux.

Les mecs ont décidés de ne rien faire, ils cassent, ils pillent, ils trafiquent, ok, mais qu’on ne compte pas sur moi pour les aider. qu’ils se démerdent.

24/07/2010 22:43 par petit lapin

« Pourquoi un jeune Français issu de l’immigration maghrébine a-t-il mille anecdotes de contrôles policiers à raconter quand le jeune Français blanc de peau n’en a pas ? »,et c’est la que j’ai fini de lire l’article.

25/07/2010 03:51 par legrandsoir

@petit lapin

Moi qui ai des voisins de toutes origines, et à les entendre, la phrase me parait plutôt vraie que pas. Pourtant.

25/07/2010 20:33 par Anonyme

Il y à toujours ceux qui ne comprennent pas que c’est une minorité dans la minorité qui fout la merde...
Ce qu’il faut c’est justement une france multiculturelle dans le sens ou toute les cultures devraient se côtoyer de façon proportionnée.
J’aime quand dans mon pti bled des blacks ou des arabes viennent s’installer, j’aime quand je vais à Paris et que je voit cette france multiculturelle qui s’entends.
J’aime pas aller dans les cités(enfin les VRAI cités, quand je vois ce que certains appellent "une cité"...) sans y connaitre personne, j’aime pas me retrouver au milieu d’une discussion "racialiste" qui n’a aucun lieu d’être. J’aime pas ces deux phénomènes qui se font résonance.
Après c’est compliqué à expliquer, je m’arrête.

06/08/2010 10:19 par Élie

@ Cpt Anderson

L’important n’est pas que les gens soient d’accord sur tout ni que vous le soyez avec ces analyses ; l’important est la possibilité de dialoguer. C’est l’objet de cet article.

Je n’ai pas utilisé l’expression « on aide pas les gens des banlieues » mais ne polémique pas là -dessus car, contrairement à vous, elle ne me fatigue pas. En revanche, je crois que c’est confondre deux choses que de comparer un problème sociétal avec votre situation personnelle. Il y a beaucoup de gens de divers horizons que personne n’a aidé.

Quant à l’exemple de l’homme qui venait de Vaulx-en-Velin que vous donnez pour invalider le fait qu’il y a de la discrimination à l’embauche, votre analyse correspond exactement au procédé inductif décrit en début d’article. Une règle générale ne se fonde pas sur un cas particulier. La discrimination à l’embauche existe bel et bien en France et cela répond en partie à votre question sur la souffrance. Comment ne pas souffrir ni être en colère quand on demande à des gens de s’intégrer à un pays qui est déjà le leur ?

Par ailleurs, avoir une «  bagnole » ou un écran plat et un abonnement Canal+ est-il une raison suffisante pour interdire à quiconque de se plaindre, de souffrir, d’être en colère ? Si oui, vous avez trouvé une solution à la paix dans le monde. Cet argument, pour reprendre vos propres mots, ne tient pas la route.

Vous écrivez aussi « On va me donner l’argument qu’en banlieue, les boites aux lettres sont cassés, la peinture s’effrite etc ben oui mais ce sont les gens qui vivent la qui détériorent les immeubles. On pisse dans les allées, on casse tout. Tant pis pour eux. » Je ne donnerai pas cet argument car ce dont vous parlez est uniquement matériel. La précarité matérielle est un aspect du problème mais la souffrance n’est pas qu’une question d’urine dans les allées ou de peinture effritée, vous le savez bien puisque vous-même avez manifestement souffert.
Je reste persuadée qu’individuellement, il est important que chacun accepte ceci : la France est composée de personnes à l’identité culturelle multiple. La logique du chacun pour soi parfaitement illustrée par vos «  Tant pis pour eux » et «  Qu’ils se démerdent » gangrène un pays dont le cosmopolitisme est une richesse en puissance. Reste l’actualisation.

Enfin, vous écrivez «  ils pillent ». Qui est pilleur ; qui est pillé ? L’hôpital se moque parfois de la charité.

@ Petit Lapin

Vous avez raison ; la phrase est caricaturale. «  Peu » aurait était plus juste que «  pas ».

@ Anonyme

« Ce qu’il faut c’est justement une France multiculturelle dans le sens ou toute les cultures devraient se côtoyer. » Je pense aussi.

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